LA VIE D’UN TÉNOR

 

 

PAR

 

LÉON DAVID

DE L'OPÉRA-COMIQUE

 

 

 

 

Préface

 

 

« Rien ne pénètre aussi doucement et aussi profondément dans l'âme que l'influence de l'exemple » « LOCKE ».

C'est une joie profonde, mais c'est surtout un honneur pour moi de préfacer ce beau livre du grand ténor, du grand ami, du grand maître : Léon DAVID.

Léon DAVID est tout exemple pour le chanteur qui aime son Art. C'est lui qui, il y a... quelques mois déjà, — cela se passait en effet dans les premiers beaux jours de l'été 1913 — m'a donné en quelques heures inoubliables, la FOI. Cette Foi sans laquelle rien ne tient et rien ne se construit.

Léon DAVID avait, que dis-je, a comme personne toujours la Foi ; il aime le chant pour lui-même, pour la phrase bien faite ne sentant jamais l'effort... apparent.

Il a tendu toute sa vie, et Dieu merci elle est longue cette vie, à cultiver cet acte de Foi dans un avenir de plus en plus beau, de plus en plus élevé, du plus noble et du plus émouvant des Arts, celui du Chant.

Il fut, il est encore et il restera longtemps un grand chanteur. Il fut, il est et demeure toujours le chef d'une famille magnifique, et ce fut encore un autre grand exemple pour moi que cette belle famille. (Un exemple qui devrait être suivi par nombre de mes frères chanteurs ou aspirants chanteurs).

Car là aussi est un des secrets du chant et du théâtre. Il faut aimer et servir le théâtre bien sûr, mais, avant lui et par dessus tout, il faut aimer son nid, ses enfants et la maman de ses enfants ; alors... la voix va toujours bien, le chant va toujours mieux, et on atteint, tout comme Léon David, quatre-vingts ans avec le sourire, sans les avoir vu venir... Oui, mais voilà ; ici encore il faut la Foi, la patience et le talent.

Amen et à vous cher grand maître et illustre ami.

 

André BAUGÉ.

 

 

 

Retiré sur le sol natal, après qu'eut sonné l'heure de la retraite au Conservatoire et une existence amplement remplie, j'avais espéré y finir des jours paisibles. L'insistance des miens, celle des amis et surtout les dramatiques événements actuels m'ont déterminé, à soixante-seize ans, à jeter à tous les vents mes souvenirs d'enfance, de carrière artistique et de professorat.

J'accomplirai cette œuvre avec simplicité, fidélité et le souci de la vérité, qui me tracèrent, une ligne de conduite la vie durant.

Puisse ce labeur, au milieu du chaos dans lequel nous nous débattons, intéresser le lecteur qui a conservé un peu de saveur et de constance pour ce qui effleure le passé artistique lyrique.

S'inspirant de quelques extraits de ces souvenirs, mes jeunes camarades présents et futurs, pourront peut-être en méditer utilement les phases essentielles.

[1943]

 

 

 

Mon Enfance

 

 

Né aux Sables-d'Olonne, où je vis moi-même le jour, mon père se destinait à la navigation au long cours, suivant ainsi la tradition de ses frères aînés et oncles presque tous navigateurs.

Après quelques voyages aux Colonies, dont mon père nous entretenait à l'occasion, les circonstances et son mariage avec sa cousine germaine, des Sables également, le fixèrent dans sa ville natale où il succéda à ses parents, commerçants au 42, de la rue Nationale. C'est dans cette demeure qu'en rentrant des provisions, un beau matin, le 18 décembre 1867, ma mère mit au monde un gros garçon qui devait être un futur ténor.

La mort d'un frère aîné enlevé à l'affection des miens, à l'âge de cinq ans, — j'en avais trois — devait me laisser fils unique.

Bien que peu fortunés, mes parents consentirent des sacrifices pour élever leur rejeton dans un bien-être appréciable.

Turbulent, batailleur et réfractaire à toute contrainte, j'étais pendant les années d'études un élève peu studieux.

Un peu fantasque, romanesque, rêvant d'aventures, assoiffé de grand air et sensible à la belle nature, mon esprit était souvent en émoi.

Notre merveilleuse plage, sous son ciel lumineux aux reflets d'Orient, séduisait mes jeunes ans.

Non dénué de qualités de cœur, de sensibilité, l'injustice, quelle qu'elle fût, me révoltait.

J'ai souvent bataillé pour défendre le faible.

Bercée par l'harmonie des flots, mon imagination vagabonde méditait déjà de lointains voyages.

La musique ne manquait pas de m'émouvoir profondément.

Pleins d'indulgence, mes parents, qui avaient été cruellement frappés par la mort de leur aîné et éprouvés par la guerre de 1870, gâtaient volontiers leur second enfant.

 

***

 

Il restait à mon père un frère aîné, le dernier navigateur de la famille, lequel avait son port d'attache à Bordeaux, mais passait une partie de ses congés à la maison.

D'une nature droite, d'un parler bref de commandement, n'excluant pas la douceur ni la gaîté ; jouant volontiers avec son jeune neveu, le gâtant souvent. J'avais pour cet oncle un profond attachement. Amateur de théâtre dont il suivait assidûment les spectacles de la grande scène bordelaise, il me combla de joie un jour en m'offrant un beau guignol dont le fronton s'ornait d'un brillant « Opéra ».

Etait-ce une prédiction ?

Cette distraction enfantine fut longtemps ma récréation favorite. Hélas, quelques années plus tard, à Nantes, que j'habitais alors, j'avais la douleur d'apprendre le naufrage du bateau de cet oncle sur les côtes de Terre-Neuve.

Une fois encore notre famille était en deuil d'une nouvelle victime de la mer !

De mes jeunes ans, je garde un pieux souvenir.
Pourquoi fallut-il, de temps à autre, que j'apporte aux miens des surprises désagréables.
On me vit un jour arriver grelottant, les effets en piteux état.

Que s'était-il passé encore ? Simplement que mes parents avaient failli perdre leur deuxième enfant.

En janvier, une glace épaisse recouvrait le chenal donnant sur l'arrière port où l'hiver on garait les embarcations de pêche à la sardine. Jouant avec des camarades, je jetai la coiffure de l'un d'eux de l'autre côté de cette plate-forme glacée. Celui-ci se lamentant, je m'élançai témérairement pour atteindre l'objet convoité, lorsque, sous le poids du corps, la glace se rompit. Je n'eus que le temps, par un élan rapide, de me raccrocher à une des embarcations amarrée sur l'autre rive. Resté suspendu, alors que mon corps trempait entièrement dans l'eau glacée, c'est grâce à la présence inopinée d'un matelot qui, me soulevant, parvint à me sortir de cette situation périlleuse.

Il s'en fallut de dix centimètres pour que je disparusse sous la glace sans espoir de retour...


***

 

En avançant en âge, vers douze ou treize ans, le guignol ne répondait plus à mes aspirations.

Avec le concours de quelques camarades nous fondâmes un théâtre en plein air. La scène située sur un mur rustique planté de tamaris ; ceux-ci tenant lieu de décor, servaient également de coulisses et de loges d'artistes. Tel Molière, nous étions auteurs, costumiers, accessoiristes et acteurs. Il va de soi que notre garde-robe était des plus rudimentaires. Le public, composé de marmaille qui se tenait au pied du mur, riait ou applaudissait frénétiquement.

Electrisés par ces délirants succès, nous jouions avec toute notre âme et, dans cet enthousiasme juvénile, n'étions pas éloignés de croire que nous avions du génie.

Ces tentatives enfantines devaient être en effet le signe précurseur d'une longue carrière artistique, dont la consécration fut ma nomination, comme professeur de Chant, au Conservatoire National de musique et d'art dramatique.

Sur les bancs de l'école, mes préférences allant vers la musique, j'eus la chance d'avoir comme premier maître, Monsieur Belleville, homme sympathique qui m'inspirait une vive admiration.

Outre le solfège, notre professeur forma assez vite de nombreux élèves instrumentistes lui permettant de fonder une fanfare.

Je ne laissai pas de répit à mes parents jusqu'à ce qu'ils consentissent à me doter d'un instrument qui fut l'Alto. En très peu de temps, je parvins à exécuter honorablement une partie dans cette fanfare et jugée digne de l'Harmonie Municipale.

Classé « Alto solo », après un stage relativement court, la responsabilité devenait lourde. Je le vis bien à mes dépens.

Pendant la saison estivale, l' « Harmonie » donnait un concert en plein air. Dans une fantaisie sur « Martha », l'opéra de Flotow, j'étais chargé d'un solo important, lequel se terminait par un point d'orgue sur un « la » aigu.

Cette note extrême pour mon instrument, était difficilement accessible. Malgré les études sévères que je lui consacrais, j'en avais le trac. Hélas ! celui-ci était bien justifié.

A l'exécution, alors que m'évertuant à serrer les lèvres pour vaincre brillamment la difficulté, je sortis un de ces « couacs » à faire frémir tout l'auditoire.

L'admonestation furibonde et courroucée de mon chef, ajouta à ma grande déception.

Découragé, je sentis à cet instant que le succès n'était pas exempt de revers, et qu'il y avait loin de... l'embouchure aux lèvres.

 

***

 

Atteignant la quinzième année, je manifestai mes parents le désir de quitter les bancs de l'école afin de me destiner à une situation d'avenir.

D'une santé robuste, mes fréquentations s'orientaient vers des camarades de beaucoup mes aînés ; de sorte que je commençais à jouir de la vie à un âge où tant d'autres sont encore cloîtrés.

Les concerts offerts par la société à ses membres honoraires, avaient lieu dans la salle de théâtre du Casino, et l'élaboration des programmes était l'objet du plus pur éclectisme. A l'exécution de « l'Harmonie » s'ajoutaient des intermèdes et Vaudevilles.

Ce travail sur les « planches » ne manquait pas de provoquer dans tout mon être une joie intense, une émotion profonde.

Mes dispositions d'alors se manifestaient surtout dans les rôles de fantaisie-comique, ne songeant pas encore à mettre en valeur des moyens vocaux en pleine mue.

Les bravos souvent enthousiastes d'un bon public me troublaient agréablement.

Ces manifestations, dont j'étais devenu la « principale vedette » revêtaient pour moi un attrait sans égal, et j'en eusse désiré des lendemains plus fréquents.

 

***

 

L'approche de ma seizième année devenait tumultueuse et variée en incidents.

Consacrant mes loisirs à la culture physique, la natation, l'escrime avaient ma prédilection.

Assidu des baraques foraines, la lutte n'avait plus de secret pour moi ; le maniement des poids m'était également familier et je parvenais aisément à jongler avec dix et vingt kilos. J'acquis à ces exercices une certaine vigueur musculaire.

Atteignant dix-sept ans, le désir de m'émanciper me hanta. La grande ville m'attirait, j'avais soif d'une vie nouvelle. Les relations de mon père permirent de me placer à Nantes dans une importante maison de commerce.

Errant de restaurant en gargote, j'eus la bonne fortune de dénicher une excellente pension tenue par la grand'mère, la mère et la fille.

Cette heureuse découverte aura, pendant mon séjour dans la cité nantaise, une influence favorable.

Accueilli avec sympathie, je devins un familier de la maison.

Introduit par un camarade au sein d'un cercle, « le Caveau », où chacun y interprétait son répertoire, j'y fus assidu, m'y produisant timidement dans quelques chansonnettes.

Au contact de certains talents, je me sentais novice. Mon répertoire vite épuisé, je tentai un soir d'interpréter une romance. Cette expérience devait être révélatrice car, de l'avis unanime, c'est à ce dernier genre qu'il fallait désormais me consacrer.

A la pension, venait fréquemment une jeune fille, jolie, sympathique, nièce des propriétaires. Cette séduisante personne, enseignant comme institutrice, je décidai d'améliorer, sous sa direction, mes études un peu négligées sur les bancs scolaires. Ces heures de travail devinrent une détente, un délassement charmant. Bientôt les progrès de l'élève donnèrent entière satisfaction au professeur, et les résultats vinrent couronner nos efforts communs.

J'avais une prédilection pour le canotage ; hérédité sans doute ? Deux jeunes voisins, possédant une importante embarcation à voiles m'enrôlèrent dans l'équipage.

Partant le samedi soir, nous descendions la Loire jusqu'à Saint-Nazaire. Naviguant de nuit, chacun à tour de rôle prenait le quart, le regard toujours à l'affût du danger.

Sous un ciel étoilé, bercé par le charme harmonieusement musical du clapotis, au cours de ces heures nocturnes, mes pensées vagabondes fuyaient vers l'inconnu cherchant ma destinée...

Peu à peu, je voyais s'accroître mes relations et j'entrai dans la société musicale « les Seize ».

Jouant alors du baryton, en soliste, mes qualités de musicien et d'instrumentiste se révélèrent aux camarades, lesquels, plus tard, m'élirent leur chef.

De cette aimable société, je conserve un fidèle et reconnaissant souvenir. Ne fut-elle pas le point de départ, le prélude de ma carrière théâtrale ?

C'était à l'issue d'une répétition, chacun bavardait et se disposait à partir. Seule, au fond de notre salle, une gentille petite chienne, appartenant à un camarade, sommeillait profondément sur une chaise. Inspiré par ce charmant tableau, j'attaquai la phrase « Laisse-moi contempler ton visage... »

Frappés par le timbre de cette voix, les camarades à cet instant m'écoutèrent et notre chef, en même temps secrétaire du Conservatoire de Musique, insista pour que je rentrasse dans une classe de chant.

 

 

 

Début de mes Etudes Vocales et Artistiques

 

 

Présenté par le secrétaire, le professeur accueillit assez froidement, ce retardataire amateur. Je fus moi-même un peu déconcerté par ce premier contact.

Néanmoins, me voici « élève du Conservatoire ». Ce titre sonnait agréablement à mon oreille ; sans prétendre à un résultat positif, j'en tirais quelque fierté.

J'avoue qu'en entrant dans cette école, connaissant les préjugés des miens, je n'envisageais aucun avenir, ne songeant qu'à me distraire.

Encore sous l'empire de la glaciale réception, j'affrontai sans enthousiasme ma première classe. Le professeur, encore réservé, me pria d'auditionner afin de se former une opinion sur mes possibilités vocales. Celles-ci, à en juger par l'expression de son visage, ne semblèrent pas le laisser indifférent. En effet, peu de temps s'écoula avant que nous devînmes de bons amis.

Ce brave « Père Marie » m'avait voué une grande affection et fut d'un dévouement paternel.

Il m'est infiniment agréable d'évoquer ici sa mémoire. Bon musicien, pianiste, ce professeur enseignait un style classique. S'inspirant des grands chanteurs français et italiens, son enseignement comportait avant tout des exercices vocaux, dont la méthode Garcia était l'origine. Je dois à ses directives la continuité de mon travail vocal, qui permit à ma voix de se développer en se fortifiant, tout en acquérant la souplesse.

Désormais très assidu aux études du chant, les progrès se manifestèrent sensiblement et le premier concours, dans l'air du « Sommeil de la Muette de Portici », était gratifié d'un premier accessit.

Tout heureux de cette récompense, j'en avisai ma famille qui partagea ma joie, convaincue qu'il ne s'agissait là que d'un caprice, d'une distraction.

A cette époque, le Conservatoire était mitoyen du théâtre de « la Renaissance », disparu à la suite d'un incendie, en 1912. Cet ancien cirque, transformé en salle de spectacle, ne remplissait guère les conditions d'acoustique, d'aménagement et de confort pour le but qu'on lui assignait.

C'est dans cette vaste enceinte, que nos fragiles moyens vocaux subissaient les concours de fin d'année.

Alors que je n'y songeais guère, cette première épreuve devait être l'annonciatrice de bien d'autres. Au cours de ma carrière en effet, l'occasion devait m'être donnée d'interpréter, sur cette même scène, une partie de mon répertoire.

A quelque temps de là, un groupe de jeunes hommes venait de créer un Cercle Artistique et Littéraire, « le Lézard », dont le siège, café d'Orléans, place Royale, possédait une vaste salle.

Composée de poètes, musiciens, chanteurs, cette société, assez fermée, me fit l'honneur de m'accueillir. Dans ce milieu intellectuel, où le concours de mon chant était très apprécié, je vécus des soirées fort attrayantes, et d'aimables relations devinrent de fidèles amitiés.

Ce cercle prit l'initiative, un peu audacieuse, d'organiser au théâtre Graslin, une soirée, dont l'opérette « M. Choufleury restera chez lui le... » devait être le clou.

Mme Bouland, première Dugazon, excellente artiste qui passa à l'Opéra-Comique, choyée des Nantais pendant plusieurs saisons, avait consenti à se charger du seul rôle féminin, alors que les autres étaient tenus par des membres du « Lézard », tous amateurs. Celui du ténorino amoureux, Babylas, m'échoit et, bien que très fier de donner la réplique à une telle diva, sur cette scène réputée, je n'étais pas sans appréhension. J'apportai à mon interprétation la flamme, l'instinct et l'inexpérience d'un jeune débutant, dont les dispositions scéniques laissaient cependant prévoir de futurs résultats.

Je devais être à nouveau le partenaire de Mme Bouland et de son mari, que je fis engager aux Sables, à l'occasion d'un concert de l'Harmonie Municipale, pour interpréter « la Rose de Saint-Flour », opérette amusante dont le succès fut complet.

Après cette représentation, où j'essayai de me hausser à la hauteur de ces talentueux partenaires, ces derniers ne tarirent pas d'éloges sur mes dons et qualités incontestables, ce en présence des miens, dont ils étaient les hôtes et avec lesquels une sympathie spontanée s'était révélée.

Bien que très sensible à ces compliments et flatté de mes succès, il ne pouvait être question, dans l'esprit de ma famille, d'envisager la perspective d'une carrière théâtrale.

Cependant, le contact de plus en plus fréquent dans l'atmosphère du théâtre, semblait peu à peu m'aiguillonner vers ma destinée.

Le coup décisif devait se produire assez promptement.

 

***

 

J'en étais à la seconde année de Conservatoire. Nous passions un examen en présence de l'Inspecteur des Beaux-Arts de Paris, le Compositeur Lenepveu, auteur de l'opéra « Velléda ».

De très haute taille, de carrure imposante, arpentant la salle à grands pas, cet homme nous terrorisait.

Lorsque je me fis entendre dans la Cavatine de « Cinq-Mars », de Gounod, mon interprétation sembla intéresser particulièrement notre inspecteur, et ce terroriste devint paternel.

Mon chant terminé inspira à notre inspecteur un concert de louanges ; vantant le charme de ma voix, le style, l'expression, la musicalité. M'interrogeant sur mes projets d'avenir, l'indécision parut le contrarier. Alors avec une vive insistance, avec persuasion même, il m'encouragea à envisager le Conservatoire de Paris, qui devait certainement me préparer une belle carrière.

Très troublé par ce langage inattendu qui impressionna également professeur et directeur, je devins inquiet.

Pendant plusieurs jours, mes pensées se heurtèrent aux nombreux obstacles qui s'opposaient à la réalisation d'un tel projet. L'assentiment de mes parents, les moyens matériels d'aller vivre à Paris, le service militaire ; autant de problèmes à résoudre.

La préparation d'un exercice public, l'approche des concours de fin d'année succédant à cet examen, stimulèrent mon zèle.

Le directeur pour cet exercice d'élèves avait choisi « la Nativité », poème sacré en deux parties et un intermède, de Henri Maréchal, avec chœur, orchestre et soli. L'interprétation vocale était confiée à Mlle Elvéda Boyer, jolie créole possédant un mezzo agréable. Je chantais la partie de ténor, « le Berger », et celle du baryton était interprétée par Alphonse Baugé, ancien élève de notre école et père d'André Baugé, le réputé baryton, dont j'aurai l'occasion de reparler.

Dirigée par l'auteur, cette exécution qui avait lieu au théâtre de « la Renaissance », obtint un grand succès, rejaillissant sur le Conservatoire autant que sur l'œuvre.

Rencontrant plus tard, à Paris, Henri Maréchal, celui-ci, en souvenir de cette manifestation, m'offrit la partition de son œuvre ainsi dédicacée :

 

A M. Léon David, au « fidèle berger », souvenir de Nantes, amicalement.

Henri MARÉCHAL.

 

Ces réalisations m'entretenaient l'esprit dans une ambiance favorable à l'évolution artistique, ma destinée s'affirmait progressivement.

 

***

 

Enfin, le Concours devait me déterminer à prendre une décision et à vaincre toutes les complications.

Avec l'air du deuxième acte de « la Dame Blanche », j'effectuai la dernière épreuve. Ce morceau, parsemé de difficultés vocales, que j'avais buriné avec acharnement, me valut un premier prix de chant à l'unanimité et le Prix d'Honneur.

Les partitions de « Faust » et de « Mignon » récompensaient ce premier prix. Quant au Prix d'Honneur, octroyé par les Beaux-Arts, il se composait de deux superbes volumes dont l'un de Paul Lacroix, XVIIe siècle. Lettres Sciences et Arts — France 1590 à 1700 ; illustré de 17 chromolithographies et de 500 gravures sur bois.

Le second d'Arthur Pougin : Dictionnaire historique et pittoresque du Théâtre et des Arts qui s'y attachent ; illustré de 350 gravures et de 8 chromolithographies.

Ces récompenses remises en public à la distribution des prix par M. Weingaertner, Directeur du Conservatoire, étaient précédées du laïus suivant :

 

« Nous avons encore reçu cette année de M. le Ministre de l'Instruction Publique et des Beaux‑Arts un Prix d'Honneur destiné à récompenser un des élèves ayant eu le plus de succès dans les concours. Nous croyons que cette année personne n'a mieux mérité cette haute récompense que M. Léon David qui a obtenu à l'unanimité le Premier Prix de Chant. Nous espérons que ce jeune artiste, qui a déjà des qualités remarquables, obtiendra dans sa carrière de légitimes succès et que le prix que nous allons avoir le plaisir de lui offrir aujourd'hui lui rappellera toujours le Conservatoire de Nantes où il a recueilli ses premiers applaudissements et où il laissera les meilleurs souvenirs ».

 

C'était le couronnement de mes efforts. Le succès, préambule de la gloire !

J'avais dix-neuf ans, j'envisageais l'avenir sous un jour favorable. Il fallait maintenant aplanir les entraves inhérentes à mes desseins.

Après avoir fait part de cette victoire à ma famille, je lui manifestai le désir d'une visite au pays, accompagné de mon professeur, afin de témoigner à celui-ci notre gratitude.

Quelques jours plus tard le Père Marie et les miens, par une sympathie réciproque, devenaient les meilleurs amis. C'est alors que fut envisagée la grosse question du Conservatoire de Paris.

En 1887, dans notre petite ville maritime, les préjugés étaient imprégnés de façon rigoureuse, et l'opinion sur les gens de théâtre, « les acteurs », était peu favorable. Ce sentiment allait provoquer une discussion laborieuse, même pénible, surtout du côté de ma mère qui voyait son fils « mal tourner », menant une vie de débauche et de misère !

Par contre, plus large d'idées, par suite de ses voyages et de ses goûts du spectacle, mon père était moins réfractaire. La cause fut plaidée par mon professeur avec une telle conviction et des arguments si persuasifs que bientôt nous étions tous d'accord pour envisager la poursuite de mes études artistiques.

Restaient la question du service militaire et les moyens de subvenir à mon existence à Paris ?

Là encore, le bon Père Marie avec quelques amis, se consultèrent et se mirent en rapport avec le Chef de Musique du 65e d'Infanterie, en garnison à Nantes.

Le lieutenant Fritch nous accueillit favorablement. Après avoir exposé mes projets et la situation, il suggéra une solution qui devait résoudre ces questions : devancer l'appel, action qui concédait la faculté de choisir son régiment. Mes classes de soldat terminées, j'entrerais comme musicien, en temps voulu une permission permettrait d'aller passer le concours d'admission au Conservatoire de Paris.

Entre temps j'avais réussi à trouver un emploi d'attente à la comptabilité d'une importante droguerie en gros.

Le collège Saint-Stanislas, à Nantes, projetant de monter « Joseph », l'opéra de Méhul, me proposa d'interpréter le personnage du protagoniste. La tentation d'un vrai rôle de ténor devait m'enthousiasmer ; avec une ardeur fébrile je me mis au travail.

 

***

 

Avant de partir pour la caserne, un séjour aux Sables devait provoquer l'ébauche d'un roman qui contraria, sinon ma carrière, du moins une partie de ma vie pour finir tristement.

A l'approche de mes vingt ans, la rencontre fortuite d'une jeune femme, de cinq ans plus âgée, orpheline, affectée par le décès d'une aïeule, sa dernière affection avec laquelle elle vivait, devait attrister une période de mon existence. Restée seule avec de modestes ressources, quelques leçons particulières dues à un brevet d'institutrice, lui permettaient de vivre humblement.

Blonde, svelte, distinguée sous ses vêtements de deuil, nous nous rapprochâmes l'un de l'autre dans une attirance commune pendant les mois qui précédèrent le départ pour le régiment.

Grâce à l'érudition musicale, à l'intelligence artistique et au goût avisé de M. l'abbé Soreau, « Joseph » fut le premier opéra qu'on osa affronter à Saint-Stanislas, alors pourvu d'une vaste salle, munie de tout le machinisme que comporte une grande scène.

Hormis les deux rôles de « Joseph » et d' « Abraham », les autres personnages étaient tenus par des élèves du collège de façon parfaite. L'orchestre, les chœurs, décors, costumes de la maison Peignon, réalisaient une présentation vraiment remarquable.

Ce spectacle provoqua un tel enthousiasme, que trois représentations n'en épuisèrent pas le succès.

Vingt ans plus tard, des échos m'étaient évoqués avec exaltation par deux anciens élèves de l'époque, Maurice Roquet, frère de mon ami Raymond Roquet et le docteur Durbécé, tous deux ayant pris part à ce spectacle dans les chœurs. De ce dernier, auquel je m'étais adressé pour un renseignement concernant l'Histoire du théâtre à Saint-Stanislas, je reçus cette aimable lettre :

 

Paris, le 31 juillet 1946.
Cher et éminent ami,

Voici quelques extraits concernant l'histoire du théâtre de Saint-Stanislas publiés pour le centenaire de 1929. C'est dans ce décor admirable que je vous ai vu affronter la rampe au début de votre splendide carrière.

On donnait « Joseph ». Quel triomphe ! l'avenir s'ouvrait pour vous plein de promesses. Vos admirateurs le sont restés. Comme moi, ils vous ont retrouvé et applaudi plus tard dans Werther, Manon et autres œuvres de votre répertoire. Leur fidélité a tenu à vos mérites et à votre talent de grand artiste.

Aujourd'hui, je vous répète ce que je vous ai dit un jour — et sans rancune... — : c'est par vous que j'ai pleuré au théâtre pour la première fois...

C'est dans ces sentiments que je reste bien cordialement vôtre.

Docteur DURBÉCÉ.

 

***

 

Le premier avril 1888, je prenais contact avec la caserne du 65e à Nantes. Tout être passé par cette épreuve n'ignore pas combien pénibles sont les premières relations de cette existence où, n'étant plus qu'un matricule, il faut faire abstraction de sa personnalité, de ses goûts et préférences, et surtout de sa liberté !...

Dès mon arrivée, une visite au chef de musique s'imposait. Celui-ci m'informa qu'aussitôt les classes terminées il me réclamerait.

Après cinq ou six semaines d'exercice, maniement d'armes, marches, escrime, etc., le « Rapport » formulait : que le soldat de 2e classe David passait à la musique en qualité d'élève musicien.

Le lendemain de cette heureuse décision, je me présentais au Chef.

— Quel est votre instrument ?

— Le baryton, mon lieutenant.

— Bien, vous prendrez la caisse roulante.

— Mais... mon lieutenant... j'ignore le roulement, les ras et les flas.

— Aucune importance, l'essentiel est de ne pas jouer d'un instrument à embouchure susceptible de nuire à votre voix.

Cette constance à préserver mon organe vocal m'impressionna ; dès lors, j'eus à cœur de me rendre utile dans ce nouvel emploi et me mis à « rouler » avec ardeur. La tâche se trouvait d'ailleurs simplifiée par la « Caisse claire » tenue par un vieux « briscard » virtuose en la matière.

Tout marchait à souhait, le chef semblait satisfait.

Hélas ! cette quiétude devait être de courte durée. Notre vieux briscard, qui avait un faible pour la dive bouteille, dont il abusait, se vit chasser du régiment. Sa succession m'incomba et désormais ma responsabilité était vouée à une lourde épreuve. Le chef s'en rendant compte me donna l'ordre de suivre tous les matins l'école des tambours.

L'école se déroulait aux environs de Nantes, sous la direction du Tambour-Major Masson. Grand, fort, au masque énergique, bien que sympathique ; sa prestance imposante à la tête du régiment ne manquait pas de produire un gros effet sur le peuple.

Je devais retrouver plus tard mon ancien supérieur comme Brigadier de police aux Sables, où sa bonhomie, sa magnanimité, lui gagnèrent l'estime de la population. Nous avions plaisir à évoquer ensemble nos souvenirs du 65e.

 

***

 

Ce nouvel état ne mettait pas trop d'entraves à la continuation de mes études vocales que je perfectionnais en vue du concours d'admission au Conservatoire de Paris.

Mon séjour à Nantes me permit de suivre, aussi souvent que possible, les représentations du Théâtre Graslin, où d'excellents artistes défilèrent.

J'eus l'occasion d'approcher le fort ténor Berger, doué d'une large voix, laquelle n'était pas exempte d'accidents. Un soir dans « Roland à Roncevaux », son « contre-ut » s'obstinant à rester réfractaire, il tenta à trois reprises, sans succès, « d'exterminer les Sarrasins ». Le public reconnaissant des bonnes soirées antérieures ne lui en tint pas rigueur.

Il me fut permit d'assister aux créations du « Cid », de Massenet, du « Chevalier Jean », de Victorin Joncières.

Les concerts populaires me procurèrent la joie d'entendre quelques grands chanteurs et virtuoses. Le merveilleux baryton Faure de l'Opéra, près duquel je devais, quelques années plus tard, avoir l'honneur de me mesurer. L'admirable basse Boudouresque (père), Madame Conneau, l'excellente cantatrice, devenue une grande amie. L'éblouissant pianiste Francis Planté qui, à 92 ans, parvint encore à pénétrer, à enthousiasmer de nombreux admirateurs à Orthez, son pays d'origine.

Warot, mon futur maître à Paris, était un ancien ténor réputé, professeur au Conservatoire, possédant une villa à Pornichet où il passait ses vacances. Le Père Marie, qui l'avait connu, sollicita pour moi une audition, et nous partîmes tous deux affronter cette nouvelle épreuve.

Accueillis aimablement par un petit homme au regard flamboyant, je manifestai timidement le désir de faire partie de sa classe au cas où le résultat des concours serait favorable. Nous constatâmes alors chez notre hôte un peu d'hésitation, prétextant le manque de place vacante.

Chantez-moi quelque chose ?

Non sans émotion, je m'exécutai dans l'air de « la Muette de Portici », couronné au concours l'année précédente.

A en juger par son expression, j'avais dû produire sur notre distingué auditeur, une sensible impression, laquelle se traduisit sur sa physionomie dont les yeux s'humidifièrent. Avec le sourire et d'un ton assuré, il nous avisa qu'il allait dès à présent écrire au directeur du Conservatoire à mon sujet.

Nous repartîmes rassérénés et plein d'espoir.

 

***

 

Le mois d'octobre arriva. Nanti d'une permission en règle, je m'aventurai vers la capitale afin de prendre part aux concours d'admission.

La première épreuve, rue du Faubourg-Poissonnière (*), fut favorable.

 

(*) Le Conservatoire de musique se trouvait alors rue du Faubourg-Poissonnière avec une sortie rue Bergère.

 

Après avoir chanté la romance du troisième acte de « Mignon », j'étais admis dans les premiers sur une centaine de candidats venus de tous les coins de France.

Quelques jours plus tard avait lieu l'épreuve définitive. Celle-ci comportait avec le chant, la lecture à vue d'une page de solfège.

Là encore, la réussite était complète ; sur onze candidats admis, j'occupais une des premières places.

Mes projets semblaient se réaliser au gré de mes désirs ; le chemin de la gloire s'esquissait favorablement, mais j'y devais rencontrer bien des embûches !...

De retour au régiment, j'attendis que fussent accomplies les formalités nécessaires à un changement de résidence ; grâce au chef elles s'effectuèrent assez promptement.

Quittant de nouveau ma chère ville de Nantes, je regagnai Paris.

La caserne de la Place de la République m'accueillit en subsistance et j'y devais jouir de toute faculté me permettant de suivre les cours du Conservatoire.

Hélas ! tout se complique dans le métier militaire, j'en dus faire l'expérience, chaque jour réservant de nouvelles difficultés.

Successivement, toutes les casernes de Paris me donnèrent asile ; seule la « Nouvelle France », rue du Faubourg-Poissonnière, devenait mon refuge. Celle-ci accueillant les subsistants de passage et les étudiants des grandes écoles : Beaux-Arts, Conservatoire, Bernard-Palissy. Peintres, Sculpteurs, Chanteurs, Comédiens y formaient une famille. Edmond Clément, Henri Krauss, Pierre Bin, tant d'autres pour lesquels le destin se montra avare.

L'adjudant de quartier se trouvant être un Sablais, il devint un ami précieux.

En dehors des cours, le travail personnel, les études particulières nécessitaient un « chez soi » ; un piano, le calme, mais également les ressources pécuniaires pour y subvenir. Là est la pierre d'achoppement pour les étudiants de province dont les parents ne sont pas fortunés.

En raison de mes récompenses au Conservatoire de Nantes, le Ministère des Beaux-Arts m'attribua spontanément une pension de six cents francs par an.

Sur les conseils d'amis, s'inspirant des coutumes en usage en pareil cas dans certaines villes, j'adressai au Conseil municipal de ma cité natale une requête, sollicitant un appui permettant de poursuivre dans la capitale mes études de Chant si heureusement ébauchées à Nantes.

C'était en 1888, le maire, brave homme au demeurant, fit part de ma demande à nos édiles en commentant celle-ci de façon... plaisante, comme il convenait au sujet d'un chanteur...

A l'unanimité, on décréta de ne pas donner suite à cette question importune...

J'en conçus quelque dépit et conservai longtemps, à ces représentants municipaux, un peu de rancœur.

Comme prévu, c'est dans la classe Warot que je fus réparti.

La première audition produisit sur les camarades une excellente impression qui me réconforta en même temps qu'elle faisait oublier, pour un moment, les vicissitudes de cette vie nouvelle.

 

***

 

Militaire à Nantes, je restai en relations épistolaire avec l'amie des Sables, très décidée à me suivre à Paris. Dans ce but, ma future compagne se mit en demeure d'y découvrir une situation, laquelle se présenta en effet, moyennant un cautionnement...

Ignorante des pièges tendus à la quatrième page de certains journaux parisiens, par de peu scrupuleux individus, notre infortunée s'embarqua pour la capitale nantie d'un menu pécule dont il fallut, dès l'arrivée, verser la plus grosse partie entre les mains... d'un escroc !

Démarches, consultations, procès, contribuèrent à réduire au minimum les maigres économies de notre pauvre victime.

C'est donc dans une détresse complète que je trouvai mon amie en arrivant à Paris.

Profondément ému d'un pareil dénuement, je pris la décision, lourde de conséquences, de nous réunir l'un à l'autre et de vivre en commun. J'avais vingt ans !...

Nous vécûmes des jours difficiles, voire pénibles.

Rentré comme ténor solo à Saint-Pierre de Chaillot, cet emploi m'assurait une partie de la matérielle. Dans cette église aristocratique, j'eus l'honneur de chanter à la Messe de mariage de la fille du Maréchal de Mac-Mahon, où assistait également le Maréchal Canrobert.

J'éprouvai quelque fierté à me trouver côte à côte avec ces deux grands soldats des guerres de Crimée, les deux derniers Maréchaux de France, qui voulurent bien me féliciter.

Présenté à un impresario auquel je me fis entendre, celui-ci n'hésita pas à m'engager sur le champ pour Lille, afin de participer à une séance des « Concerts Populaires », lesquels ne produisaient généralement que des artistes réputés. C'était risqué ; heureusement la réussite devait être complète. Le public et la presse apprécièrent unanimement une voix de charme, de sérieuses qualités de chanteur qui laissaient présager un ténor d'avenir.

Ce brillant résultat allait me procurer de nouveaux concerts.

Rémunération raisonnable, succès, voyages confortables, tout cela était fort encourageant et facilitait mes études en même temps que l'existence...

Rentré en relation avec Charles Baret, dont les tournées de Comédies portent encore le nom, je pris part avec lui à de nombreuses manifestations artistiques.

 

***

 

Les résultats des examens trimestriels au Conservatoire me conférèrent une classe d'opéra-comique, dont l'enseignement était confié à Léon Achard, créateur du rôle de Wilhelm Meister dans « Mignon ».

Comme le maître Warot, ce nouveau professeur était un homme distingué, réservé, trop peut-être, surtout dans son enseignement pour lequel je l'eusse désiré plus actif.

Par contre Warot se dépensait beaucoup en essayant d'inculquer à ses élèves les qualités que sa brillante carrière lui avait permis d'acquérir.

En outre des cours de chant, d'opéra, d'opéra-comique, s'ajoutaient les classes de solfège, d'ensemble, d'escrime, de maintien, d'histoire de la musique. Avec le travail chez soi, les exercices vocaux, l'étude des morceaux et des scènes, il reste ainsi à l'élève studieux peu de loisirs.

A cette époque nous devions solfier en cinq clefs : trois clefs d'ut, une clef de fa et la clef de sol. A l'heure actuelle ces deux dernières seulement sont enseignées aux chanteurs.

A ce cours j'avais comme condisciples : Jean Périer, Artus, Ghasne et Pierre Magnier, dont la voix de basse semblait rebelle au chant, alors qu'elle lui fut un si précieux auxiliaire dans la comédie.

L'approche des concours galvanisait les efforts de chacun. L'heureux examen de chant, précédant la grande épreuve, m'avait mérité l'avantage de concourir en première année. Notre professeur, de même que les camarades, pronostiquaient à mon sujet un second prix.

Dans notre classe se distinguèrent Bréval, Pacary, Lemeignan, Edmond Clément, Grimaud et quelques autres restés en chemin.

Je concourus dans l'air de « la Muette de Portici ». Très maître de ce morceau, je comptais m'imposer au jury, autant qu'à cet auditoire spécial et averti qui chaque année emplit la salle de la rue Bergère.

Que se passa-t-il ? Emotion, fatigue, mauvaise disposition ? Mon interprétation fut lamentable et la voix terne, sans expression.

Bien que je me rendisse compte de ce phénomène psalmodique, j'étais impuissant à le dominer.

Le verdict impitoyable me laissa sur le carreau.

Déception, découragement, telle fut la conséquence. En même temps que s'évanouissaient les espoirs, mes illusions s'envolaient !

Remis courageusement au travail ; malgré un labeur sévère, les résultats de la deuxième année ne furent pas plus favorables. L'air du deuxième acte de « la Dame Blanche », sur lequel mon professeur fondait une brillante revanche, laissa le jury indifférent, de même que passa inaperçu une scène du « Postillon de Lonjumeau », au Concours d'opéra-comique.

Dans mon infortune, je devais rencontrer de sérieuses consolations, notamment de la part d'un ancien ténor, Furts, qui avait appartenu à l'Opéra-Comique. Cet artiste, venu me féliciter, insista sur l'injustice du jury, ajoutant : « Surtout, jeune homme, ne vous découragez pas ; vous possédez de précieuses qualités vous permettant d'envisager une brillante carrière ».

Nombre d'autres personnes furent aussi encourageantes.

Un peu réconforté, plein d'entrain et résolu, je me disposais à affronter la troisième année de Conservatoire. Celle-ci devait être la dernière, en dépit des circonstances et à cause de ma ténacité.

 

***

 

J'avais quitté l'église Saint-Pierre de Chaillot pour celle, plus importante et mieux rétribuée, de Saint-Philippe-du-Roule.

Le Maître de chapelle, M. Viseur, premier contrebassiste à l'orchestre de l'Opéra, père de Viseur qui fut mon collègue au Conservatoire, était un petit homme au goût musical raffiné, qui avait su organiser une maîtrise de premier ordre.

Engagé en qualité de premier ténor solo, le second était attribué à mon bon camarade Scaramberg, lequel devait effectuer une brillante carrière. Le baryton solo était Badiali, excellent chanteur autant qu'artiste intelligent. Artus, de sa voix timbrée, chantait les premières basses. Nous devions tous les quatre nous rejoindre à l'Opéra-Comique. Les chantres appartenaient aux chœurs de l'Opéra.

De tels éléments constituaient un ensemble supérieur qui, aux grandes fêtes, permettait d'interpréter des Messes ou Oratorio avec chœurs, orchestre et soli, dont l'exécution revêtait une tenue artistique irréprochable.

Indépendamment des aptitudes vocales, les maîtrises exigent de sérieuses qualités musicales, autorisant la faculté d'interpréter un morceau au déchiffrage, ce qui constitue pour les jeunes chanteurs une excellente école.

Malgré les déboires du Faubourg-Poissonnière, mon concours était fréquemment sollicité et je participai ainsi à maintes manifestations artistiques.

J'eus notamment l'heureuse occasion d'être introduit par Weckerlin, bibliothécaire du Conservatoire et auteur des « Bergerettes », chez l'Alboni, le célèbre contralto italien, qui habitait alors un Hôtel particulier Cours La Reine. Notre grande cantatrice fit partie de cette pléiade qui alimenta la période du théâtre italien à Paris.

Bien qu'âgée, retirée de la scène depuis longtemps, l'Alboni avait conservé, en dépit d'un souffle court, une voix profonde, sonore à l'égal d'un beau bourdon. A ce propos, Albert Lavignac, dans son remarquable volume « la Musique et les Musiciens », résume ainsi son opinion :

 

« L'admirable voix de l'Alboni, le type le plus parfait du contralto, parcourait, en conservant partout la même richesse de timbre, cette énorme étendue du « Fa » grave au « Mi » bémol suraigu ».

 

D'un embonpoint excessif, dû sans doute à son gros appétit, l'Alboni restait clouée sur son fauteuil, même pour chanter. Dans son salon défilaient les plus hautes célébrités artistiques : La Krauss, Rose Caron, Melba, Mme Conneau, Faure, Ambroise Thomas, Massenet, Saint-Saëns, Léo Delibes, Coquelin aîné, Georges Boyer, Diémer, Delsart, l'éditeur Heugel, Weckerlin, auxquels venaient s'adjoindre le Préfet de la Seine et tant d'autres personnalités composant une élite qui apportait à ces réunions un relief particulièrement séduisant.

Deux souvenirs de ces soirées inoubliables sont restés imprégnés dans mon esprit. La première se situe le 29 février 1892, à l'occasion du centenaire de Rossini. J'avais alors quitté le Conservatoire pour l'Opéra-Comique.

Afin de commémorer cet anniversaire, l'Alboni, avec une pléiade d'artistes renommés, avait élaboré un magnifique programme, que j'ai sous les yeux précieusement encadré, où figure la « Prière de Moïse ». Cette page célèbre que j'avais l'honneur d'interpréter aux côtés de l'illustre Faure, devenait une tâche délicate, reprenant, une tierce au-dessus, la même phrase que le grand baryton venait de chanter avec son style et sa voix admirables. Les approbations flatteuses dont elle fut l'objet m'impressionnèrent moins que les paroles louangeuses que m'adressa l'éminent chanteur.

Puis, le 6 mars 1893, l'interprétation, en italien, du quatuor de « Rigoletto » par l'Alboni, la Krauss, Plançon et le jeune David. Cette exécution souleva l'enthousiasme de l'auditoire, de telle sorte que nous dûmes redire cette page magistrale.

L'Alboni m'honorait de son amitié et appréciait ma voix. Je fus souvent son hôte en compagnie de convives de marque et je conserve aussi précieusement que le programme du centenaire, l'un de ses portraits en sanguine.

Une autre personnalité artistique distinguée m'accueillait également en ami, Mme Conneau, femme admirable, veuve de l'ancien médecin de Napoléon III, mère du Général Conneau qui prit part à la guerre de 1914. Chanteuse remarquable de concerts, possédant un mezzo charmeur autant qu'émouvant, son style était noble comme sa personne (*).

 

(*) Quarante ans plus tard sa petite-fille, la fille du Général, devenait mon élève.

 

Mme Conneau avait comme accompagnateur attitré, pour ses Concerts et ses Cours, Emile Bourgeois, un maître du genre. Son accompagnement revêtait un tact, une délicatesse qui se fondaient avec la voix du chanteur en une harmonie parfaite.

Chef de chant et chef d'orchestre à l'Opéra-Comique, auteur de nombreuses mélodies dont, « la Véritable Manola » (*).

 

(*) Ce morceau est enregistré dans l'un de mes disques.

 

Chargé d'organiser un concert à Elbeuf, Emile Bourgeois fit appel à mon concours. Ma surprise devait être grande en arrivant dans cette ville, de voir sur les affiches mon nom suivi du titre « de l'Opéra-Comique ». Gêné de m'arroger cette qualité, dont je n'étais pas encore digne, je lui en fis la remarque : « Je n'ai fait qu'anticiper, me répondit-il en souriant ».

L'événement devait se réaliser peu après !

 

***

 

Si la première année de Conservatoire me contraignit à manger « de la vache enragée », grâce à l'église, les concerts et soirées dans le monde, la suivante s'écoula moins péniblement. Quant à la troisième, elle devait être féconde en événements heureux.

Un labeur opiniâtre, une prévoyance instinctive avaient permis de me constituer un petit pécule. Cette précieuse épargne devait me réserver une joie profonde dans l'accomplissement du devoir filial.

Une vive émotion m'étreint en évoquant une période de la vie attristante d'êtres dont le souvenir m'est cher.

Depuis un certain temps, les nouvelles de mes parents revêtaient un sentiment d'inquiétude et de tristesse.

Tourmenté, redoutant que l'un ou l'autre ne fut malade, je suppliai ma mère de confesser franchement la cause de cette préoccupation. J'appris ainsi, que par suite de circonstances imprévues, mes parents, faute d'une certaine somme, se trouvaient dans l'impossibilité de satisfaire à une obligation.

Vite, à un bureau de poste, et le lendemain les chers miens avaient l'heureuse surprise de sortir d'une impasse.

Quinze cents francs économisés par un étudiant en 1891, était fait assez rare. Mais quelle satisfaction de pouvoir ainsi témoigner un peu de reconnaissance à ceux qui avaient consenti tant de sacrifices à l'égard de leur fils.

Cette satisfaction m'eut été refusée l'année précédente : Invité à un grand dîner où la tenue de soirée était de rigueur, de même que les « gants blancs », pour présenter ses hommages à la maîtresse de maison. Ce dernier objet vestimentaire faisait défaut, et aussi les moyens de l'acquérir.

En possession d'une paire de gants de ville en peau rouge foncé, dont l'intérieur était blanc, je retournai ceux-ci et, les tenant à la main, n'en laissant paraître qu'une infime partie, je fis avec désinvolture mon entrée au salon. Après avoir salué mon hôte, je m'empressai de faire disparaître dans une poche de mon habit le sujet de mes inquiétudes.

 

***

 

Avec Pierre Bin, peintre d'un talent qui ne le cède en rien à sa muse de poète, nous avions plaisir à baguenauder dans Paris.

Au lendemain d'une visite au Musée du Louvre où, en admirant les chefs-d'œuvre de nos grands maîtres je complétais mon éducation artistique, il n'était pas rare de nous voir remonter la « Butte » pour assister à des représentations sur les scènes de quartier, notamment aux théâtres « Montmartre » et des « Batignolles », devenus « l'Atelier » et les « Arts ».

Dans ces édifices vétustes, pour un franc cinquante, une place de parterre, dénuée de fleurs, nous était allouée. La poussière, les peaux d'oranges et autres détritus en composaient la parure.

Sur ces scènes on jouait alors les vieux « Mélos », et le spectacle était le plus souvent dans la salle. Les réflexions à haute voix, les quolibets des « Titis » s'incorporant au dialogue des acteurs devenaient quelquefois inénarrables.

Dans un drame où le protagoniste représentait Napoléon, ce dernier effectuait une entrée triomphale, acclamé par la foule composée de cinq figurants... A défaut de duègne, la direction avait confié un rôle de vieille grand'mère à une jeune artiste. Celle-ci, par coquetterie ou ignorance, ne donnait, par son maquillage, aucune illusion. Napoléon s'en approchant, alors qu'elle lui tendait un rafraîchissement, lui déclama d'une voix sonore :

— « Merci ma bonne vieille ».

Au même instant, un Titi du poulailler de s'écrier :

— Eh ! je me l'appuierais bien, moi, la vieille !...
Hilarité dans la salle de même que sur la scène.

Heureusement, ces spectacles avaient de plus artistiques lendemains.

Les théâtres subventionnés mettaient une fois par semaine une loge à la disposition des élèves des classes d'opéra et d'opéra-comique, afin de permettre à ceux-ci de suivre les représentations et de s'initier au contact de leurs aînés.

A l'Opéra : Mmes Melba, Renée Richard, Rose Caron, La Patti, Bosman, etc... MM. Duc, Escalaïs, Jean de Reszké, Edouard de Reszké, Lassalle, Melchissédec, Vergnet, Gresse (père), Plançon, etc...

A l'Opéra-Comique : Mmes Isaac, Merguillier, Simonnet, Sibyl Sanderson, Blanche Deschamps, Landouzy, Chevalier, Nardy, etc...

MM. Talazac, Lubert, Delaquerrière, Bertin, Herbert, Taskin, Bouvet, Fugère, Soulacroix, Cobalet, Fournets, Belhomme, etc...

Avec des qualités diverses, ces chanteurs expérimentés nous traçaient le sillon que chacun de nous devait tenter de suivre.

Hélas ! nombreux furent ceux qui, faute de moyens vocaux, de travail ou de volonté, s'arrêtèrent en chemin sans pouvoir repartir.

Comme on le verra, je devais avoir l'honneur de me joindre à la plupart de ces artistes.

 

***

 

Mes derniers Concours devaient être fertiles en incidents. J'affrontais cette nouvelle épreuve avec la cavatine de « Roméo et Juliette ».

Le jury, désireux sans doute de me conserver encore une année — nous le verrons plus loin — m'octroya un accessit... J'étais le seul ténor lauréat du concours.

Une fois de plus, mon professeur eut une grosse déception. Celui-ci professait à mon égard une estime telle, que sur ses instances je le remplaçai à une messe de mariage où il devait se faire entendre.

Dans les mêmes conditions, à l'occasion d'un mariage à l'église de Saint-Cloud où habitait Charles Gounod, j'eus l'honneur d'être accompagné par l'immortel grand musicien qui me félicita chaleureusement.

Cette année-là, la pénurie de ténors me contraignit à participer aux deux classes d'opéra-comique afin de donner la réplique aux camarades dans leurs scènes de concours.

Pour cette dernière épreuve, je me présentais dans une scène de « la Déesse et le Berger », de Duprato, dont la musique captivante s'adaptait parfaitement à mes moyens vocaux. Dès l'entrée en scène, une « Invocation à la Nuit », large, soutenue, m'autorisait à mettre en valeur, voix, style, doublé d'une expression qui firent éclater la salle entière en applaudissements. Encouragé par cette manifestation spontanée, je déclamai avec soin le dialogue en vers, et la scène se termina sur les acclamations unanimes (*).

 

(*) En 1891 les applaudissements étaient autorisés.

 

Le lendemain de ce concours, Léon Kerts, critique au Petit Journal, écrivait : « David, le meilleur chanteur des deux classes ».

Je reproduis l'opinion de ce critique distingué pour évoquer les surprises que provoquèrent mes échecs successifs aux concours précédents.

A cette scène, accueillie si favorablement, s'ajoutaient des répliques satisfaisantes, confirmant mes qualités.

En attendant la délibération du jury, la foule sortie rue Bergère, discutait à qui mieux mieux. Selon la coutume, chacun envisageant le verdict conformément à ses préférences, le nom de David ralliait les suffrages quasi-unanimes pour un premier prix. Nombreux furent les amis inconnus qui me vinrent féliciter.

Après l'entr'acte, le jury pénètre dans la salle, le Directeur agite la sonnette traditionnelle, et c'est au milieu d'un silence toujours impressionnant qu'il annonce :

— Pas de premier prix.

Ce fut alors dans le public, une déception qui se manifesta par des exclamations et réflexions désapprobatrices à l'adresse des jurés.

Un nouveau coup de sonnette, plus énergique, désavoua cette petite manifestation. Puis, s'adressant à l'appariteur :

— Appelez MM. David, Ghasne et Périer.

— Messieurs, le jury vous décerne un second prix.

Les applaudissements crépitèrent et nous dûmes saluer longuement.

En fait, j'obtenais le premier prix, puisque premier nommé du concours. Celui-ci m'était refusé officiellement, par principe, pour des raisons étrangères au mérite, comme on va le voir à la suite du « coup de théâtre » qui allait se produire.

A la sortie, ce fut unanime ; j'étais victime d'une nouvelle injustice. On va voir que celle-ci se précisait.

Le lendemain de cette épreuve, je recevais du Directeur de l'Opéra-Comique, M. Carvalho, une lettre me priant de passer à son théâtre. C'était de bon augure.

Arrivé à l'heure fixée, je me trouvai en présence d'un grand bonhomme, de forte corpulence, avec un cou de taureau encerclé d'un large et haut col empesé, d'où émergeait une tête énorme, encadrée de longs favoris blancs. D'une voix grave de basse profonde, mais d'un accent sympathique, cet homme, dont la politesse était légendaire, s'exprima ainsi :

 

« Monsieur, je vous ai entendu hier à votre concours avec beaucoup d'intérêt et infiniment de plaisir. Mon intention est de vous engager pour deux années, mais... il y a un mais ! Les membres du jury, dont je faisais partie, étaient unanimes pour vous attribuer le premier prix. Le Directeur du Conservatoire s'y opposa, prétextant votre jeune âge et votre aspect frêle, lesquels ne supporteraient peut-être pas le travail intensif du théâtre. Pour ces raisons, il jugeait préférable de vous retenir une année encore, réservant ainsi un sujet intéressant pour l'an prochain.

Si vous êtes décidé à passer outre, il faut immédiatement vous mettre en rapport avec le Ministère des Beaux-Arts, afin d'obtenir votre liberté ».

 

Tout élève de Chant ou de Comédie, admis à suivre les cours du Conservatoire, signe avec cette école un contrat qui le lie jusqu'à la fin de ses études, et pour deux années, à un théâtre subventionné, si ce dernier le réclame.

Plusieurs cas d'élèves ayant forfait à cet engagement ont été l'objet d'un procès perdu d'avance. Lucien Guitry, Soulacroix et d'autres en firent l'expérience à leurs dépens.

Peu sensible aux sentiments de commisération qu'inspirait au Directeur du Conservatoire mon apparence physique, je courus rue de Valois où j'étais reçu par M. Dechapelle, alors intendant des Beaux-Arts.

Après avoir exposé la résolution du directeur de l'Opéra-Comique, et l'obstacle objecté par Ambroise Thomas, je plaidai ma cause avec une telle ardeur que mon interlocuteur, qui avait assisté au concours, se rendant à l'évidence, répondit : « En effet, j'estime que vous n'avez plus rien à apprendre au Conservatoire. Nous allons effectuer les formalités nécessaires pour que votre liberté vous soit rendue ».

Quelques jours plus tard, une lettre officielle me notifiait : que les Beaux-Arts et le Conservatoire consentaient à ce que je signe un engagement avec l'Opéra-Comique.

Je traitai donc aux conditions imposées par le contrat officiel, c'est-à-dire « cinq mille francs » pour la première année et « sept mille » la seconde.

Après tant d'émotions, de déceptions, d'incidents pendant mes trois années d'études, cette heureuse conclusion m'était bien due.

C'est sans regret, mais sans trop d'amertume, que je quittai cette grande école à laquelle je dus la préparation d'une brillante carrière. Celle-ci, à son tour, devait me mériter l'honneur d'y revenir comme Professeur trente-huit ans plus tard.

A la mémoire de mon cher Maître Warot, si consciencieux, si dévoué, et dont j'avais l'estime que je lui rendais hautement, j'adresse un souvenir posthume et l'expression émue de mon affectueuse gratitude. Si pendant mon stage dans sa classe, il n'a pas tiré de mes succès scolaires toute la satisfaction glorieuse à laquelle il pouvait prétendre, ma carrière, par contre, devait lui réserver une noble compensation.

Il faut attribuer la plupart de mes défaites au Conservatoire à une existence agitée, souvent compliquée, aux études chargées, au travail intensif et sévère que j'imposais à ma voix, en vue d'un objectif toujours plus élevé. Après dix mois d'un labeur excessif, les concours me trouvaient déprimé, déficient. C'est encore le cas de nombreux élèves.

J'ai plaisir à rappeler certains condisciples à côté desquels mon nom figure sur le palmarès de ma dernière année de Conservatoire :

Silver Charles, élève de Massenet, premier grand prix de composition musicale, que je devais retrouver comme collègue au Conservatoire.

Henri Büsser, premier prix de contre-point et fugue, retrouvé également comme collègue. Büsser devint le professeur de composition de mon fils José, auquel il voua un paternel dévouement. Qu'il trouve ici l'expression de ma vive gratitude.

Marguerite Long, premier prix de piano, collègue par la suite au Conservatoire.

Ravel, première médaille de piano, classe préparatoire.

Charlotte Wormèse, premier prix de violon ; devenue Mme Chailley, femme de notre ami le député de Vendée, de 1908 à 1914. Dans leur accueillante propriété de La Chaume, les séances musicales auxquelles je participais avec joie, prenaient sous l'impulsion de cette émotive et intelligente artiste, une ambiance particulièrement captivante.

De Max, premier prix de tragédie et de comédie.

Dufrène et Dux, premiers prix de tragédie.

Lugné-Poe, second prix de comédie. Vieux camarade que j'eus plaisir à rencontrer souvent, même à l'étranger.

Cortot, deuxième médaille de piano, classe préparatoire.

 

***

 

Au risque d'en rendre fastidieuse la lecture, j'ai cru devoir, afin de suivre l'évolution progressive de cette carrière, recourir à de nombreux échos de Presse ; critiques ou anecdotiques, documentaires ou justificatifs, ceux-ci étant souvent des éléments qui concourent à la réussite de notre profession.

 

 

 

Ma Carrière

 

 

Après la signature de mon engagement à l'Opéra-Comique et l'agitation qui avait précédé cet heureux dénouement, j'aspirais au repos.

C'est vers la brise marine, au pays natal, que j'allai chercher le calme et me gaver de grand air.

Deux mois de cette existence salubre et je regagnais la capitale plein de courage, d'espoir et de santé, disposé à me livrer corps et âme à ce théâtre qui depuis longtemps m'absorbait entièrement.

L'Opéra-Comique effectuait son ouverture le premier septembre avec le répertoire courant auquel succédaient les reprises et enfin les créations.

La coutume dans les théâtres lyriques nationaux était, est encore, de laisser les jeunes débutants sortis du Conservatoire dans l'expectative, afin qu'ils prissent l'air de la « maison ».

Alors que je languissais, j'eus l'occasion de connaître le compositeur Noël Desjoyeaux. Celui-ci m'ayant entendu proposa d'aller créer son ouvrage, « Gyptis », à l'Opéra de Monte-Carlo.

Présenté au Directeur, nous nous mîmes d'accord quant aux conditions et sur un second Opéra à interpréter, « Rigoletto ».

Mes émoluments étaient de deux mille francs pour les quatre représentations ; frais de voyage aller et retour, première classe, à la charge de la Direction.

C'est donc avec enthousiasme que je pris le train pour cette enchanteresse Côte d'Azur, où j'allais affronter mon avenir au contact des divers éléments qui doivent constituer la réussite au théâtre.

Le trajet de Marseille à Monaco me plongea dans le ravissement. Cette mer calme, sur laquelle un soleil étincelant reflétait un ton si joliment bleuté, m'incitait à la rêverie ainsi qu'à des comparaisons avec l'Océan plus grandiose, plus imposant et parfois si brutal. La végétation me semblait un immense jardin dans un décor de théâtre monumental. Tout enfin exaltait l'esprit admiratif de mes vingt-trois printemps.

On m'avait indiqué comme pension la « Villa Ravel », où séjournaient de nombreux artistes.

Madame Ravel, la propriétaire, était une femme fort aimable, veuve d'un ancien acteur qui eut son heure de succès au théâtre du Palais-Royal.

J'y rencontrais Céline Chaumont, la spirituelle actrice devenue la femme de M. Mussey, directeur du Palais-Royal ; Montbazon, la jolie et talentueuse créatrice de « la Mascotte » ; Melchissédec, le grand baryton de l'Opéra de Paris ; Soulacroix, de l'Opéra-Comique. Des veuves ou amis d'artistes complétaient ce milieu sympathique et fort captivant où chacun racontait ses souvenirs en faisant assaut d'esprit.

Le 9 février 1892, j'affrontais la scène dans « Gyptis », opéra légendaire en deux actes, rôle d'Euxénos, jeune matelot Grec.

La partie vocale du personnage comportait comme prélude, accompagné par mes compagnons dans la coulisse, trois couplets d'un « Chant populaire des Iles de l'Archipel », et l'entrée en scène avait lieu sur la fin du dernier couplet

Très en forme, j'attaquai franchement la suite sans trop d'émotion apparente. Jeanne Guy, créatrice de l'ouvrage à Rouen, en 1890, possédait une voix de soprano de jolie qualité.

Le baryton Uguetto, arrivant de Barcelone, apportait à la disposition de son personnage de guerrier gaulois un organe robuste.

Le succès s'avéra des plus franc et devait se renouveler à la deuxième représentation.

Manifestement satisfait, l'auteur déposa sur ma partition ces lignes :

 

« A l'ami David en souvenir de Monte-Carlo.

Bien affectueusement

DESJOYEAUX »

 

Dès le lendemain commençaient les répétitions de « Rigoletto ».

Tâche plus lourde, l'opéra de Verdi comportant quatre actes et la partie vocale du Duc plus soutenue, exigeait davantage de puissance.

Melchissédec, titulaire du rôle à l'Opéra de Paris, chantait le bouffon. Son interprétation, avec l'une des plus grandes voix de baryton de l'époque, était remarquable et saisissante. Aux côtés de cet artiste réputé, ma personnalité semblait un peu jeunette pour silhouetter François Ier. Je m'en rendis compte à la répétition d'orchestre. Lorsque j'entrai en scène, les musiciens esquissèrent un petit sourire de surprise. Ces messieurs devaient racheter ce geste, pas méchant d'ailleurs, en soulignant par une manifestation de sympathie, l'air du troisième acte chanté sans coupure.

Ce petit fait me fut précieux et encourageant pour la représentation du lendemain.

Les deux spectacles se déroulèrent sous des applaudissements frénétiques, alors que le fameux quatuor du « quatre » fut chaque fois bissé.

J'avais lieu d'être satisfait, cette carrière artistique semblait s'ouvrir sous d'heureux auspices.

De retour à Paris, je dus, à l'Opéra-Comique, marquer le pas quelque temps encore, sans cependant rester inactif.

Certains salons m'étaient ouverts, notamment chez la marquise de Saint-Paul, où accompagné par Saint-Saëns, j'interprétais quelques-unes de ses mélodies.

La vicomtesse de Tréderne, en possession d'une voix cultivée dont elle se servait habilement, m'accueillait également. Devenue comtesse, cette amie du Chant, dont elle avait la passion, fit représenter sur le théâtre de son château de Brissac « le Songe d'une Nuit d'été », d'Ambroise Thomas, où je lui donnais la réplique dans le rôle de Shakespeare.

Avec quelques camarades, dont Tarquini d'Or, qui jouait Falstaf, nous fûmes les hôtes du château et pendant une semaine, vécûmes de forts bons moments.

Le comte de Gessler, homme sympathique et distingué, en même temps que bon musicien, était l'auteur d'un opéra-comique, « le Diable à Yvetot », dont nous chantâmes des fragments avec cette délicieuse Rosalia Lambrecht.

Le Cercle artistique « l'Epatant », rue Boissy d'Anglas, cercle très fermé, m'avait ouvert ses portes pour un concert.

Au programme, mon nom figurait à côté de celui de Marsick, violoniste réputé, professeur au Conservatoire. Après le premier morceau, en me félicitant, le grand artiste ajouta : « Vous chantez l'archet à la corde, fait assez rare ». Cette phrase m'avait frappé et resta gravée dans ma mémoire. Aussi devais-je m’efforcer d'en maintenir le sens comme interprète et professeur.

Chez H. Bemberg, l'auteur de tant de gracieuses mélodies : Chant Arabe, Chant Hindou, Aime-Moi, etc..., j'y rencontrai des chanteurs renommés : Melba, Plançon, etc... Nous passions des soirées à interpréter ses œuvres ; notamment des fragments de l'opéra « Elaine », créé à Londres par Melba, la divine cantatrice, et le réputé ténor Jean de Reszké, ce qui me valut de l'auteur la partition ainsi dédicacée :

 

« A M. Léon David,

« Témoignage de bien sincère admiration.
H. BEMBERG, 1893 ».

 

Sous la direction de Paul Vidal, en compagnie de Rose Caron, la remarquable tragédienne lyrique, je participai aux manifestations artistiques qu'offrait le Marquis de Massa, dans son magnifique hôtel de l'Avenue des Champs-Elysées, hélas disparu.

 

***

 

Enfin, de l'Opéra-Comique. un bulletin me conviant à une leçon au foyer sur « les Troyens », de Berlioz.

Arrivé à l'heure fixée, ma surprise devait être grande, et même désagréable, en constatant que nous étions trois ténors pour étudier le même rôle ! Allait-on nous tirer à la courte paille ou nous imposer un concours ?

Qu'importe, je suivais attentivement les répétitions m'efforçant de m'assimiler la pensée du compositeur. Alors que mes deux camarades semblaient n'apporter que peu d'empressement l'étude du rôle, en même temps qu'ils échangeaient des propos acerbes sur l'intérêt infime qui s'en dégageait, j'en jugeais autrement, souhaitant d'en devenir le titulaire.

La partie musicale du personnage comportait en particulier un « air » de facture classique, parsemé de difficultés, tel le contre-ut des quatre dernières mesures, exigeant souplesse et style que ne semblaient pas posséder les deux collègues.

Bref, les répétitions en scène commencèrent, tous les artistes, même les doubles, étaient convoqués.

On consacra les premières séances à Delna dont c'était les débuts dans le rôle de « Didon ». Sa magnifique voix fit sensation de même que sa riche nature de théâtre. Aussi notre directeur apporta-t-il tous ses soins à la faire se mouvoir adroitement sur le plateau.

Admirablement douée, Delna s'assimilait de façon remarquable la tenue, l'autorité, l'ascendance de la « Reine de Carthage » (*).

 

(*) A propos des débuts de Delna, je crois devoir, par souci de la vérité, détruire une légende. On a prétendu que Delna avait chanté « au pied levé » le rôle de Didon. Il se peut qu'on ait songé à une autre artiste, mais Delna a pris part à la première répétition en scène, sachant parfaitement son rôle musicalement et bénéficia du même nombre de répétitions que ses camarades.

 

A l'instant où « Iopas » dut rentrer en scène, aucun artiste ne se présenta. On appela notre aîné dans la « Maison », à qui le rôle devait échoir ; celui-ci était absent.

Affolé, le régisseur accourt au foyer des artistes où je me trouvais :

— A vous David.

Surpris, je me précipitai en scène un peu interloqué.

— Vous savez le rôle ?

— Heu... Parfaitement... M. le Directeur.

— Alors vous entrez côté jardin.

Un court récit écrit dans le médium, déclamé haletant, par suite de la précipitation et la surprise, ne pouvait guère me mettre en valeur et dut produire sur le directeur une impression plutôt défavorable.

A l'acte II, aux côtés de Didon se trouvait « Enée », en l'occurrence le ténor Lafarge, artiste de haute stature, possédant physiquement toutes les qualités requises pour un héros troyen, auxquelles s'ajoutait une voix, sinon puissante, du moins atteignant partout, supérieure dans le charme, chantant et déclamant avec style.

En scène, j'attendais les ordres de la Reine qui me furent prescrits par cette phrase :

« Iopas, chante-nous sur un mode simple et doux ton poème des champs ».

C'est alors que se plaçait « l'air » dont je parle plus haut et que je dus chanter de façon satisfaisante, si j'en juge par l'exclamation spontanée de mon camarade Lafarge : « N. de D., voilà ce qui s'appelle bien chanter ! » Puis, par le sourire de satisfaction du directeur, lequel en me félicitant me confirma : « C'est vous qui êtes définitivement titulaire du rôle ».

Delna et les camarades présents ne manquèrent pas de me complimenter chaleureusement.

J'étais heureux, satisfait, sans toutefois m'exagérer la valeur de cette petite manifestation de sympathie.

A cette œuvre, montée sous les auspices des Grandes Auditions Musicales, dont la Présidente était la Comtesse Greffulhe, tous les artistes chefs d'emploi y prenaient part. C'est ainsi que Taskin, Bouvet, Fugère, Fournets, Belhomme, Lorrain, etc..., interprétèrent des rôles épisodiques. C'est dire l'intérêt qu'offrait une telle distribution en vue de donner à l'opéra de Berlioz tout le relief de sa beauté.

La répétition générale eut lieu en juin 1892, devant une salle sélecte, dont le Chef de l'Etat.

Dès ses premières phrases Delna se révéla par une voix somptueuse, une maîtrise et une autorité absolues. Son triomphe devait s'accentuer d'acte en acte.

Lorsqu'à l'acte II, prié par la Reine, j'entonnai d'une voix menue, un peu ouatée mais facile et souple, « l'Hymne à la blonde Cérès », je me sentis spontanément en communauté avec le public, pour lequel il semblait que ce fut une seconde révélation. A la fin de cet air, les applaudissements éclatèrent unanimes et j'étais l'objet d'une ovation prolongée, alors que de toutes parts on me réclamait le « bis ». Pris au dépourvu, je ne crus pas accéder à ce désir.

Le directeur venu me féliciter chaudement m'approuva.

L'œuvre, montée en fin de saison, devait être interrompue en plein succès par la fermeture annuelle de l'Opéra-Comique.

 

***

 

Jules Danbé, qui avec autorité tint de longues années à l'Opéra-Comique la baguette de premier chef d'orchestre, participait à la création de la station thermale d'Argelès-Gazost (H.-P.), où l'on venait d'ériger un Casino pour lequel il se chargeait de constituer une petite troupe.

A la suite de mes heureux débuts dans « les Troyens », dont la conduite lui était confiée, Danbé m'honorait d'une cordiale estime. S'autorisant de sa situation et de nos bonnes relations, il sollicita mon concours pour figurer dans sa troupe.

Bien que j'eusse préféré m'enfuir en Vendée, j'acceptai. Le répertoire se composait du « Chalet », du « Toréador », du « Violoneux », auxquels venaient s'ajouter « la Rose de Saint-Flour ».

Ce dernier ouvrage ambitionné par un musicien de l'orchestre ayant déjà joué la pièce dans une soirée d'amateurs y avait contracté une certaine prétention. Avec quelques camarades nous convînmes de calmer son ardeur.

Cette opérette-bouffe fait évoluer l'action dans un milieu auvergnat. Attablés, les trois personnages, dont une femme, se réjouissent de savourer une bonne soupe fumante autant qu'épaisse, dont : « la cuillère « che » tient debout dans la « marmiate ».

Convaincus que la conscience artistique de notre néophyte le pousserait au réalisme en engloutissant une grande partie du contenu de la soupière, nous avions au préalable assaisonné la soupe d'une poignée de poivre.

Notre attente ne fut pas déçue. Avalant avidement, coup sur coup, plusieurs cuillerées, notre glouton fit une horrible grimace. Les yeux lui sortant des orbites précédèrent une colère furieuse. Son personnage y gagna d'intensité, mais il jura un peu tard... qu'on ne l'y reprendrait plus.

Avec un groupe de camarades des deux sexes nous avions formé le projet de partir en excursion au lac de Gaube, après une représentation.

Pleins d'entrain, mais bourse un peu plate, nous frétâmes une carriole qui, par un splendide ciel étoilé enveloppant une lune d'argent, nous déposa à Cauterets, d'où nous devions repartir pédestrement dès l'aurore.

A une heure du matin, trouver un gîte n'est pas toujours aisé dans une station thermale.

Vêtus de hardes hétéroclites, nous pouvions dans la nuit évoquer une réminiscence des brigands Calabrais, où tout au moins d'une troupe nomade.

Notre tenue vestimentaire suffisait à nous heurter à l'intransigeance des gardiens de nuit, aussi dûmes-nous frapper à plusieurs hôtels avant que l'un d'eux daigna accueillir ce groupe étrange.

Nous envisagions de coucher à la belle étoile, mais, auparavant, convînmes de déléguer l'un des nôtres susceptibles d'inspirer confiance par sa tenue et son austérité.

Quelques minutes suffirent pour que nous fissions une entrée quasi-théâtrale dans l'un des plus confortables hôtels de la station...

Après tant de péripéties, succédant à notre représentation, chacun éprouvait le besoin de se sustenter.

Alors que nous avions exprimé le désir de prendre une légère collation, on nous servit un copieux souper dont la vue ne fit qu'aiguiser notre appétit, mais ne laissa pas de nous inquiéter quant à la note à régler.

Servis par un maître d'hôtel en habit, le contraste avec notre accoutrement était des plus drôles. Nos regards se rencontrant, exprimaient une anxiété vraiment comique. Comment allions-nous sortir de cette situation ?

Quelques chambres ayant été mises à notre disposition, furent cédées au sexe faible, pour nous contenter d'un grabat de fortune.

Le réveil à l'aube devait être « vaudevillesque ». Le peu de confiance qu'inspirait notre affublement avait fait mobiliser tout le personnel dans la crainte que nous tentâmes de « filer à l'anglaise ! »

En possession de la « douloureuse » nous dûmes sérieusement nous concerter afin de résoudre le problème, assez troublant, du règlement, lequel s'avérait laborieux. Nous y parvînmes cependant, laissant même un pourboire, sinon princier, du moins raisonnable.

Cette comédie, rappelant certaine scène de « la Vie de Bohème », de Murger, nous avait follement amusés.

Bien qu'entièrement désargentés, aucun des nôtres ne consentit à renoncer à l'excursion préméditée, dussions-nous être privés de l'essentiel :

« Allons, chemineau, chemine... »

Partis plein d'allant, entraînés par notre gaîté, nous atteignîmes le but sans trop d'effort et pûmes alors admirer le fameux lac.

A l'opposé du souper, notre déjeuner fut un repas de Spartiate, qui ne contribua guère à nous réconforter pour le retour. Aussi, ce dernier fut-il fertile en incidents, heureusement sans gravité. Quelques-uns exténués, exprimaient la résolution de renoncer à continuer la marche. D'autres perdant leurs sandales, décidèrent de marcher pieds nus.

Une fois encore, la Providence vint à notre secours.

Accompagné de son propriétaire, un gentil petit âne allait nous rejoindre descendant également vers Cauterets. A tour de rôle les plus las enfourchèrent « Cadichon », non sans provoquer des éclats de rire et quolibets à l'adresse du cavalier.

Cahin-caha nous avions gravi un véritable calvaire en atteignant de nouveau notre point de départ, où la carriole de la veille attendait pour ramener à Argelès cette troupe ambulante.

En même temps que la troupe d'opéra-comique, quelques éléments de comédie apportaient aux représentations un attrait apprécié. Abel Deval, devenu directeur de « l'Athénée », et sa charmante femme en étaient les vedettes. J'avais conservé avec ce couple aimable, que je revis à Paris, des relations très cordiales.

 

***

 

A la rentrée de septembre, la reprise des « Troyens » n'eut plus la même faveur auprès du public ; l'interruption de deux mois lui avait été préjudiciable. D'autre part, Lafarge ayant quitté l'Opéra-Comique, le rôle d'Enée échut au ténor Gibert, lequel doué d'un organe vaillant, mais dénué de charme, ne parvint pas à faire oublier son devancier.

On me distribua alors dans « Lalla-Roukh », opéra-comique de Félicien David, « Nouredin » rôle de premier ténor que j'appréciais infiniment et où je pouvais donner libre cours à ma voix mise en valeur par de nombreuses romances et duos.

Recueillant à nouveau les suffrages du public, je devais mécontenter le titulaire du rôle, déjà ancien dans la maison où, disait-on, il avait des intérêts.

Après quelques représentations où ma réussite s'affirmait, l'heureux privilégié ? réclama et reprit le personnage.

C'est alors que M. Carvalho me consulta pour savoir si je me sentais en mesure d'affronter « Almaviva » du « Barbier de Séville ».

Ayant travaillé plusieurs scènes de cet ouvrage au Conservatoire, ma réponse fut affirmative et dès le lendemain j'étais convoqué pour auditionner le premier acte en scène.

Cette audition donna toute satisfaction quant au chant et la vocalisation ; mais le directeur fit de sérieuses réserves sur ma voix parlée : « Votre dialogue ne s'entend pas de la salle, vous parlez trop bas ».

Rentré chez moi déçu, mais non découragé, je résolus de me consacrer à l'étude de la diction et de la déclamation. Dans ce but je me confiai à Mme Pauline Savary, ancienne artiste de la Comédie-Française. Cette femme de talent sûr, qui avait enseigné à Delna, me posa la voix parlée par des exercices respiratoires, de syllabation, en faisant déclamer les stances de « Rodrigue » et autres morceaux classiques, d'une voix grave, non appuyée. Puis, les rôles du répertoire furent mis au point sous sa direction.

Je tirai de cet enseignement un résultat incontestable dont je n'eus qu'à me louer par la suite.

 

***

 

Dans le but de m'initier à la mise en scène d'un ouvrage nouveau et aussi de m'inspirer de certaines qualités d'artistes de premier plan, je suivais les répétitions des « créations » sous la conduite des auteurs.

C'est ainsi que « l'Attaque du Moulin », d'Alfred Bruneau, montée en novembre 1893, me permit d'en suivre le travail d'avant première et d'évaluer une distribution inégale.

Delna était de tout premier ordre dans son « Imprécation à la guerre ». Bouvet prêtait au Père Merlier une haute composition et Clément, d'un charme émotif, soupirait délicieusement la « Sentinelle ».

Les répétitions de « Werther », drame lyrique, créé à Vienne avant de voir le jour à l'Opéra-Comique, devaient me passionner, non seulement par les études du plus haut intérêt que dirigeaient Massenet, en même temps que Carvalho, mais également en raison des incidents qui s'y succédèrent et compromirent le succès de l'ouvrage à la création.

Aux côtés de Delna, « Charlotte », on avait confié le rôle de « Werther » au ténor Gibert, dont j'ai dit plus haut les qualités et les défauts à propos de la reprise des « Troyens ».

Des discussions successives s'élevaient entre le protagoniste et le compositeur. Celui-ci ne cessait d'adresser au premier des observations sur les défauts de son interprétation.

Lorsque, au troisième acte, arriva l'entrée de « Werther » : « Oui, c'est moi, je reviens », etc..., Massenet, malgré son insistance, ne put obtenir cette déclamation sourde, sans voix, presque parlée, provoquée par l'intense émotion de se retrouver en présence de Charlotte.

De part et d'autre on se heurta et Gibert se vit retirer le rôle.

Suspendu pendant quelque temps, on reprit le travail des répétitions avec le ténor Delmas, nouveau venu du théâtre de la Monnaie de Bruxelles, qui avait auparavant pris pied dans « Manon ».

Sans avoir la puissance de son devancier, ce nouvel interprète apportait à Werther une voix fraîche et du charme. Malheureusement, dans l'obligation d'apprendre le rôle hâtivement, sans avoir le temps nécessaire d'adapter à sa voix les quatre actes de l'ouvrage, lesquels exigent un organe de demi-caractère ; surmené par les répétitions en scène, le nouveau titulaire sombrait sous l'effort, atteint d'aphonie.

Affolement général de Massenet, de la direction, du chef d'orchestre, voire du personnel de la scène.

Werther jouait de malheur et semblait condamné à ne jamais voir le feu de la rampe à l'Opéra-Comique.

On demande un Werther ! — Telle était la question du jour.

Dans son désir ardent d'être joué au plus vite, Massenet passait et repassait en revue les ténors de la maison ; il s'arrêta même sur mon nom avec insistance. Carvalho l'en dissuada, lui faisant comprendre qu'un tel rôle était trop lourd pour mes jeunes épaules, ce qui était exact. Que n'avais-je quelques années de plus !...

Après une attente assez prolongée, le sauveur se présenta sous les aspects d'un ténor qui appartint à l'Opéra. Il fallut au nouvel interprète le temps matériel d'apprendre le rôle musicalement, et le travail de la scène recommença.

Chacun s'appliquant à maîtriser ses nerfs, affection des gens de théâtre, la Générale arriva enfin.

L'ouvrage n'eut qu'un succès relatif et n'atteignit qu'un nombre honorable de représentations. Si Delna fut parfaite, son partenaire par contre ne mit pas en relief, pas plus vocalement que scéniquement, ce magnifique rôle. Le personnage était conventionnel, dénué d'émotion et de poésie. Peut-être le temps avait-il fait défaut au protagoniste pour étudier et s'imprégner la psychologie du héros de Goethe.

Heureusement, Werther a depuis repris la place qu'il méritait.

Après tant de heurts, de tâtonnements, de tergiversations et d'imperfections, une grande impression artistique m'était réservée.

L'Opéra-Comique faisait une reprise des « Noces de Figaro », de Mozart. J'arrivais dans les coulisses au moment où la divine chanteuse Isaac, commençait cet air ravissant : « O nuit enchanteresse, tout sourit à l'ivresse ». Et ce fut un enchantement. Cette voix posée, ce style sobre d'un classicisme châtié, d'où se dégageait un charme pur et émouvant, me laissèrent une empreinte profonde.

C'était là le beau chant, tel que je devais le concevoir et l'enseigner dans l'avenir.

 

***

 

Ma situation artistique s'affirmait, et j'allais franchir la frontière belge appelé à prendre part à une grande soirée musicale au « Cercle Artistique et Littéraire » de Bruxelles. Là encore, je reçus, d'un auditoire choisi et averti des éléments de la musique, un accueil des plus flatteurs.

Malgré ce brillant résultat, il ne me vint pas à la pensée qu'une bonne partie de ma carrière devrait, comme on le verra plus loin, s'effectuer dans ce charmant pays si hospitalier aux artistes français.

 

***

 

Cependant qu'Edouard Colonne, le grand chef d'orchestre, m'avait fait entendre à l'un de ses Concerts dominicaux, j'allais subir à quelques temps de là une rude épreuve.

Gabriel Marie, autre chef d'orchestre réputé, arrivant chez moi en coup de vent, me supplia de sauver une situation.

La « Société des Grandes Auditions Musicales de France » faisait exécuter au théâtre du Vaudeville, « Oratorio de Noël », de Bach, dont c'était la première audition en France. Le ténor se trouvant dans l'impossibilité de chanter, on me priait de bien vouloir le remplacer en apprenant en vingt-quatre heures une partie ardue.

En présence d'une tâche aussi lourde, redoutant le pire, j'essayai de me dérober. Les supplications de Gabriel Marie, faisant appel à ma conscience d'artiste, à mon dévouement, vinrent à bout de mes hésitations.

Après cet effort précipité, déprimant, qu'une nuit sans sommeil n'avait pu atténuer, je me présentai inquiet. Mon interprétation dut certainement en pâtir, malgré l'accueil sympathique que voulut bien me réserver l'auditoire prévenu de mon tour de force.

En effet, dans le programme, qui réunissait les noms justement connus de Mme Deschamps-Jehin, Mlle de Montalant, M. Auguez avec Alexandre Guilmant organiste, une notice glissée à l'intérieur informait l'auditoire de la substitution.

 

***

 

Mon engagement prenant fin, j'éprouvai le besoin de changer d'air, de m'envoler vers d'autres cieux, d'aborder tous les rôles du répertoire de premier ténor. En me brisant à la scène, je me familiariserais avec le métier indispensable à l'art.

Je quittai donc l'Opéra-Comique, qui devait me revoir quatre années plus tard.

La Comtesse de Montgoméry, qui, sous le pseudonyme de « Tristan Joyeuse », a composé de nombreuses mélodies, venait de terminer un ouvrage lyrique, « Aréthuse », destiné à l'Opéra de Monte-Carlo, sollicitait mon concours pour créer le rôle du ténor.

Après avoir pris connaissance de l'œuvre, j'acceptai et on me mit en relation avec un nouveau directeur, M. Gunsbourg, lequel me proposa un programme aussi varié qu'hétéroclite.

Avec « Aréthuse », je m'engageais à chanter en italien dans « Otello », de Verdi, le rôle de « Cassio », alors que celui du protagoniste serait interprété par le créateur, le célèbre Tamagno ; puis un rôle dans « le Prophète » et enfin « Ange Pitou » de « la Fille de Mme Angot » ayant pour partenaire Montbazon, créatrice de « la Mascotte ».

Une extravagance devait s'ajouter à ce répertoire bigarré.

La perspective de retourner dans ce captivant pays, de m'enivrer de son chaud soleil, m'encouragea à signer. D'autre part, désireux de me consacrer à la carrière italienne, celle-ci plus répandue à l'étranger, l'occasion était belle d'effectuer cette tentative en si bonne compagnie.

Je me mis à l'étude avec un professeur italien, qui voulut bien me reconnaître de grandes facilités d'assimilation à l'accent.

En même temps, avec Jeanne Mérey et Soulacroix, nous mettions sur pied « Aréthuse » dans les salons de la comtesse.

Heureux de me retrouver « Villa Ravel » où rien n'avait changé depuis deux ans, je m'y installais pour deux mois.

Les répétitions d' « Otello » commencèrent. Soulacroix qui interprétait « Iago », se sentait peu à l'aise dans ce personnage dramatique nécessitant des aptitudes qui lui faisaient défaut. Malgré son heureux organe, il restait dominé par ce géant vocal, Tamagno, lequel s'était produit dans le « Maure de Venise » sur toutes les grandes scènes internationales. L'interprète de « Desdémone », Mme Savile, tout charme, était à la hauteur de son personnage.

Quatre représentations allèrent aux nues, grâce surtout au protagoniste, admirable de puissance et de passion tragique.

Déjà familiarisé avec la langue du Dante, je me tirai très heureusement du personnage de « Cassio ». Puis « le Prophète » et « la Fille de Mme Angot » lui succédèrent. C'est dans ce dernier ouvrage que devait se produire l'extravagance dont je parle plus haut.

A la première répétition, le directeur manifesta avec insistance, le désir que je chante à l'entrée d' « Ange Pitou », au dernier acte, « les Stances » de Flégier !...

Indigné de cette fantaisie, je protestai en refusant de réaliser un tel illogisme. Persévérant, mon directeur essaya de me convaincre, affirmant qu'à Saint-Pétersbourg cet arrangement avait produit beaucoup d'effet.

Au pays des Tsars, il est vrai, cet étrange impresario en fit bien d'autres, si j'en crois les anecdotes rapportées de là-bas à cette époque. N'a-t-il pas fait intercaler par Renaud, notre grand baryton, l'air de « la Coupe du Roi de Thulé » de Diaz, dans... « Lakmé » ! Bref, sa persistance, sa ténacité vinrent à bout de mes préjugés et j'acceptai cette incohérence.

La représentation sembla plaider en sa faveur, ces « Stances », très en vogue, obtinrent un plein succès.

« Aréthuse », idylle antique, poème et musique de Mme de Montgomery, était représentée pour la première fois et nécessita un certain nombre de répétitions.

A un mélange de chant et de chœurs, des danses mythologiques tenaient une place importante.

« Aréthuse » était mimée par la danseuse Invernizzi, de l'Opéra. Jeane Mérey, qui devait plus tard créer à mes côtés « la Vie de Bohème », à Bordeaux, chantait « Chloé ». A Soulacroix incombait « Théocrite », alors que j'étais chargé du rôle de « Mnasyle ». Le grand chef d'orchestre, Léon Jehin, mit au point l'ouvrage créé le 10 février 1894 et représenté de nouveau les 13 et 15 suivant.

Chacun des interprètes reçut un joli souvenir de l'auteur qui écrivit sur ma partition :

 

« A mon cher « Mnasyle »,

« Avec toute la reconnaissance et toute l'amitié de l'auteur.

« LUCIE DE MONTGOMÉRY.

« 10, 13, 15 février 1894, Monte-Carlo ».

 

***

 

Avant de quitter Monte-Carlo, j'étais convoqué par le directeur du théâtre de San-Remo, aimable station balnéaire italienne, afin d'envisager des représentations en italien.

J'assistai à un spectacle de « Manon », de Massenet, dont la présentation scénique me laissa une impression pénible. Bien que peu favorisé au physique, le ténor avait une belle voix et me dédommagea du reste.

Faute d'entente avec le directeur, je rentrai à Paris.

Pendant mes études au Conservatoire, le « Cercle Orphéonique » de Limoges avait plusieurs fois sollicité mon concours, en même temps que celui de Lucienne Bréval, camarade de classe. Je m'étais acquis, dans cette société de premier ordre, de fidèles amitiés.

Mes débuts à l'Opéra-Comique, mes succès à Monte-Carlo, incitèrent ces amis à m'entendre au théâtre. C'est donc à Limoges que j'interprétai pour la première fois « Mireille » et « le Barbier de Séville ». Dans ce dernier ouvrage, on me pria de chanter à la « Leçon de Chant », « la Véritable Manola », que les Limousins avaient antérieurement frénétiquement applaudi au concert.

Si « Mireille » obtint un gros succès, c'est un triomphe que remporta « le Barbier », dont l'interprétation était fort brillante. Ce devait être le point de départ de l'introduction dans l'œuvre de Rossini, de cette « Véritable Manola ».

Engagé à Saint-Etienne pour la saison de Pâques de 1894, j'y dus interpréter « Roméo et Juliette », « Rigoletto », « la Traviata » et « Faust ». Ce dernier ouvrage faillit provoquer un accident qui eut pu être grave.

On sait qu'au premier tableau du chef-d'œuvre de Gounod, Faust est affublé d'une grande barbe blanche et d'une très longue robe, dissimulant son costume d'homme jeune. Cette robe qui, sur un signe de « Méphistophélès », doit disparaître spontanément par un trappillon, était agencée avec des fils en boyau passés dans de petits anneaux également en boyau. Un machiniste sous la scène est chargée, sur un accord de l'orchestre, de ce changement à vue, lequel s'opère en tirant sur l'un des fils qui manœuvre tous les autres.

Que se passa-t-il ? Au moment de me dépouiller pour me rendre la jeunesse, une résistance s'y opposa. Affolé, le machiniste insista de toutes ses forces, de sorte que tout mon corps ébranlé par l'arrière arrivait à former un demi cercle. « Méphisto », me voyant en mauvaise posture intervint, et d'un geste, me délivra de cette position dangereuse.

J'eusse ce soir-là volontiers renoncé à recouvrer la jeunesse !

 

***

 

Rentré à Paris une heureuse audition devant le directeur de l'Opéra d'Alger me valut un contrat de six mois. Les conditions en étaient de 2.000 francs par mois, pour douze représentations mensuelles ; frais de voyage Paris-Alger et retour à la charge de la direction.

Les Algériens avaient la réputation d'être d'une certaine exigence envers les artistes, et les débuts — tout arbitraires qu'ils fussent — subsistaient encore en 1894. Il fallait donc affronter ces derniers avec énormément de courage.

Mes jeunes camarades, pour la plupart, ont depuis longtemps ignoré ces terribles épreuves, lesquelles donnaient lieu parfois à des cabales qui souvent dégénéraient en scandale. Cette expérience était imposée aux directeurs par le cahier des charges et nul artiste ne pouvait s'y soustraire.

On a tenté plusieurs modes de débuts, soit en sollicitant le suffrage des abonnés, ou de tous les spectateurs à qui on délivrait un bulletin de vote en même temps que leur ticket de place.

Il y eut aussi des commissions composées de « compétences » ? Enfin, le plus cruel était celui que l'on subissait à Marseille. Ce dernier consistait pour le public, à se prononcer par des applaudissements ou des sifflets, après avoir entendu l'artiste dans trois ouvrages différents.

C'est alors le Commissaire de Police, se tenant dans les coulisses, qui était chargé d'enregistrer les manifestations pour ou contre, et déclarer admis ou refusé l'artiste intéressé.

Cette coutume un peu barbare doit être abolie depuis longtemps ; c'est certainement un peu d'humanité apportée dans les mœurs du théâtre.

Il est cependant regrettable de constater que le niveau artistique en province a considérablement baissé depuis la suppression des débuts. Les directeurs devenus libres pour le choix de leur troupe, certains d'entre eux, peu scrupuleux en matière artistique, engagent des artistes dont la médiocrité mécontente les spectateurs qui, déçus, désertent le théâtre.

Ces épreuves maintenaient à leur rang les artistes catalogués.

Tels qui avaient réussi à Lyon, pouvaient prétendre aux scènes de Marseille, Bordeaux, Nice, voire Bruxelles et Paris, et réciproquement. En outre, les débutants dans la carrière, soucieux d'affronter le danger, se préparaient à le vaincre en s'imposant des études sévères.

Aujourd'hui, la tâche est plus facile, mais moins glorieuse.

 

***

 

Embarqué à Marseille premiers jours d'octobre, la traversée fut épouvantable. Pour un descendant de navigateurs, je fis triste mine et peu d'honneur à mes ascendants.

Arrivés en vue de la magnifique rade d'Alger, d'où la ville blanche en amphithéâtre commence à prendre son éclatante beauté, je repris courage.

Nous débarquâmes, la plupart avec des mines morbides, au milieu d'un grouillement d'êtres aux hardes bigarrées. Flatté par ce pittoresque mouvement arabe et la douceur du climat, je me familiarisai vite avec cette nouvelle existence. Le temps de trouver un gîte et les répétitions commencèrent.

Sollicité avant l'ouverture de la saison, pour prêter mon concours à une soirée organisée par les étudiants, « la Véritable Manola » triompha de nouveau, préparant avantageusement les représentations futures.

Arriva le grand soir, où pour mon premier contact avec le public du théâtre, je chantais « le Barbier de Séville ».

Très en forme, l'impression fut excellente. Vinrent ensuite « Roméo et Juliette », puis « Mignon », qui réalisèrent mes trois débuts.

Ces ouvrages m'imposèrent complètement et le scrutin des abonnés me fut favorable par 103 « Oui » contre 32 « Non » ; ces derniers considérant que ma voix ne brisait pas les vitres.

Un abonné me témoigna une particulière estime artistique. Ancien élève de chant du Conservatoire de Paris, directeur d'un important magasin de musique, bon musicien, belle nature d'artiste ; un enthousiaste.

Au dépouillement du scrutin concernant mon admission, cet admirateur admonesta les trente-deux détracteurs en les convainquant qu'avant trois mois ils se rétracteraient. Ces prévisions devaient en effet se réaliser progressivement à chaque représentation.

Cet ami n'était autre que Saugey, lequel d'ailleurs devait plus tard présider aux destinées de l'Opéra d'Alger, avant de diriger, plusieurs années consécutives, la scène de Marseille, sans oublier les saisons théâtrales du Casino de Vichy.

Si ma réussite était complète, il n'en fut pas de même d'une partie des camarades, la plupart n'ayant pu trouver grâce auprès des abonnés.

L'hécatombe devint pour le directeur un désastre, le mettant dans l'obligation de renouveler une partie de sa troupe.

Seul, avec la délicieuse chanteuse légère Mme Valduriez, partenaire charmante autant qu'aimable camarade ; Séveilhac, Baryton d'opéra, devenu un ami fidèle, ainsi que le contralto Villa, nous eûmes la joie de subsister à la défaite.

La plupart des remplaçants firent regretter leurs devanciers et donnèrent lieu à quelques soirées houleuses. Malgré tout, la saison théâtrale devait être très suivie et fort brillante, grâce au répertoire d'opéra-comique et aux créations à Alger de « l'Attaque du Moulin » et de « Werther ».

On se souvient qu'à l'époque de la création de ces deux ouvrages à Paris, j'en avais suivi très attentivement les répétitions de mise en scène. C'est donc déjà initié sur l'ensemble des rôles de « Dominique » et de « Werther » que j'en pris possession.

« L’Attaque du Moulin » bénéficia d'une distribution fort brillante, et le drame lyrique d'Alfred Bruneau réalisa un beau succès atteignant neuf représentations, chiffre appréciable pour Alger.

Le personnage de « Werther » offrait une conception plus attachante, par sa complexité, sa psychologie profonde et tourmentée.

Avec le souvenir des intentions de Massenet, en même temps que m'inspirant de Goethe, je fouillai ce rôle et parvins à le marquer d'une empreinte personnelle, qui s'imposa partout où j'eus la joie de l'interpréter. Devenu maître de mon personnage, je ne le jouais plus, mais le vivais.

L'ouvrage peu spectaculaire, l'intimité du sujet, la facture musicale déjà avancée, surprirent le public. Néanmoins, avec ma partenaire, nous dépensâmes tant d'émotion, de chaleur et d'humanité, que l'accueil fut des plus chauds. Monté en fin de saison, l'ouvrage de Massenet ne put être représenté que quatre fois.

Du 16 octobre 1894 au 22 avril 1895, je chantai soixante et onze représentations, interprétant dix-sept ouvrages.

Les vrais algériens étaient aimables, affables envers les artistes qu'ils accueillaient avec infiniment de plaisir.

Le mouvement arabe, les fêtes, les enterrements même étaient pour nous un spectacle nouveau et souvent original. Les pleureuses professionnelles nous laissaient rêveurs...

La Casbah grouillante à souhait nous attirait volontiers, la place du Gouvernement si agitée à certaines heures, le Palais du Gouverneur, la Mosquée El Kébir, la Mosquée El Djédia ; autant de monuments artistiques visités avec un vif intérêt.

Ma soirée d'adieux au théâtre fut inoubliable, par l'enthousiasme, les manifestations de sympathie, les souvenirs, les cadeaux que je conserve fidèlement.

Outre quelques désordres occasionnés par les débuts malheureux d'artistes d'opéra, certaines anecdotes, bien que moins dramatiques, eussent pu mal tourner.

Dans l'opéra-comique, chez nombre de chanteurs, la difficulté consiste à parler, j'entends à savoir dire ou déclamer le dialogue juste et net. De cette imperfection peuvent naître des incidents tel celui qui faillit dégénérer en esclandre.

Dans « le Voyage en Chine », la basse qui interprétait le rôle de « Pompéry », possédait une voix tonitruante, mais une articulation défectueuse. Au deuxième acte, alors que furieux après l'une de ses filles, il s'écria : « Ah ! Berthe ! » ; la première consonne du nom n'ayant pas été suffisamment affirmée, et la situation s'y prêtant, le public crut entendre un M à la place du B et devint houleux...

L'incident suivant troubla davantage :

Au dernier acte de « Carmen », « Don José » tient dans sa ceinture la navaja qui doit tuer sa partenaire. Au paroxysme de l'action dramatique, au moment où je veux saisir l'arme du meurtre, ma main nerveusement cherche, palpe, tâte sans résultat. Passée sous la ceinture, glissée par la culotte et descendue dans l'un de mes bas, je devais renoncer à l'aller saisir. Suppléant à la menace de ma navaja par un geste, que je voulus impressionnant, je courus au fond de la scène tuer « Carmen »... d'un coup de poing.

Sans bien saisir ce qui s'était passé, le public fit une ovation à cette innovation...

Bien que la conclusion fut autre, je dirai en son temps que le même cas s'est produit à Constantinople.

Dussent en pâlir les mânes de mes aïeux, le pied marin me fit défaut, et la traversée du retour devait être aussi cruelle qu'elle avait été douloureuse à l'aller. Le mal de mer devait me rendre ingrat, infidèle même envers mes chers algérois.

 

***

 

A Paris, où parvinrent les échos de ma réussite en Algérie, m'étaient proposées deux représentations à l'Opéra de Lyon.

Bien que je susse les Lyonnais redoutables, j'acceptai sans hésitation. L'accueil du public fut tel que le directeur m'afficha dans six spectacles. Aussi, quittai-je la cité de Mme Récamier plus confiant encore.

De retour dans la capitale, la direction de Dieppe m'engagea pour dix représentations. Cet engagement était de tout repos, le rôle de Shakespeare, du « Songe d'une Nuit d'Eté », étant le seul que je dusse apprendre.

En même temps, le directeur du Grand Théâtre de Lille me signait un contrat de six mois, à raison de 15.000 francs. La progression se dessinait, je prenais du « galon ».

La saison de Dieppe s'effectua agréablement. Si la plage de galets me fit regretter celle du pays natal, dont le sable doré incite aux ébats des enfants, par contre ses falaises, son port au mouvement perpétuel, de même que la ville, ne me laissèrent pas indifférent.

Après une quinzaine de jours à Paris, sonna l'heure du départ pour l'ancienne capitale des Flandres.

C'était une Commission qui présidait aux débuts ; jugeant la troupe et imposant ses volontés au Directeur.

Dès les premières répétitions, je perçus chez ma nouvelle partenaire une réserve de mauvais aloi, qui devait s'accentuer par la suite au fur et à mesure de ma réussite. Soucieux de rester en bons termes, en raison de nos contacts fréquents dans le répertoire — n'étions-nous pas appelés à « nous aimer »... pendant six mois ! —, je tentai, sans succès, de convertir ma réfrigérante collègue.

De physique heureux, jeune à la scène, de taille moyenne, cette chanteuse, rompue aux « planches », avait passé la trentaine de plusieurs printemps.

N'ayant pas encore atteint la vingt-huitième année, mon faciès, privilège de la nature, accusait un âge moindre. Là était le sujet de l'inimitié de ma partenaire.

« Le Barbier de Séville » devait servir avantageusement mon premier début, marqué cependant par un accident qui eut pu m'être fâcheux aux yeux du public.

Au second acte, Almaviva, travesti en soldat, feignant d'être gris, fait sauter le bicorne de « Don Bazile » avec la lame de sa rapière. La basse, qui représentait ce personnage, s'était contrairement à la tradition, affublée d'une coiffure à petits bords. En outre, affligé de myopie, notre Bazile inclina la tête sur mon jeu de scène et l'arme lui fit au front une large éraflure qui, bien que légère, dessina une traînée de sang.

D'abord très affecté de l'incident, redoutant une manifestation hostile du public, qui pouvait m'imputer cette maladresse, je fus un moment déconcerté. Puis, constatant que les spectateurs restaient calmes, qu'aucun ressentiment ne se manifestait dans la salle, je repris mon assurance et menai la fin de l'acte avec une verve endiablée qui nous valut plusieurs rappels.

Dès la chute du rideau, je m'enquis de l'état de ma victime dont la blessure n'était que bénigne. Après explication, mon camarade dut reconnaître son erreur vestimentaire en déplorant sa vue défectueuse.

A l'acte suivant, la « Leçon de chant » me permit de faire triompher la « Manola », dont le bis électrisa la salle. La partie était gagnée pour tous les interprètes.

« Mireille » succéda à l'œuvre de Rossini. Bien que dans l'ouvrage de Charles Gounod, le caractère, l'action, l'ambiance même laissassent un peu d'abandon, une certaine souplesse au deux jeunes amoureux conçus par Frédéric Mistral, je retrouvais toujours le sourire figé, la tenue rigide, le masque rebelle de « Mireille » vis-à-vis de « Vincent ».

Ce manque de coordination était susceptible de compromettre l'interprétation, dans les duos principalement. J'en pris mon parti, fis en sorte de me défendre seul et la représentation devait être aussi favorable que celle du « Barbier ».

Malgré cette « autonomie » artistique, notre chanteuse savait se faire valoir. A défaut d'art, elle possédait un organe solide, une musicalité sérieuse et surtout du métier acquis en Province dans une carrière déjà longue.

Après « Mireille » vint « Mignon », d'Ambroise Thomas.

Au second acte, alors que je me disposais à chanter à « Philine » la grande phrase amoureuse, celle-ci se déroba en remontant au fond de la scène jouer de son éventail. Ne me laissant pas désarmer, tournant face à la salle, je déclamai au public ce qui était destiné à ma partenaire. Ce fut une ovation pour « Wilhelm » et du dépit... pour l'autre.

Ce succès s'accentuant jusqu'à la fin de l'ouvrage, le public m'était acquis.

Après la sixième représentation, le Directeur, jusque-là très tranquille à mon sujet, entra dans la loge bouleversé, contristé, pour m'informer : que la Commission ne pouvait statuer sur mon sort qu'après une représentation supplémentaire dans un quatrième ouvrage.

Déjouant le piège, dont l'instigatrice m'était connue, je refusai nettement d'accéder aux caprices de cet aéropage, préférant résilier.

Mes débuts s'étant effectués dans six spectacles couronnés de succès ; soutenu en outre par le Directeur, j'acquerrais une certaine puissance d'action.

J'appris alors que mon « aimable » camarade, en bons termes avec le Président de la dite Commission, avait influé afin de tenter mon débarquement !

En présence de ma réponse catégorique, les membres de l'Assemblée, peu enclins à jouer le rôle singulier qu'on essayait de leur imposer, se désavouèrent volontiers. Ma dangereuse collègue en fut marrie et dût se résoudre à supporter mon contact à la scène pendant six mois. Toutefois, ce ne fut pas sans quelques offensives.

Dans une représentation de « Manon », à l'acte de Saint-Sulpice, la protagoniste décrocha un côté de mon manteau, lequel, traînant à terre risquait de me ridiculiser.

En maintes occasions j'eusse pu rendre la pareille à cette « séduisante » partenaire. Ce procédé répugnait à ma conscience d'homme et d'artiste. Au cours de ma longue carrière, je n'eus jamais à me reprocher une action volontairement répréhensible envers mes camarades.

A la Société des Concerts Symphoniques on allait monter « la Vie du Poète », de Gustave Charpentier. Celui-ci, m'ayant entendu au théâtre, sollicita mon concours pour interpréter son œuvre, dont la première audition à Lille eut lieu le 22 décembre 1895, en matinée.

Bien que je dusse chanter le même soir dans « Manon », je n'hésitai pas à accepter l'honneur que me concédait l'auteur.

L'œuvre de Charpentier, accueillie avec enthousiasme par un public de mélomanes, me valut de chaudes félicitations de la part du compositeur. La suite devait confirmer la sincérité de son témoignage de satisfaction.

A quelque temps de là, les Concerts Colonne inscrivaient à leur programme « la Vie du Poète ». A cette occasion je reçus de Gustave Charpentier une lettre charmante me priant instamment de venir à nouveau chanter son œuvre, s'engageant à m'imposer partout où serait interprété cet ouvrage. Désigné pour un spectacle cette même date je dus décliner l'offre, non sans regret.

Dans l'ouvrage d'Ambroise Thomas, à la scène de l'incendie, Wilhelm arrache « Mignon » aux flammes et l'apporte dans ses bras à l'avant-scène. Si la protagoniste a un peu d'embonpoint, c'était le cas à Lille, le ténor a dû se livrer à une culture physique sévère afin d'acquérir des biceps et un souffle puissant.

Ce soir-là, en chargeant dans la coulisse « Mignon » sur mes bras, je sentis le fardeau plus pesant que de coutume. Le lui faisant remarquer plaisamment, j'ajoutai :

« Vous avez copieusement dîné ce soir » : Un sourire fut la réponse et je m'acquittai de ma tâche avec un effort supplémentaire.

Ayant « décroché » le « si » naturel avec aisance, le public, doublement satisfait, acclama autant le courageux sauveteur que le chanteur vaillant.

Le lendemain, mon ingénue « Mignon » mettait au monde un merveilleux bébé...

Cette partition, que j'interprétai plus de cinq cents fois, en y récoltant quelques lauriers, fut marquée d'une boule noire à différentes reprises en raison des multiples incidents qu'elle provoqua au cours de ma carrière.

Le bilan de cette saison permit d'ajouter à mon répertoire : « la Dame Blanche », « la Vie du Poète », « la Navarraise » — création à Lille —, « les Mousquetaires de la Reine » et « Paul et Virginie ». Dans ce dernier ouvrage, malgré l'antagonisme qui heurtait nos sentiments, « Virginie et Paul » réalisaient réellement au physique — avec l'aide du maquillage — les deux jeunes êtres créés par Bernardin de Saint-Pierre. Ce fut unanime et le succès confirma cette impression.

« Les Mousquetaires de la Reine », d'Halévy, m'offrirent l'occasion de me mesurer avec un maître-rôle.

Certains textes se casent difficilement dans la mémoire et font naître quelquefois des lapsus
malheureux. Tel ce dernier, dont l'un de mes collègues fut la victime.

Après un long démêlé avec son ami, au sujet de sa fiancée, Hector très enthousiaste, plein d'espoir, quitte précipitamment la scène et, dans une joie délirante, déclame :

— Un ami comme toi, une femme comme elle, j'en deviendrais fou de joie si ce n'était déjà fait. — Le pauvre garçon dans son exaltation débita :

— Une femme comme toi, un ami comme elle, j'en serais mort de joie si ce n'était déjà fait. Adieu...

Il est un autre ouvrage dont le principal personnage supporte presque tout le poids, « la Dame Blanche ». Cette partition, accessible à de rares ténors, m'était particulièrement intéressante en raison même des difficultés d'interprétation.

Georges Brown doit être d'allure jeune, sympathique, parlant avec aisance et chantant de même. L'écriture vocale, ardue par sa tessiture, demande un style pur et délicat. Interprétant ce rôle pour la première fois, je parvins à obtenir les suffrages du public.

J'envisageais cependant une exécution plus parfaite, une possession plus complète de ce joli rôle, dont je ne devins maître qu'après plusieurs années de perfectionnement. Comme exemple, je citerai au dernier acte, la cadence de la fin du « Chant Ecossais », qui est resté légendaire au point de vue de la virtuosité et de sa longue respiration, sur « trois trilles successifs ». Ce trait m'imposa plus de deux années d'étude. Aussi, fus-je classé par mes camarades, comme le champion des « Georges Brown ». Ce que devaient confirmer plus tard les critiques, notamment le musicographe distingué Henri de Curzon, écrivant au sujet d'une reprise du chef-d'œuvre de Boieldieu à l'Opéra-Comique :

 

Parler des interprètes serait faire l'histoire de tout l'Opéra-Comique depuis cent ans.

Je me contenterai d'évoquer les noms de ceux des dernières reprises. C'est Clément qui fut de celle de 1897, avec Mlle Arnold débutante ; Mlle Tiphaine, toute jeune « Jenny » ; Carbonne dans « Dickson » ; Gresse presque à ses débuts dans le sombre « Gaveston », et Mlle Pierron sous l'aspect de dame Marguerite. En 1910 et depuis, ce furent l'élégant Francell et Mlle Heilbronner. Ce fut aussi Léon David, le meilleur Georges Brown peut-être qu'ait connu notre génération.

 

De même le Gil Blas attestait :

 

— M. Léon David, gardien des seules respectables traditions, est un Georges Brown tout simplement merveilleux. L'art du chanteur il le possède à un rare degré. J'enverrais très volontiers à son école pas mal de nos lyriques en mal de déclamation pompeuse et d'effets excessifs. Ce probe artiste est certainement un des derniers représentants de haute valeur du Répertoire qui fut le triomphe de l'Opéra-Comique.

 

***

 

On avait implanté dans le Nord une coutume déplorable concernant les spectacles dominicaux, copieusement composés : d'un drame, d'un opéra ou opéra-comique, pour terminer par une opérette.

A ces indigestes soirées, le rideau se levait à 17 heures ; l'opérette terminant son refrain final le lendemain à une heure ! La salle, ces soirs-là, était abondamment garnie ; doublement, chacun apportant de quoi se sustenter aux entr'actes ; tableau ne manquant pas de pittoresque.

Si l'art y était un peu compromis, par contre la caisse du Directeur y devait trouver son profit. Cependant, cette conception théâtrale était discutable puisque disparue.

Le théâtre de ces exploits fut détruit par un incendie en 1912. J'en éprouvai quelque peine, m'y étant prodigué pendant cinquante-cinq représentations, interprétant dix-huit ouvrages, dont cinq nouveaux, auxquels il y a lieu d'ajouter « la Vie du Poète ».

A la suite de cette brillante saison, le public Lillois désirait et envisageait mon réengagement. Pour des motifs que j'ai voulu ignorer, mon camarade Montfort, qui devait présider aux destinées théâtrales, s'abstint de toute proposition.

La succession étant lourde, plusieurs ténors devaient y succomber, compromettant ainsi l'entreprise.

Reconnaissant son erreur et apprenant qu'à Marseille j'étais en conflit avec le Directeur — je m'en expliquerai plus loin — mon vieux camarade me télégraphia de revenir avec lui. Trop tard, le démêlé s'étant aplani, je restais sur les bords méditerranéens et son bilan directorial devait se ressentir durement de sa faute ; il l'avoua plus tard.

Ma soirée d'adieu, effectuée dans « les Mousquetaires de la Reine », donna lieu à une brillante et chaleureuse manifestation de sympathie. Fleurs, cadeaux et regrets se confondirent dans un même sentiment, l'espoir du retour.

Retourné à Lille, quatre années plus tard pour une représentation de « Mignon », voici un écho de la Presse :

 

Notre ténor d'il y a quatre ans, aujourd'hui pensionnaire de l'Opéra-Comique, a conservé dans toute sa pureté cette jolie voix de ténor qu'on ne se lassait point d'admirer au cours de la saison qu'il fit à Lille, qu'on ne se lasse point de regretter depuis qu'il nous a quittés. Salué d'une longue salve de bravos à son entrée en scène, il a été pendant tout le cours de la soirée longuement fêté.

Un vœu qu'on a beaucoup exprimé était de réentendre M David dans « Manon ».

 

Mon service d'alors à l'Opéra-Comique, ne permettant pas un nouveau déplacement, les Lillois durent attendre que je fusse à Bruxelles pour m'applaudir à nouveau, comme le mentionne cet autre article :

 

Une représentation véritablement de gala, avec le concours, l'aubaine d'un éminent artiste qui a laissé parmi nous les plus, heureux souvenirs, M. Léon David actuellement premier ténor à Bruxelles, au théâtre Royal de la Monnaie. La salle offrait hier un bel aspect de première, rarement on ne vit foule aussi dense.

M. David a, comme on s'y attendait, idéalement interprété le rôle du Chevalier Des Grieux. Bissé après le « rêve » adorablement chanté, une enthousiaste et inoubliable ovation lui était prodiguée à l'acte de Saint-Sulpice où le rideau dut se relever à cinq reprises.

 

Il est particulièrement agréable, pour un artiste qui a été adulé, de constater que le temps n'a pas effacé son souvenir dans l'esprit du public. Toutefois, l'artiste aurait tort de se leurrer en considérant comme immuable cet attachement, cette fidélité factice, prêts à s'éteindre le jour où les facultés de l'idole commencent à s'altérer.

 

***

 

Terminant à Lille, le 29 mars, je commençais le 5 avril, une série de onze représentations à Tours. Joli théâtre, public mélomane et distingué, comme la Touraine elle-même, auprès duquel je devais trouver un accueil chaleureux à l'occasion des dix ouvrages interprétés.

Puis suivirent deux mois à Royan ; saison estivale de répertoire.

Sur les instances des Algériens, le directeur, nouvellement nommé, me fit des propositions alléchantes, m'accordant trois mille francs par mois.

Le triste souvenir des traversées, deux ans auparavant, me rendait hésitant. Et pourtant j'eusse été heureux de retrouver ce cher public envers lequel mes sentiments d'attachement étaient restés fidèles.

Sur le point de signer l'engagement, le Directeur de l'Opéra de Marseille m'offrait les mêmes avantages.

Le théâtre, d'un ordre supérieur, rendait ce contrat précieux pour l'évolution de ma carrière.

Après bien des hésitations, je résolus de signer pour Marseille, au grand désespoir du Directeur d'Alger, dont l'exploitation devait souffrir de cette décision.

 

***

 

J'arrivais dans l'ancienne cité phocéenne précédé d'une réputation enviable, à laquelle mon prédécesseur, bien que je ne le connusse pas, ne fut pas étranger ; ce qui en fortifiait la valeur.

La saison devait être fertile en incidents variés.

C'est dans « Manon » que je pris contact pour la première fois avec le public marseillais.

L'œuvre de Massenet servait également de début à la chanteuse légère, au baryton d'opéra-comique, à la basse chantante et quelques artistes de second plan.

Après des répétitions rassurantes, la première représentation eut lieu le 7 octobre 1896.

Alors que dans la coulisse j'attendais fébrilement l'entrée de Des Grieux, Manon, par suite de quelques notes défectueuses, avait déchaîné une symphonie de sifflets, de cris et autres manifestations hostiles.

Très affecté d'abord, je devins un peu inquiet, plus disposé à revêtir mes vêtements civils et rentrer chez moi, que d'affronter un tel vacarme. Le leitmotiv précédant l'entrée de Des Grieux me ramenant à la réalité, je dus entrer en scène et braver courageusement le danger.

Dès mon apparition, un silence spontané, glacial, mêlé de curiosité et peut-être de méfiance, se produisit. Sitôt mes premières phrases, je sentis le fluide communicatif, l'étincelle, ce phénomène qui établit spontanément le trait-d'union entre l'artiste et le spectateur, apportant à tous deux une confiance réciproque qui s'affirma crescendo.

La fin du duo « Nous irons à Paris tous les deux », fut salué par une ovation interminable. Plusieurs rappels suivirent et ma partenaire, mal accueillie au début, bénéficia de ce succès.

Au second acte, le « Rêve » bissé déchaîna la salle. Enfin, l'acte de Saint-Sulpice se termina par des applaudissements frénétiques et rappels multiples.

Le baryton, doué d'un organe étendu et sonore produisit un gros effet dans le rôle de Lescaut. Mon vieux camarade Boudouresque, qui portait vaillamment la lourde succession de son père, contribua par sa voix émotive, son autorité et sa large déclamation à la bonne tenue du spectacle, en prêtant au père Des Grieux toute sa noblesse.

La représentation, dont le début laissait prévoir une soirée mouvementée, s'acheva dans une atmosphère de satisfaction.

Avec « Mireille », j'effectuai mon second début, et Vincent devait m'être aussi favorable que Des Grieux.

Il n'en fut pas de même pour le baryton dont la voix se heurta souvent à la tessiture du rôle d'Ourrias. Le public qui, dans « Manon », avait fort apprécié cet artiste, lui manifesta assez bruyamment sa déception ce soir-là.

Je relate ce fait qui doit justifier une scène dont l'objet s'y rattache.

Le troisième ouvrage où je me produisis était « la Traviata ». Celui-ci me permit de venir en aide au baryton qui effectuait également son troisième début, dans un état déficient provoqué par son échec lors de « Mireille ».

Lorsqu'au second acte arrivèrent les fameux couplets : « Lorsque à de folles amours », je sentis mon « père » défaillir. Au second couplet, tournant le dos au public avec ostentation, je pris dans ma main celle de mon collègue que j'étreignis progressivement, martelant chaque note, épousant ainsi la phrase ascendante.

La conclusion, douloureuse pour mon camarade, le sortit d'un mauvais pas, ce dont il me remercia chaleureusement.

J'ai déjà développé le mode de débuts, les spectateurs étant chargés de rendre leur verdict par sifflets ou applaudissements.

A l'issue de la troisième épreuve, le régisseur s'avança à l'avant-scène et, s'adressant au public, prononça la phrase consacrée :

« M. Léon David vient d'effectuer son troisième début, veuillez vous prononcer ».

Après la question posée, une salve d'applaudissements, sans la moindre objection, fut la réponse et cette manifestation sympathique se prolongea.

Comment ne pas éprouver un peu de commisération pour ceux qui ont subi quelques défaillances et à qui les spectateurs ont manifesté une légère hostilité. Le public peut-il ne pas imaginer l'état d'esprit de l'artiste qui, dans la coulisse, attend anxieux, angoissé, le verdict d'un tel interrogatoire !...

 

***

 

Les débuts de la troupe d'opéra donnèrent lieu à de nombreux incidents, dégénérant souvent en scandale. Les forts-ténors furent particulièrement malheureux et provoquèrent des soirées houleuses. Les basses d'opéra subirent un sort à peu près analogue.

A une représentation de « Sigurd », de Reyer, le titulaire du rôle de « Hagen », ne parvenant pas à faire « Retentir les airs » au gré des spectateurs, reçut un accueil des plus agité. Comme ce même soir le ténor était défaillant, le spectacle prit un aspect scandaleux qui devait se transformer en drame. Partisans et adversaires en vinrent aux mains et la police dut intervenir.

Le lendemain, on découvrit certains points de la salle maculés de sang.

Les chutes de ténors se succédant, la direction dut avoir recours à un pensionnaire de l'Opéra de Paris, pour une représentation de « Lohengrin ».

Au milieu du premier acte, sous prétexte qu'une basse annoncée ne figurait pas dans la distribution, on réclama le régisseur afin de demander des explications.

Les tapageurs, non satisfaits de la réponse, provoquèrent un véritable chambard, et tout le premier acte se déroula dans un vacarme effroyable. On dut baisser le rideau, qui se releva aussitôt pour permettre au régisseur de donner des éclaircissements.

Bien qu'à demi satisfaits, les perturbateurs se tinrent coi, mais exigèrent qu'on recommença tout le premier acte...

A cette époque existait un certain antagonisme entre le parterre de gauche et celui de droite, chacun possédant son « délégué » chargé de transmettre les protestations au Directeur, soit directement ou par la voix du régisseur, comme on l'a vu pour la représentation de « Lohengrin ». Ce désaccord, entre spectateurs, donnait lieu parfois à des scènes amusantes, comme on le verra plus loin à mon sujet.

L'un des plus typique spectacle qu'il me fut donné de contempler et dont je devins le héros improvisé, devait être la seconde représentation de « la Traviata ».

J'ai exposé le mode de « débuts » concernant les artistes du chant. La Municipalité chargée d'élaborer le cahier des charges, ne jugeant pas le public assez compétent dans l'art chorégraphique, résolut de nommer une Commission ayant pour mandat de présider aux destinées du Corps de Ballet.

Peu flattés de cette décision, les spectateurs devinrent de farouches adversaires de ladite Commission. Le refus d'une seconde danseuse par les « compétences » mandatées devait soulever l'indignation du public et provoquer une cabale formidable. Le premier et le second acte s'étant déroulés normalement, rien ne laissait prévoir le déchaînement qu'allaient causer les suivants.

Dès l'entrée en scène du Corps de Ballet, au troisième acte, le vacarme commença, surprenant le personnel de la scène et des coulisses où j'attendais. L'orchestre, bien qu'il raclât à toute volée, ne parvenait pas à dominer le fracas. Néanmoins les danseuses poursuivaient leur quadrille.

A mon apparition, à la fin de la danse, je tentai de me faire entendre. Peine inutile, le tumulte persistait et j'avais, au milieu des hurlements, infiniment de difficultés à percevoir les voix qui me criaient : « Ne channtez pas, ne channtez pas... »

En présence de cette persistance, je crus devoir sortir de scène et attendre dans la coulisse que, l'orage se calmât.

Après quelques minutes, une seconde tentative de ma part échoua comme la précédente. Nouvelle sortie, nouvelle attente.

Les cris, les vociférations s'entremêlaient avec des chants divers. Le régisseur essaya vainement d'obtenir des explications.

Le scandale s'éternisant, je pris la résolution d'en finir. Pour la troisième fois, me présentant en scène, je m'imprégnai de mon personnage en mimant le rôle, que j'articulai sans voix.

Mes partenaires, un peu surpris d'abord, adoptèrent ma tactique et, après la grande scène dramatique de restitution des billets de banque aux pieds de « Violetta », les chœurs entraînés par mon jeu se ressaisirent, redoublèrent d'ardeur et la fin de l'acte se termina par la chute du rideau, alors que le tumulte se prolongeait dans la salle.

Félicité par le directeur et les camarades du stratagème, je me hâtai de regagner ma loge.

En changeant de costume, je méditais sur le danger d'affronter à nouveau l'orage, lequel pouvait bien se déchaîner contre moi...

Aussitôt le rideau relevé sur le quatrième acte, la manifestation reprit son cours. C'est donc au milieu d'un brouhaha indescriptible que je rentrai délibérément. Cette nouvelle apparition n'apporta aucune modification au déchaînement. Comme il fallait en finir, je dus réitérer le procédé de l'acte précédent.

Après la scène touchante du retour, « Violetta », dans un mutisme saisissant, mourut tragiquement dans mes bras, tandis que doucement le rideau retombait sur la note finale. On éteignit lentement les lumières de la salle et la foule s'en fut satisfaite...

Le sujet jugé insuffisant par la Commission officielle demeura toute la saison, enregistrant de très beaux succès...

Conclusion : « Beaucoup de bruit pour rien ».

Ces manifestations inopportunes prenaient plus ou moins d'ampleur, certaines même devenaient traditionnelles. Telle celle du troisième acte de « la Favorite ».

Dans le chœur à quatre temps, en mouvement de marche, lorsque arrivait la phrase : « Qu'il reste seul... avec son déshonneur ». Musicalement, existe un silence de deux temps et demi entre la première et la seconde phrase. Les tapageurs avides de divertissements, attendaient impatiemment ce passage, afin de compter avec un ensemble parfait et à très haute voix : « un, deux, trois ». Cette tradition était tellement ancrée, qu'une grande partie du public faisait machinalement chorus.

On a depuis plusieurs années réprimé cette coutume en enchaînant les deux phrases de façon à éviter le « silence... tumultueux ».

Il est une anecdote dont je ne garantis pas l'authenticité, mais que la sagacité méridionale m'autorise à tenir pour fondée. D'ailleurs elle me fut contée par mon ami Salignac, qui fit partie de l'orchestre du Grand Théâtre :

On jouait « Faust », et dès le début de l'opéra de Gounod, le ténor peut être impressionné par le trac, ne semblait pas en possession de tous ses moyens. A plusieurs reprises, des accidents vocaux provoquèrent quelques réprobations dans le public. A la scène du jardin, le malaise s'amplifiant, les « couacs » succédèrent aux « canards », et notre pauvre « Faust » fut entièrement désemparé.

En présence de ce désastre vocal, les perturbateurs prirent la chose gaiement en manifestant par des quolibets et plaisanteries variés.

Lorsqu'arriva la scène du duel entre Valentin et Faust — « ce dernier protégé par Méphisto » —, l'un des délégués du parterre se leva et réclama le régisseur ; celui-ci descendu à l'avant-scène, entendit cette boutade :

« Monsieur le régisseur, « esseptionnellement », ce soir, est-ce que le baryton ne pourrait pas tuer le ténor ?... »

Un autre ténor eut à subir une épreuve aussi affligeante. Celui-ci, ayant déjà effectué deux débuts sensiblement agités, accomplissait sa troisième et dernière épreuve dans « le Pré-aux-Clercs ».

A son entrée en scène, « Mergy » attaque : « Enfin j'arrive donc dans cette ville immense ».
— De la salle : « Tu n'y resteras pas longtemps ».

Très ému, mais courageux, notre ténor poursuit son rôle et déclarant avec ampleur : « Hélas ! Que faire ? »

— De la salle : « Tes malles, té ».

Ce à quoi dut se résigner notre pauvre « Mergy ».

 

***

 

Bien que le succès s'affirma davantage à chaque représentation, auprès de ce public enthousiaste pour une bonne cause et souvent irréductible pour un motif futile, un esclandre fâcheux faillit compromettre la saison.

Mon contrat spécifiait : « M. Léon David, d'accord avec la direction, s'habillera seul dans une loge de son choix ». Cette clause fut respectée.

Bien que situé à un étage supérieur, la pièce choisie me réservait un semblant de confort.

Parmi les ténors d'opéra qui se succédèrent, l'un deux, que l'embonpoint rendait rebelle aux escaliers dénués d'ascenseur, manifesta le désir de s'habiller au rez-de-chaussée, et l'on prétendit me faire partager ce choix.

Affiché dans « Mignon », « Boule noire », j'arrivais le soir me préparer pour le spectacle, lorsqu'on me désigna le rez-de-chaussée où mes costumes étaient déjà déposés. Furieux, je priai un garçon de théâtre de prévenir la direction : que je ne participerais à la représentation que réintégré dans ma loge.

Que se passa-t-il ? N'avait-on pu joindre le directeur ? Lorsque sonna l'heure de lever le rideau, celui-ci resta immobile, cependant que dans la salle le public devenait impatient.

Curieux de connaître le résultat de cet incident, j'allai flâner vers le théâtre, côté public, et par un groupe de spectateurs qui en sortaient, je perçus ces phrases :

« On était venu pour entendre un bon ténor, le régisseur a annoncé qu'il était remplacé. Nous avons alors demandé le remboursement ».

Afin d'éviter un relâche, on dut recruter un « Wilhem » d'occasion, mais la salle s'était vidée à moitié.

Bien que je fusse dans mon droit, le cas était grave, et le lendemain je vis le directeur pour connaître ses intentions.

— Un procès, répondit-il.

— Bien rétorquais-je, mais je résilie mon contrat.

— Au moins, dois-je vous infliger une amende pour la discipline de la scène.

— Que je ne paierai pas...

— Je vous afficherai au tableau de service pour 500 francs.

— Soit, mais les camarades resteront sceptiques.

Je sentis bien en nous séparant que mon adversaire n'était pas entièrement satisfait. N'avait été cette crainte de résiliation suspendue au-dessus de sa tête, comme l'épée de Damoclès, il eût mis plus de ténacité pour essayer de tirer parti de la situation.

Une seconde tentative d'intimidation ne devait pas être plus heureuse.

Le spectacle qui suivit notre entretien était « Carmen ». Alors que « Don José » entrait en scène, traversant le plateau à la tête de son escadron, n'ayant pas encore émis le moindre « son », un coup de sifflet strident se fit entendre, sans échos, et le premier acte se déroula de façon normale. Après la chute du rideau, lorsque nous vînmes saluer, l'un des deux « délégués », réclamant le régisseur, lui adressa cette requête :

— Nous demandons que le ténor David fasse des excuses au public qu'il a offensé en refusant de chanter « Mignon ». — Aussitôt le délégué adverse se leva pour prendre la parole en ces termes :

— M. David a été unanimement apprécié et admis par le public, nous n'avons qu'à souhaiter qu'il continue de nous charmer. — Applaudissements et chute du rideau.

La petite tentative de vengeance du Directeur avait échoué et la représentation se déroula sans autre incident.

C'est au sujet de ce conflit que le nouveau directeur de Lille télégraphia pour solliciter mon retour.

Le public me témoignant une sympathie croissante, l'adversaire bon joueur, finit par oublier notre différend.

La venue d'une talentueuse chanteuse devait donner au théâtre un regain de succès.

Mme Bréjean-Gravière, contemporaine d'étude au Conservatoire, s'était acquis une sérieuse réputation à l'Opéra de Bordeaux, dirigé par son mari. C'est ainsi que nous eûmes des représentations de « Manon », du « Barbier », de « la Traviata », de « l'Etoile du Nord » tout à fait remarquables.

Par la suite, « Guernica », drame lyrique de Paul Vidal, qui venait d'être créé à Paris et que l'on représentait à Marseille pour la première fois, devait me procurer une pleine satisfaction. Le poème étant de Gheusi et Gailhard, ce dernier, directeur de l'Opéra de Paris, vint nous mettre l'ouvrage en scène.

A côté de la créatrice du rôle de « Nella », Marie Lafargue, belle basquaise, tout à fait dans l'ambiance de son personnage, je m'intéressai particulièrement au brillant capitaine de l'armée espagnole Mariano, qui m'incombait.

Sur ma partition de « Guernica », je lis la dédicace écrite par l'auteur :

 

« A l'ami David. Souvenir affectueux et reconnaissant.

Paul Vidal. Mars 1898 »

 

La clôture s'effectua avec « Mazeppa », de la Comtesse de Granval, véritable création à Marseille. Cette œuvre montée en hâte devait constituer les deux derniers spectacles. Le futur hetman Cosaque, emportait avec lui, sur son cheval sauvage, les derniers échos d'une saison théâtrale tourmentée et tumultueuse, dont le bilan allait se traduire par une faillite du sixième mois d'exploitation.

Le manque d'équilibre de la troupe d'opéra, occasionné par les chutes nombreuses, les frais de déplacements que nécessitaient de nouveaux engagements, grevèrent lourdement le budget de la direction.

Nous accordâmes au Directeur son concordat, dont lui seul bénéficia...

Ce bon public marseillais si terrible en certaines occasions, ne manquait pas de jugement ni d'à-propos ; j'eus souvent le plaisir de le constater.

Plusieurs fois évadé de la place Beauvau, j'effectuai au Casino de Nice une série de représentations avec « le Barbier », « Lakmé », « Manon » et « Mignon », « Boule Noire ».

Au second acte de l'ouvrage d'Ambroise Thomas, entrant en scène la bouche en cœur pour saluer « Philine », avec toute la grâce et la séduction de Wilhelm, j'opérai sur le tapis une glissade grotesque qui me contraignit à un effort acrobatique pour retrouver mon équilibre. Ce faux-pas provoqua dans la salle quelques rires discrets, tandis que je reprenais mes sens en même temps que mon rôle.

Très satisfait de l'accueil réservé par les Niçois, je dus par la suite me retrouver maintes fois face à face avec ce public d'élite.

 

***

 

Aux environs d'avril, le Directeur de Montpellier, nouvellement nommé, manifesta le désir de s'attacher mon concours pour la saison 1897-1898.

Je fis remarquer à ce dernier, que la scène de Montpellier était d'un ordre inférieur à celle de Marseille.

— Si je vous offrais un chiffre supérieur ?

— Dites toujours.

— Vous avez ici trois mille pour dix, je vous propose quatre mille pour le même nombre de représentations mensuelles.

La proposition étant alléchante, je demandai vingt-quatre heures de réflexion.

Un pressentiment me hantait. J'acceptai de signer l'engagement avec, cependant, l'article conditionnel suivant :

— Au cas où M. Léon David traiterait avec l'Opéra-Comique, avant fin juillet, le contrat s'annulerait de lui-même.

Dans son vif désir de s'adjoindre ma collaboration, espérant bien que cet article serait vain, le directeur accepta.

Je quittai à regret cette agréable cité si bellement ensoleillée, sa magnifique corniche, son vieux port grouillant de barques multicolores que domine de toute sa hauteur Notre-Dame-de-la-Garde ; sa Cannebière toujours peuplée et enfin quelques bons amis.

Je devais, après plusieurs années, retrouver tous ces souvenirs pittoresques.

 

***

 

Clôturant à Marseille le 7 mai, le 11 j'effectuais au Havre, la première représentation d'une série de six spectacles à donner en dix jours, sous la gestion de mon ancien Directeur de Lille.

Rentré à Paris, l'événement pressenti au moment où je traitais avec Montpellier, devait se produire d'une façon imprévue.

Bien qu'ayant quitté l'Opéra-Comique depuis quatre années, j'avais conservé avec la Maison des relations cordiales et je ne manquais pas d'y faire quelques apparitions chaque fois que je traversais Paris.

Ce jour-là, une jeune pensionnaire, désireuse de se mesurer avec le rôle de « Carmen », avait obtenu du Directeur qu'il l'entendit dans le dernier acte de l'ouvrage de Bizet.

Au moment de commencer, le partenaire qui devait donner la réplique à cette chanteuse fit défaut. Désolation de la jeune collègue, contrariété du Directeur dérangé en vain. Affolé, le régisseur sortant de scène me rencontra dans les coulisses.

— Tu as chanté « Carmen » ?

— De nombreuses fois.

— Tu veux, pour rendre service, donner la réplique ?

— Bien volontiers.

— M. Carvalho, M. David ici présent veut bien remplacer le Don José absent.

Toujours d'une politesse exemplaire, de la salle où il commençait à s'impatienter, M. Carvalho me remercia de ce dévouement spontané, et nous commençâmes la dernière scène du quatre : — « C'est toi ? — C'est moi ».

Au fur et à mesure que l'action scénique grandissait, je percevais chez le Directeur une attention progressive vers mon interprétation.

La scène terminée, M. Carvalho m'interpella :

— M. David, voulez-vous maintenant me chanter le deuxième acte ?

— Alors, demandai-je en souriant, c'est une audition ?

Sur le même ton aimable :

— Si vous voulez.

Aussitôt, avec ma camarade, je m'exécutai de mon mieux. Pas mal sans doute, puisque, la scène terminée, le directeur me pria de passer à son bureau où nous devions signer un engagement de trois années. Par contre, ma partenaire ne chanta jamais, que je sache, le rôle de « Carmen » sur la scène de l'Opéra-Comique.

Cette audition inattendue m'inspira un commentaire en faveur de la compétence, de l'habileté de ce Directeur. Je m'explique :

Lorsqu'à mes débuts j'affrontai, dans « les Troyens », la scène de notre second Lyrique subventionné, mes aptitudes vocales dominantes se révélaient dans la souplesse, et un certain charme, auxquels un léger voile apportait une sensation d'émotivité. Quatre années de recherches, de labeur opiniâtre, permirent d'acquérir plus d'extériorisation, et d'amplifier, d'affirmer ma voix au contact du répertoire. Cette transformation vocale impressionna mon auditeur, lequel dut se demander si elle n'avait pas été préjudiciable aux éléments qui assurèrent ma réussite à l'aube de ma carrière. Le second acte de « Carmen », notamment dans la phrase de « La Fleur », devait rassurer sur ce point le Directeur puisqu'il m'engagea sur-le-champ. Je puis ajouter sur le chant.

Combien des gestionnaires de nos Lyriques eussent fait preuve d'une telle perspicacité ?

Ancien chanteur, Carvalho était un grand Directeur, dont l'expérience dut s'accroître au contact de la remarquable cantatrice, sa femme, Mme Miolan-Carvalho, l'admirable créatrice de Jeannette, Mireille, Juliette, Baucis, etc., etc...

Engagé avant l'expiration du délai fixé sur le contrat de Montpellier, j'en avisai immédiatement mon ex-futur Directeur. Ce dernier, bien que m'adressant ses félicitations, exprima sa profonde déception, songeant au préjudice qu'allait lui causer cet abandon. Sa saison théâtrale devait en effet connaître des vicissitudes à la suite d'une débâcle de ténors, ce qui me peina car c'était un homme sympathique, que je devais retrouver Directeur de la scène au Casino Municipal de Nice, où nous eûmes d'excellents rapports.

 

***

 

Le 18 décembre 1897, j'effectuais une rentrée sur la scène de mes débuts officiels, dans « Lakmé ». Le rôle de Gérald mettait en valeur mes qualités vocales, sa tessiture élevée convenant parfaitement à leur caractère.

Réussite complète. Sur l'insistance du public, je dus bisser la « Cantilène », du troisième acte. Mlle Parentani était charmante dans la jeune indoue, aussi ce spectacle devait-il tenir l'affiche plusieurs fois de suite. A l'ouvrage de Léo Delibes succédèrent « le Barbier », « Mignon », « Lalla-Roukh », etc.

La fin de 1897 devait me contraindre à une épreuve dangereuse. Notre Directeur, malade depuis quelque temps, décéda, jetant dans la Maison une véritable consternation.

M. Deschapelles, représentant les Beaux-Arts, se chargea de l'intérim en attendant la nomination d'un successeur à M. Carvalho.

On venait de représenter en novembre, pour la première fois, « Sapho », de Massenet, avec Emma Calvé, idéale héroïne d'Alphonse Daudet. Le 29 décembre, alors que j'étudiais en double le rôle de Jean Gaussin, au foyer du public, le directeur de la scène complètement désemparé y fit irruption.

— Mon cher David, « Sapho » est affiché pour ce soir, avec neuf mille francs de location — chiffre maximum à l'époque —, Leprestre est malade, il faut que tu sauves la situation en le remplaçant.

— Vous n'y pensez pas, c'est impossible, je ne sais qu'imparfaitement la partie musicale du rôle et n'ai jamais répété la mise en scène.

— Qu'importe, on fera une annonce et tu t'en tireras à ton avantage.

Après une discussion courtoise, jugeant qu'un changement de spectacle serait désastreux, « Sapho » étant en plein succès, je m'inclinai.

Rentré chez moi, il fallut trouver à vêtir Jean Gaussin dans ma garde-robe de ville. Pris d'une angoissante inquiétude, je me plongeai sur cette partition afin d'enregistrer dans mon pauvre cerveau les parties essentielles qu'il fallait interpréter quelques heures plus tard. Quant à la mise en scène, je me laisserais guider par l'instinct.

L'heure du martyre sonna comme le régisseur frappait les trois coups. Contrairement aux représentations courantes je ne songeai guère à ma voix, trop préoccupé de la mémoire et de la responsabilité qui m'incombait.

Comment se déroula cette soirée ? je n'en sais plus rien. L'ai-je jamais su ? Le souvenir qui me reste est l'arrivée de Massenet au deuxième acte, pendant le duo avec Irène. Ignorant le changement d'interprète, le Maître s'arrêta, stupéfait de percevoir un autre timbre de ténor que celui auquel son oreille était accoutumée. A l'entr'acte qui suivit, il me complimenta chaudement, m'encourageant pour le reste du spectacle.

Prévenu par l'annonce, le public m'accueillit sympathiquement, stimulant ma hardiesse ; et pendant toute la soirée mes efforts se conjuguèrent afin de ne pas gêner les partenaires, dont j'ignorais les faits et gestes.

La représentation terminée je poussai un soupir de soulagement, en même temps que de satisfaction d'avoir sauvé une situation périlleuse sans compromettre le spectacle.

Le lendemain, la partition de « Sapho » m'était offerte par Massenet, avec la dédicace que je reproduis textuellement :

 

à David de l'Opéra-Comique,

à Des Grieux (Manon), à Werther, à Araquil (la Navarraise), à Jean (Sapho).

Hier soir, Mercredi 29 décembre 1897.

à l'Opéra-Comique,

à lui de toute amitié — toutes mes bien chères félicitations.

MASSENET.

 

Le désarroi d'une administration sans direction effective, ne pouvait estimer à sa valeur l'effort accompli, au risque de compromettre l'ouvrage de Massenet et moi-même.

Après ce coup dur, je continuai de me con­sacrer au répertoire dont « Mignon », figurant pour une large part, devait marquer encore une « Boule Noire » ! A une représentation de cet ouvrage, par suite d'un refroidissement, j'étais handicapé. Affiché, je tentai courageusement de braver la fatigue. Mais après le premier acte, terminé grâce à l'aide d'une table, d'une chaise ou d'un décor tenant lieu de tuteurs, exténué, je dus insister, de même que le docteur attaché au théâtre, pour que l'on pourvoie à mon remplacement. Le camarade dont j'avais pris la place au pied levé dans « Sapho » était indiqué pour me remplacer dans Wilhelm. On courut donc à son domicile. Il était au lit, malade ! Clément, absent !

Je dus, au prix d'efforts surhumains, terminer le spectacle. La voix n'étant que légèrement atteinte, le public ignora que celui qui, témérairement, sauvait Mignon des flammes, bravait le danger avec 39° de fièvre.

Heureusement, quelques jours suffirent pour reprendre mon état normal. Je devais, pour la première fois, à l'Opéra-Comique, interpréter « Manon », où s'affirmèrent pleinement mes qualités, si j'en juge par ces lignes extraites de : « Histoire au jour le jour de l'Opéra-Comique », sous la plume de Jean Raphanel :

 

« — Mardi 25 janvier, David chante pour la première fois Des Grieux à l'Opéra-Comique. Le jeune ténor a obtenu un succès qui comptera parmi les plus brillants de sa carrière ».

 

***

 

C'est maintenant sous l'égide d'une nouvelle direction que devait évoluer l'Opéra-Comique.

Le 13 janvier 1898, M. Alfred Rambaud, Ministre de l'Instruction Publique et des Beaux-Arts, signait le décret nommant M. Albert Carré à la succession de Léon Carvalho. Ce même soir je chantais « Mignon », « boule noire », on le verra plus tard.

La désignation de M. Carré à la tête de notre Lyrique subventionné fut diversement appréciée. Le co-directeur du Vaudeville et du Gymnase, ancien comédien, avait, disait-on, pour les chanteurs, voire pour la musique, quelque aversion. Peut-être y avait-il exagération. Cependant, imbu de sectarisme, le nouveau directeur eut la prétention de diriger ses artistes comme les soldats à la caserne ; il dut y renoncer. Son premier geste consista à sélectionner la troupe en résiliant plusieurs artistes. Appelé dans les premiers, M. Carré s'exprima en ces termes :

— M. David, j'apprécie votre voix et vos qualités artistiques ; je compte vous réserver une place de premier plan dans la Maison, et maintiens votre engagement tel qu'il est. Nous nous serrâmes la main et ce fut tout.

Rassuré désormais sur le sort que semblait devoir me réserver le nouveau Directeur, je m'appliquai à mériter la confiance et l'estime dont il m'honorait en perfectionnant l'interprétation des divers rôles qui m'incombaient.

Le 24 mars 1898, j'allais me produire à Nantes, pour la première fois, en qualité de professionnel. Je m'étais promis, en effet, de ne reparaître sur la scène du théâtre Graslin, qu'après avoir acquis une certaine notoriété artistique par l'autorité, de même que par une maîtrise suffisante de la voix. Mon but visait à honorer le Conservatoire de ma ville d'adoption, où j'avais puisé les premières notions de chant.

C'est dans « Manon » que je me livrai au public nantais, non sans une émotion intense, d'autant que parents, amis et compatriotes s'étaient déplacés à cette occasion. Surmontant une appréhension vive avant d'entrer en scène, je pus m'imposer dès les premières phrases et le succès devait aller grandissant d'acte en acte.

Le Petit Phare relate ainsi son impression :

 

Comme il était aisé de le prévoir, la salle Graslin était hier archicomble pour la représentation de M. Léon David, de l'Opéra-Comique, dans « Manon ».

Les Nantais conçoivent une légitime fierté à revendiquer cet éminent ténor comme leur concitoyen d'adoption. Bien que Sablais de naissance, c'est à Nantes, où il vint habiter de bonne heure, qu'il fit, au Conservatoire de notre ville, ses premières études de l'art du chant, dans lequel il devait acquérir lui-même par la suite une incomparable maîtrise, au service d'une intelligence, d'un tempérament de comédien lyrique, qui achève de lui réserver au théâtre une place particulièrement brillante. L'attente d'une belle soirée artistique n'a point été déçue.

M. David possède une voix solidement établie, souple, ample, moelleuse, d'une parfaite homogénéité, dont il joue comme d'un instrument délicat. En sa bouche la phrase musicale se colore de tendres caresses ou d'amers sanglots. Rappelé et bissé à grands cris après le « Rêve », du deuxième acte, il dut revenir saluer quatre fois après la scène de Saint-Sulpice, au milieu d'ovations interminables de vivats enthousiastes, dont l'écho devra résonner longtemps au cœur de l'artiste.

 

Place du Châtelet, Gérald alternait avec Wilhelm, Vincent et Almaviva.

Une nouvelle escapade permettait de me faire entendre, pour la première fois, à l'Opéra de Bordeaux. Trois spectacles de « Manon » et du « Barbier » me procurèrent un contact des plus heureux avec ce select public bordelais qui, au cours de ma carrière devra me revoir fréquemment.

L'Opéra-Comique devait prendre possession de la nouvelle salle, rue Favart, le 1er septembre 1898. Par suite de la lenteur des travaux, la salle de la place du Châtelet n'étant plus libre, nous dûmes, en novembre, élire domicile au théâtre du Château-d'Eau, rue de Malte, devenue l'Alhambra.

Ce congé forcé me permit de retourner à Nantes et interpréter « Roméo et Juliette », « Werther », « Mignon », etc...

 

***

 

C'est le mercredi 7 décembre 1899, qu'eut lieu l'inauguration de la nouvelle salle, rue Favart, avec un spectacle coupé.

Extraits du compte rendu de la Vie Théâtrale :

 

La soirée n'a pas été folâtre. Assistance extrêmement brillante cependant, mais programme médiocrement choisi.

Le succès de la représentation a été pour Fugère dans « la Chanson du Blé », pour Léon David et Mme Marie Thiéry dans le premier acte de « Mireille », pour Maréchal et Mme Bréjean-Gravière dans le deuxième tableau du troisième acte de « Manon ».

 

Ce spectacle d'inauguration devait être présenté à nouveau le dimanche 11, en matinée, au bénéfice des artistes musiciens, choristes et employés du théâtre, et soulever un incident grave, dont les suites prirent des proportions inattendues. Je laisse sur ce sujet la parole à la Vie Théâtrale :

 

Dimanche 11. — La matinée donnée au bénéfice des artistes musiciens, choristes et employés du théâtre a été marquée par un incident très regrettable.

L'annonce suivante a été faite au public avant l'acte de « Mignon » qui figurait au programme.

M. Clément devait chanter ce soir « la Dame Blanche », la direction l'avait remplacé en matinée dans l'acte de « Mignon » par M. David.

M. David, au dernier moment, sans aucun égard ni pour le public, ni pour la direction, ni pour le but de cette matinée respectable entre tous, refuse de chanter « Mignon ».

Nous nous sommes adressés à la bonne volonté de M. Beyle qui, immédiatement, s'est empressé de se mettre à notre disposition.

L'annonce a paru surprendre le public qui a refusé de s'associer à la mauvaise humeur de la « Direction », de telle sorte que, lorsque David a eu à chanter en compagnie de Mme Marie Thiéry le premier acte de « Mireille », il a été chaleureusement applaudi et que sa charmante camarade et lui ont bénéficié d'un rappel enthousiaste.

L'ILLUSTRE ALOSIUS.

P.S. — On me fait lire à l'instant dans le Figaro la note que voici :

A l'Opéra-Comique :

On se souvient de l'incident soulevé par le ténor David, qui refusa dimanche dernier de paraître dans un acte de « Mignon » faisant partie de la matinée donnée au profit de la caisse de retraite du personnel sous le prétexte qu'il aurait eu droit à un raccord, n'ayant pas chanté le rôle depuis plusieurs mois. L'artiste n'avait formulé cette exigence qu'à la dernière minute et lorsqu'il n'était plus possible de lui donner satisfaction.

Or, M. Carré vient de se venger de la façon la plus spirituelle.

Ayant, à son tour, consulté dans leur détail les clauses de l'engagement de son pensionnaire, il a résolu de l'envoyer pendant quatre mois à Bordeaux, aux conditions de son traité de l'Opéra-Comique et en faisant profiter la caisse de retraite de la différence offerte à M. Carré par le directeur de Bordeaux.

C'est une somme d'environ 2.000 francs que M. David va faire tomber (bien involontairement, il est vrai) dans cette caisse dont il a failli compromettre les intérêts.

 

M. Carré se décerne, ou se fait décerner — au fond cela revient au même — un brevet d'esprit. Voilà qui va des mieux.

Toutefois, il est fâcheux pour le successeur de M. Carvalho que le souci de faire part à tous de sa vengeance si « spirituelle » (dont le public parisien va être la première victime) l'ait amené à dépasser si étourdiment les bornes de la plus élémentaire prudence. Il veut absolument mettre le public dans la confidence des révolutions intestines qui rendent si désagréable la fréquentation des coulisses de l'Opéra-Comique ? Soit. Et, puisqu'il nous y invite indirectement, n'hésitons pas à le suivre dans le chemin qu'il nous trace. En ce qui me concerne, je le répète, rien ne pouvait m'être plus pénible mais, d'autre part, je n'entends pas qu'il soit permis à un directeur de donner aussi nettement le change au public et de lui faire prendre, avec une semblable audace, des légendes pour la vérité.

Voici exactement ce qui s'est passé.

Clément apprend le jeudi qu'il doit chanter « la Dame Blanche » le dimanche soir, il demande à ne point paraître dans le spectacle donné le même jour en matinée. Rien de plus simple, rien de plus naturel. On lui répond : Soyez tranquille, vous serez remplacé. Le remplaçant, on y pense déjà sera David, mais on se garde bien de prévenir celui-ci.

Le vendredi, Clément constat qu'il est encore annoncé sur l'affiche. Il revient à la charge. On lui répète encore de ne point s'inquiéter. Mais on ne prévient toujours pas David !

Le samedi, la situation reste stationnaire. David continue à ignorer qu'il aura à chanter le lendemain le troisième acte de « Mignon ». L'affiche annonçant le spectacle de la matinée porte toujours le nom de Clément, et, détail dont je garantis l'authenticité, David reçoit le soir son bulletin de service pour le lendemain, ce bulletin ne fait mention que du premier acte de « Mireille » et ne contient nulle indication concernant « Mignon ».

Nous voici au dimanche.

Entre neuf et dix heures du matin, David reçoit un mot à peu près ainsi libellé : Cher Monsieur David, veuillez arriver de bonne heure au théâtre. C'est vous qui chantez le troisième acte de « Mignon ».

C'était cet excellent Troy, second régisseur, qui écrivait par ordre aussi sèchement à un des meilleurs artistes de l'Opéra-Comique pour lui demander un service.

David, après avoir lu et relu l'autographe de M. Troy, répondit tout bonnement qu'il était désolé, mais que n'ayant pas chanté depuis six mois le rôle de Wilhelm Meister, il lui était impossible de le reprendre dans des conditions aussi défavorables, étant donné spécialement qu'il n'avait jamais eu pour partenaire Mlle Guiraudon, que toute la scène de Laërte était supprimée et surtout, que la mise en scène avait été entièrement modifiée.

Une heure après l'envoi de cette réponse, David recevait un griffonnage de M. Vizentini qui se décidait à mettre lui-même la main à la plume. Loin d'employer la persuasion et de prier David de faire encore une fois acte de dévouement envers l'Opéra-Comique, M. Vizentini avait recours à la menace : « Ne faites pas l'enfant et venez vite, écrivait-il, sinon nous rendrons la recette, et vous verrez ce qu'il vous en coûtera, etc, etc... ».

David riposta simplement en maintenant son refus et, pour répondre à la menace de lui faire payer la recette, fit remarquer qu'aux termes de son engagement, n'ayant pas chanté dans « Mignon » depuis six mois, il avait droit à un raccord.

Cette seconde réponse parut catégorique probablement, car on ne chercha plus à faire revenir David sur sa décision.

David arriva au théâtre à l'heure réglementaire, et pendant qu'il revêtait dans sa loge le costume de Vincent, on fit faire au public l'annonce rageuse que j'ai reproduit à sa date. Le principal intéressé ne se doutait de rien, il ne fut mis au fait que beaucoup plus tard. L'annonce, croyait-on, avait mal disposé le public envers l'artiste trop audacieux qu'il s'agissait de faire siffler. Si par bonheur un accident vocal survenant au bon moment pouvait déchaîner la tempête, c'était partie gagnée et l' « administration » l'emportait. J'ai déjà dit que le plan si machiavélique qu'il fût n'avait point réussi. David loin d'être sifflé fut applaudi très chaleureusement.

David, je l'en félicite, n'a même pas voulu voir son directeur et j'espère qu'il priera les juges compétents de prononcer entre lui et l'autocrate de la rue Favart. C'est la seule solution que comporte le conflit aussi maladroitement engagé.

Jusqu'à ce jour, David a tenu son emploi à la satisfaction de tous et n'a connu que des succès dans les rôles qui lui ont été confiés. Il a rendu continuellement des services au théâtre auquel il a l'honneur d'appartenir, remplaçant au pied-levé ses camarades.

D'un autre côté. il a compris — ce dont M. Carré ne s'est même pas douté — qu'à moins de manquer de respect au public il ne pouvait paraître devant lui insuffisamment préparé, alors que la chose n'était pas d'urgence absolue.

On voudra bien remarquer, en effet, que dans l'annonce visée il est fait une allusion aussi fausse qu'intentionnellement malveillante au manque d'égards de David pour le but de l'œuvre au bénéfice de laquelle était donnée la représentation. Or, David chantait « Mireille », et je crois bien qu'il prêtait ainsi son concours à l'œuvre en question.

Ainsi que je m'y étais engagé, je reprends où je l'avais laissé l'historique de « l'incident David ».

J'aurais bien voulu ne pas vous parler d'un article paru dans la Libre Parole, ne fusse que pour ne pas prononcer ici le nom de ce journal, mais je m'y trouve pourtant obligé, la feuille de M. Drumond friande d'insultes à proférer et de calomnies à répandre, n'ayant pas craint de tromper ses lecteurs en publiant la petite infamie ci-dessous reproduite et qui est bien dans la note de la « maison » du boulevard Montmartre.

 

UN JUIF A L'OPÉRA-COMIQUE

 

Dans la soirée d'hier, plusieurs personnes appartenant au petit personnel de l'Opéra-Comique sont venus nous raconter avec indignation le fait suivant pour que nous le fassions connaître aux lecteurs de la Libre Parole.

L'administration du théâtre de l'Opéra-Comique avait organisé pour aujourd'hui une matinée au bénéfice de la caisse de retraite des choristes, musiciens et petits employés du théâtre.

Tous les artistes sans exception avaient accepté de paraître à cette matinée. Un seul, M. David, juif naturellement, après avoir laissé porter son nom sur l'affiche, a, au dernier moment, refusé de chanter en donnant pour prétexte qu'il ne voulait pas faire gratuitement de représentation à bénéfice et que les choristes et autres petits employés n'étant pas assez intéressants.

Le directeur, M. Albert Carré, très ennuyé a dû faire une annonce dans laquelle il a d'ailleurs consciencieusement exécuté ce Monsieur.

 

Suit l'annonce déjà paru plus haut.

Autant de mots, autant de mensonges :

Pas un seul de nos courriéristes de théâtres parisiens n'a songé à rectifier cette fausse nouvelle.

Fort heureusement, il s'est trouvé un de nos confrères de province, le Nouvelliste de Bordeaux, pour faire bonne justice de cette attaque inqualifiable en des termes d'ailleurs très mesurés — trop mesurés peut-être.

 

M. David, ténor de l'Opéra-Comique, va très prochainement, on le sait, se faire entendre à notre grand théâtre où il a été envoyé en subsistance par son « célèbre » directeur M. Carré.

C'est, on l'a déjà dit, une véritable mesure disciplinaire dont le jeune artiste devient l'objet et dont, il faut l'espérer, les dilettanti bordelais seront les bénéficiaires.

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Il s'est fait un certain bruit autour de l'incident et il s'est débité beaucoup d'exagération et même d'erreurs au sujet de l'événement qui motive la singulière disgrâce de M. David.

On a prétendu, notamment, que ce chanteur avait refusé son concours gratuit pour une représentation donnée au bénéfice du petit personnel de l'Opéra-Comique ; de là à l'inculper de sémitisme, il n'y avait pas loin et on n'hésita pas à le faire. Un violent article dans ce sens fut publié par l'un des plus importants journaux de Paris et reproduit à titre de document en de nombreuses feuilles départementales. D'une enquête très précise, il ressort que M. David n'a pas refusé son concours à la représentation philanthropique à laquelle j'ai fait allusion. Figurant déjà au programme de cette matinée pour un acte de « Mireille », il s'était incliné et ne souleva une difficulté de pure forme d'ailleurs que lorsqu'on le prévint au dernier moment qu'il devait en outre chanter le troisième acte de « Mignon ». N'ayant pas interprété cet opéra depuis plusieurs mois, il demanda un raccord, c'est-à-dire une répétition sur le pouce. Le raccord fut refusé ou ne put être donné ; le ténor tint bon, parut simplement dans « Mireille » : la colère de Jupiter Carré éclata, et... on sait le reste.

Quant à la question de sémitisme, elle est encore plus simple et plus facile à régler. Il y a eu méprise imputable à une homonymie d'ailleurs vague et peu probante ; mais M. David n'a de commun que le nom avec le célèbre roi d'Israël, l'immortel poète. Il n'est point juif, ne s'en réjouit ni ne s'en afflige, mais il le constate et au besoin pourrait le prouver.

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Les Bordelais ont suivi fidèlement les conseils de notre confrère. Ils ne se sont préoccupés que du mérite artistique de David et ont fait à celui-ci un accueil dont le jeune artiste a bien le droit d'être fier.

Voici quelques extraits de comptes rendus. Je les donne dans un but unique : celui de permettre aux incrédules de se rendre compte que je n'avance rien que je ne puisse prouver.

Du Nouvelliste, 14 janvier.

Felix Culpa ! Oui, heureuse faute que nous devons être reconnaissants à M. David d'avoir commise, puisqu'elle nous vaut le plaisir de l'entendre et de le posséder jusqu'à la fin de la saison.

J'imagine, à en juger par l'accueil qui lui a été fait hier soir, que la punition infligée à cet artiste par M. Carré, son sévère directeur, lui sera douce.

Le public, nombreux et sélect, public des grandes solennités, qui se pressait hier soir au Grand-Théâtre, a fait en effet au camarade du regretté ténor Clément, dont la succession était dangereuse à recueillir, une flatteuse réception. La voix est claire, gracieuse, facile et s'harmonise admirablement avec celle de Mlle Jeane Merey. M. David a chanté et composé en artiste accompli le personnage du Comte Almaviva.

 

Le Nouvelliste, 20 janvier.

Hier soir, excellente représentation de la « Manon » de Massenet, avec M. Léon David, le « ténor puni », dans le rôle de Des Grieux.

M. David possède tous les dons naturels et toutes les qualités acquises pour interpréter cette partie. La voix, le style, le jeu, le physique sont parfaits. Mention toute particulière pour l'art aussi distingué que précis déployé par le chanteur dans toutes ces phrases et récits. Chez lui tout semble couler de source, nul effort, nulle affectation, nulle tendance au cri.

Apprécié et applaudi durant toute la soirée, le jeune artiste a été particulièrement fêté après le duo final du premier acte et l'air du Rêve.

A considérer le mérite et le succès de M. David, en peut juger qu'il doit manquer à la maison Carré et que le plus puni, du ténor ou de l'olympien directeur, pourrait bien être ce dernier.

 

La France de Bordeaux et du Sud-Ouest, 19 janvier.

M. David a chanté, mercredi, le rôle de Des Grieux : il a été charmant de jeunesse ; bon comédien, possédant une très jolie voix, il a conquis tous les suffrages.

 

La Petite Gironde, 19 janvier.

Bonne, très bonne reprise du chef-d'œuvre de Massenet, avec M. David.

Voilà décidément un bien joli ténor, un artiste. « Manon » est une œuvre de charme, de charme pénétrant et enveloppant, et c'est le charme qui paraît être la qualité maîtresse de M. David.

Il chante et joue le rôle de Des Grieux avec un sentiment, une sensibilité, une expression qui lui ont valu ce soir un vif succès.

On ira, et on fera bien, entendre M. David dans « Manon ».

J'arrête ici mes extraits. Ils suffiront, je pense, à montrer que M. Carré, très plaisanté à Paris sur ses airs d'adjudant de quartier n'a pas trouvé à Bordeaux l'opinion publique mieux disposée à son égard ! A Paris, comme en province, le ténor puni continu à avoir le beau rôle et le sévère et « spirituel » directeur est vaguement conspué.

P.-S. — Dimanche 22. — David, rappelé hier, vient d'arriver à Paris. Il répète demain. C'est lui qui chantera « Lakmé » avec Mlle Courtenay.

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Cet incident survenu en pleine « affaire Dreyfus », de triste et pénible mémoire, prenait une forme plus grave en raison des circonstances et l'article perfide de la Libre Parole, d'E. Drumont, devenait plus tendancieux encore.

Je dus répondre à ce journal pour réfuter ses arguments fallacieux et revendiquer ma religion catholique.

Quant au Figaro et autres grands quotidiens, qui avaient complaisamment inséré le déloyal communiqué de Carré, j'y répondis en ces termes : « Prévenu quelques heures seulement avant le spectacle d'avoir à chanter le troisième acte de « Mignon », alors que je n'avais pas interprété l'ouvrage depuis six mois, j'ai décliné cette responsabilité redoutant de ne donner satisfaction au public... ni à moi-même. »

Inutile d'ajouter que le procédé cavalier et fourbe du directeur de la scène fut la raison dominante de mon refus.

Carré s'autorisant d'un article du contrat de l'Opéra-Comique crut devoir assouvir sa vengeance en m'envoyant à Bordeaux où le directeur de ce théâtre avait déjà sollicité, sans succès, mon concours avant l'incident.

J'intentai un procès à M. Carré et partis pour la jolie cité qui vit naître Porto-Riche et Rosa Bonheur.

En arrivant sur les bords de la Garonne, M. Gravière, homme de haute distinction, présidant aux destinées du Grand-Théâtre et qui m'avait déjà honoré de sa visite à Paris, m'accueillit cordialement.

Déjà annoncés sur les affiches théâtrales et par les journaux, mes débuts durent être retardés par une sérieuse angine, conséquence de l'excitation provoquée par mes aventures. Cette indisposition intentionnellement mal interprétée par un journal local, rééditant l'écho de la Libre Parole, inséra à son tour un article non moins tendancieux ayant pour titre : « Un juif au Grand-Théâtre de Bordeaux. »

Le directeur de la grande scène bordelaise, s'arrachant les rares cheveux ornant son crâne à peu près dénudé, démentit cette assertion calomnieuse en affirmant que j'étais réellement malade... et catholique.

Après huit jours d'inaction, mes débuts furent fixés au 13 janvier, dans « le Barbier ». Un fait amusant devait se produire la veille.

A mon domicile on m'annonça la visite du « chef de service » du Grand-Théâtre. Ce personnage n'était autre que « le chef de claque », venant offrir ses services et prendre mes instructions. Ma réponse devait être pour lui si déconcertante qu'il sortit convaincu que mon angine s'était convertie en démence.

Ah ! vous êtes... ? Eh bien, je vous prie instamment de me faire siffler copieusement pendant toute la représentation.

Interdit, confondu, notre homme prit la porte et se précipita chez le directeur auquel il rendit compte de sa visite un peu troublante.

Ma résolution, ruminée pendant ma maladie, avait pour but de me faire échouer à Bordeaux et de retourner à Paris.

Affolé, M. Gravière bondit à mon hôtel et essaya de me raisonner, de me convaincre que la plus sûre élégante vengeance était d'obtenir les suffrages du public bordelais, lesquels, ajoutait-il n'étaient pas douteux.

Sans doute dus-je me rendre à ses raisonnables arguments, puisque le lendemain les sifflets réclamés la veille devaient se manifester par des applaudissements.

Au lendemain du « Barbier », « Manon » allait m'imposer définitivement.

Le vide causé par mon absence devait se faire sentir à l'Opéra-Comique. Deux semaines à peine s'étaient-elles écoulées, qu'un télégramme réclamait mon retour. Je dus reprendre le chemin de la capitale afin d'assurer la marche des spectacles pendant quelque temps, ce qui apporta un peu de désarroi dans les études de « la Vie de Bohème » que nous allions créer sur la scène bordelaise.

Cette navette, Paris et le chef-lieu de la Gironde, ne manquait pas d'inspirer à la presse bordelaise des réflexions plutôt désobligeantes et ironiques à l'adresse de mes adversaires, à propos : du « ténor puni », du « ténor exilé », du « ténor voyageur », etc...

Après avoir été à nouveau applaudi par ce bon public parisien, je repris le train pour me consacrer aux dernières répétitions de « la Vie de Bohème » dont la première, à Bordeaux, eut lieu le 18 février 1899, peu après la création à l'Opéra-Comique.

L'ouvrage de Puccini eut un énorme succès, confirmé par dix-huit représentations en deux mois. L'œuvre plut, plut beaucoup, et l'interprétation d'une homogénéité parfaite ne fut pas étrangère à sa réussite. Jeane Merey apportait au rôle de « Mimi » une voix au timbre velouté de soprano léger. Avec son organe brillant et si musical, Marie Boyer personnifiait une « Musette » digne du plus grand éloge. Allard, frais émoulu du Conservatoire de Paris, prodiguait dans « Marcel » une voix jeune et sonore. Jacquin plein d'entrain et de rondeur dans « Schaunard », tandis que Labis silhouettait un « Colline » typique. Le rôle du poète sentimental « Rodolphe » convenant en tous points à mes moyens vocaux, je l'interprétais avec chaleur et sincérité.

La représentation d'adieux devait être une soirée marquante par les témoignages de sympathie qu'on m'y prodigua. Fleurs et souvenirs parvinrent nombreux sur la scène et c'est à regret que je quittai ce magnifique théâtre, cette ville accueillante et d'excellents amis.

Je devais, pendant de longues années, retrouver les uns et les autres.

Notre procès s'étant déroulé alors que j'étais loin de Paris, Carré avait pu aisément se démener afin d'en sortir, sinon avec gloire, du moins sans trop de préjudice. Malgré des « attendus » sévères pour mon adversaire, j'étais débouté de ma demande, ce qui ne me surpris qu'à demi, en raison de la... négligence de l'avoué qui devait représenter mes intérêts...

Sur les conseils d'amis, j'allai en appel, mais la décision devait être à retardement.

Combien il est regrettable que ne fut pas encore fondée « l'Union des Artistes », elle aurait certainement mis un terme à ce despotisme directorial.

En novembre 1899 m'échoua l'honneur d'être sollicité par Charles Levadé pour interpréter le rôle d' « Apollon », dans la Cantate « Callirhoé », imposée pour le concours du Prix de Rome. Avec Mastio dans « Callirhoé » et Marie Lafargue qui interprétait Diane, nous eûmes la joie de participer au succès du jeune compositeur qui obtint le Premier Grand Prix de Rome.

Nous allions exécuter à nouveau la « Cantate » primée, dans les salons du Secrétaire Perpétuel de l'Institut et de Mme Larroumet.

Auditoire de choix, composé en partie de Membres de l'Institut, plus particulièrement de l'Académie des Beaux-Arts. Soirée toute de cordialité et d'impressions artistiques, où Massenet jubilait en prônant son nouveau « poulain ».

A l'issue de cette aimable réception, je devais recevoir de Gustave Larroumet la lettre que voici :

 

Institut de France, Académie des Beaux-Arts.

Paris, le 8 novembre 1899.
Monsieur,

Veuillez me permettre de vous offrir ce tout petit et tout modeste souvenir de la soirée pendant laquelle nos invités ont eu le très grand plaisir de vous entendre. Il n'a d'autre valeur que de porter la signature de l'un des grands artistes qui vous ont applaudi. Je vous demande de le mettre sur votre table comme presse-papier sur vos bulletins de répétition.

Madame Larroumet se joint à moi pour vous assurer de notre cordiale gratitude et je vous prie, cher Monsieur, d'agréer l'expression de nos meilleurs et plus dévoués sentiments.

Gustave LARROUMET.

 

Ce souvenir était un joli chien en bronze, portant la signature du grand animalier Frémiet.

 

***

 

Loin de s'améliorer, l'état de santé de ma compagne ne faisait qu'empirer, ce qui n'était pas sans danger. Néanmoins, dans l'espoir qu'une grande satisfaction morale serait susceptible d'influer heureusement sur la maladie, je pris la décision de donner mon nom à celle qui, depuis plusieurs années, partageait mon existence.

Le 22 juin 1899, nous nous unissions par les liens du mariage à la mairie du XVIIIe arrondissement et à la petite église de Montmartre.

Hélas ! l'avenir allait faire regretter amèrement ce geste si humainement désintéressé.

Cette petite anecdote en passant : Comme on le suppose, les relations avec mon directeur restaient moins qu'amicales. Ayant une répétition le jour du mariage et m'étant bien gardé de solliciter l'autorisation de n'y pas prendre part (ce qui m'eut été refusé), je dus au milieu du repas de noce planter là épouse et invités afin de voler où m'appelait le devoir et ce, en habit de soirée. Prenant la chose plaisamment, j'affirmai aux camarades : que désormais je revêtirais cette tenue de cérémonie pour les répétitions, dans le but d'en imposer la mode...

Ma tâche accomplie au théâtre, je pus rejoindre femme et amis et participer à un peu de gaieté. Celle-ci devait être de courte durée, les lendemains devant assombrir des années de ma vie.

En même temps que le nom, je donnais une famille tant désirée par mon épouse, orpheline dès son enfance. Seule, lui restait une sœur cadette avec laquelle elle était désunie depuis longtemps.

Adoptée par mes parents, qui s'étaient déplacés pour venir assister à notre mariage, ma femme reçut un accueil affectueux à la maison paternelle où nous vînmes passer les vacances pendant la saison estivale. Cette vie familiale devait être éphémère ; le caractère entier, orgueilleux de ma conjointe, que la maladie rendait acariâtre, jeta le désarroi parmi nous. Aux vacances suivantes, nous dûmes vivre loin de mes parents péniblement affligés, comme moi-même, de la triste situation qui nous était imposée.

Au lendemain de vacances troublées par les conflits familiaux, il fallut reprendre contact avec la rue Favart. Est-ce le remords ou les exigences de mon concours, peut-être les deux, le directeur sembla vouloir améliorer nos relations ; un fait tout au moins suivi d'autres paraissait l'indiquer.

Comme le soulignait le Nouvelliste de Bordeaux, la succession de Clément, très regretté des bordelais, avait été dangereuse pour moi. La situation de mon successeur, la saison suivante, devenait également redoutable. Dès ses débuts, mon remplaçant, devant l'accueil peu favorable du public, se trouva dans l'obligation de résilier.

L'ancien associé de Gravière, M. Castex, resté seul directeur, se trouvant dans le plus grand embarras, songea à récidiver le geste qui avait si bien réussi la saison, précédente, et vint directement prier Carré de bien vouloir lui céder à nouveau Léon David. Cette demande fut accueillie par un refus formel. Cependant, devant l'insistance et les difficultés de son interlocuteur, et bien que je fusse nécessaire à la bonne marche du répertoire, Carré consentit à m'accorder un congé de quelques jours (si j'étais d'accord avec le directeur de Bordeaux).

Je reçus aussitôt la visite de M. Castex, lequel acquiesça à mes prétentions : 600 francs par cachet pour six représentations en quinze jours.

A l'issue du cinquième spectacle, un télégramme me rappelait pour chanter « le Barbier » à l'Opéra-Comique.

En janvier 1900, M. Castelbon de Beauxhostes, mécène bien connu, sollicita mon concours pour Béziers, afin d'y venir donner deux représentations du « Barbier », ayant comme partenaires de jeunes débutants, ses compatriotes, sortis récemment et brillamment du Conservatoire de Paris.

Pour ces deux spectacles, je devais toucher deux mille francs, tous frais à la charge de la direction. Affiché au dernier moment à l'Opéra-Comique pour « Carmen », force me fut de ne participer qu'à une soirée, pour laquelle je touchai douze cents francs.

Entouré de jeunes néophytes pleins de qualités mais dénués d'expérience, la tâche, bien que lourde, m'était agréable, et les biterrois témoignèrent à leurs jeunes compatriotes un accueil enthousiaste.

A la fin du spectacle, lorsque nous vînmes saluer, des cris se mêlèrent aux applaudissements : la « rominnce, la rominnce... » Interloqué, ne comprenant pas la portée de ces vociférations, je restai coi. Quelqu'un d'accoutumé me fit comprendre que je devais, selon l'usage, chanter une romance. Pris au dépourvu, n'ayant aucun morceau de musique à ma disposition, une partition de... « Mignon » se trouvant là, je dus, à la grande joie du public, chanter les couplets du troisième acte. Mes partenaires se firent également entendre et cet intermède improvisé transporta de joie l'auditoire qui en eut pour son argent.

En mars, on effectuait, rue Favart, une reprise des « Pêcheurs de Perles », de G. Bizet. Malgré l'insistance d'André Messager, alors directeur de la Musique, qui me désignait comme ayant les qualités requises pour le rôle de « Nadir », Carré s'entêta à le faire chanter par Maréchal, lequel, malgré ses belles qualités vocales, manquait de souplesse et ne pouvait en soutenir l'a tessiture. La première représentation fut défectueuse et on dut, pour la seconde, faire appel à mon concours. Fort heureusement en possession du rôle, l'ayant chanté à Alger, ce devait être une nouvelle victoire à mon actif.

Le premier mai, nous créâmes, avec les camarades Laisné, artiste consciencieuse et charmante, Delvoye, dont le délicieux organe se dépensait généreusement, « le Follet », ouvrage en un acte qui, malgré son insignifiance, nous imposa huit représentations et un accident dont Delvoye devait être victime. Ce dernier, allumant en scène un flambeau, frottait une allumette sur sa boîte, qui prenant feu adhéra à sa main. Notre pauvre camarade sortit de scène jetant des cris déchirants, alors que, désemparés, nous dûmes achever l'acte.

On donna une reprise intéressante d'un ouvrage abandonné depuis de nombreuses années, « les Visitandines », deux actes du compositeur Devienne. Dans ce petit chef-d'œuvre de musique bouffe, un travesti en Visitandine m'amusait beaucoup et reçut un accueil des plus flatteur.

Peu à peu, nos rapports avec Carré s'assouplissaient. A l'une de mes visites dans son bureau où j'allais solliciter une autorisation, celui-ci, en me donnant satisfaction, ajouta spontanément : « Eh bien, M. David, votre engagement arrive bientôt à expiration, il nous faudra parler de son renouvellement ». Interloqué, je dus répondre évasivement, et nous nous quittâmes sur un serrement de mains.

A quelques jours de là, les directeurs récemment désignés aux destinées du Théâtre Royal de la Monnaie de Bruxelles, venus à Paris pour la constitution de leur troupe, sollicitèrent ma collaboration, en vue de la saison 1900-1901, à des conditions avantageuses.

J'eus l'idée de voir Carré pour le mettre au courant de ces pourparlers afin de brusquer sa décision à mon égard. J'y renonçai.

Renouveler mon engagement rue Favart nous exposerait peut-être à de nouveaux heurts.

Et puis, avide de changement d'air, d'un contact inaccoutumé avec un public très mélomane, dans un pays intéressant que je n'avais fait qu'entrevoir, toutes ces raisons, et d'autres, plaidaient en faveur de mes nouvelles dispositions.

Je traitai avec MM. Kufférath et Guidé.

Le 24 juin, « Mignon », après « Carmen » et « Lakmé », fut ma dernière représentation à l'Opéra-Comique. J'y devais revenir.

Quant au procès en appel, je l'abandonnai, par lassitude et aussi en raison de l'attitude plus con­ciliante de Carré, lequel en reconnaissant ses torts a dû apprécier son directeur de la scène à sa piètre valeur.

Au cours de mon engagement de trois ans à l'Opéra-Comique, j'interprétai treize ouvrages, plus sept à Bordeaux. Le nombre des représentations s'est chiffré à 188, auxquelles viennent s'ajouter 55 à Bordeaux, Nantes, Cherbourg, Béziers, etc...

Participant à de nombreuses fêtes de bienfaisance, je contribuai également à de multiples soirées dans divers salons. L'une d'elle notamment, m'était procurée par Carré. Celui-ci, mettant en scène le troisième acte de « Werther », que devait interpréter, chez elle, la maîtresse de maison, se trouva fort embarrassé par une indisposition subite de l'interprète du héros de Goethe. En hâte, Carré me fit chercher alors que je me mettais au lit, après une journée exténuante. Je dus ce soir-là consentir un gros effort pour vaincre la fatigue, me costumer et faire un raccord d'une mise en scène modifiée par les exigences du salon.

L'auditoire se montra enthousiaste ; Charlotte, ainsi que le directeur, extrêmement, satisfaits, et moi heureux d'aller me replonger dans les bras de Morphée.

Avant de quitter la rue Favart, j'allai présenter mes salutations au directeur de l'Opéra-Comique qui, déjà au courant de mon engagement à Bruxelles, en paru fort déçu. Aussi nos adieux furent-ils plutôt brefs.

Ce n'est pas sans quelques regrets que, pour la seconde fois, j'abandonnais cette Maison où je vécus tant de souvenirs et de joies artistiques, en même temps que les déboires et tribulations que l'on sait. Au sujet de ces derniers, j'ai tenté d'en approfondir les causes exactes, d'en rechercher la source. Je me suis généralement heurté à un mutisme à peu près complet, cependant que quelques voix me répondaient brièvement : « Cherchez la femme... »

 

***

 

C'est encore en Vendée que je vins jouir du repos annuel avant d'affronter le public bruxellois.

Le 1er septembre 1900, j'arrivais dans la Capitale de la Belgique — faubourg de Paris — tant la vie identique s'y prolonge. Mis à la disposition des nouveaux directeurs, ceux-ci m'accueillirent cordialement.

Dès la première répétition, j'éprouvais une satisfaction intense, en présence de cette belle et grande salle de théâtre, dont l'acoustique est remarquable ; ma joie grandissait en évoluant à l'aise sur un vaste plateau.

Mes débuts s'effectuèrent le 7 septembre 1900, dans « Lakmé ». La jeune indoue était Marie Thiéry, mignonne poupée chantante, à la voix sonore et souple, transfuge également de l'Opéra-Comique. La réussite de cette première soirée fut complète. MM. Kufférath et Guidé devaient être félicités par la « presse » et les abonnés sur le choix de leur troupe.

En second spectacle, « Mireille » confirma la bonne impression du début.

Puis, ce fut « Faust », trois fois de suite, avec trois Marguerite différentes. Ce fait ne manqua pas d'inspirer à la Presse des commentaires amusants.

La première Marguerite, grande, forte et brune. La seconde également grande, mais mince et blonde. Tandis que Marie Thiéry, représentant la troisième, donnait, dans ce personnage, l'impression d'une fillette, ce qui inspira à un quotidien l'écho suivant : « Décidément ce vieux polisson de « Faust », non content de changer de Marguerite à chaque représentation, s'en prend à présent aux petites filles... »

Une Revue du Music-Hall s'emparant du sujet, en conçut une scène locale assez drôle. On y voyait défiler trois Marguerite, dont une opulente, la seconde haute et sèche. Quant à la troisième, elle était représentée par... une enfant. A la suite, arrivait un grand déhanché au teint pâle et morbide, tenant dans ses mains un énorme bol sur lequel on lisait : Cacao Van-Houten ; le compère s'écriait alors : ah ! c'est ce pauvre David, exténué, vidé par ses nombreuses Marguerite !

La salle « s'esclaffait » et, de bon cœur, je faisais chorus.

En préparant la création de « la Vie de Bohème », les répétitions de l'œuvre de Puccini, sous la direction de l'auteur, se déroulèrent dans une ambiance d'ardeur et de dévouement. Familiarisé avec l'ouvrage pour l'avoir souvent interprété à Bordeaux, je pouvais conseiller utilement mes partenaires et activer ainsi le travail le plus ardu.

La première représentation eut lieu le 25 octobre 1900, en présence de Sa Majesté la Reine, et d'une salle sélecte, qui fit à l'ouvrage et aux interprètes un accueil enthousiaste. Puccini m'exprima sa satisfaction en m'embrassant sincèrement.

Les directeurs étaient dans la joie de leur première victoire, et les artistes jouissaient d'une détente heureuse. Ce spectacle tint l'affiche dix-sept fois de suite en six semaines et atteignit dans la saison trente et une représentations. L'interprétation soignée avec Marie Thiéry, adorablement jolie et de voix séduisante dans la jeune poitrinaire ; Jeanne Maubourg, grande coquette, de musicalité parfaite, prêtait à Musette un cœur d'or sous une allure empreinte d'insouciance. Mon excellent camarade Badiali apportait au personnage de Marcel son intelligence scénique, alors que Chalmain et Danlé rivalisaient d'entrain. Dans le rôle de Rodolphe, je dispensais les qualités déjà appréciées à Bordeaux dans ce même personnage.

Ce succès faillit être compromis par un incident. Au dernier acte, à cet instant douloureux de la mort de Mimi, comme je m'assieds à ses pieds en contemplation, j'entends un craquement sinistre, le lit menace de se rompre. S'il cède, c'est la culbute, le public s'en donnera à cœur joie et la pièce peut en souffrir. Par un effort surhumain, je réussis à me maintenir sur les jarrets, jusqu'à la fin de la scène. Ce fut un succès musculaire pour lequel les directeurs me félicitèrent chaudement...

L'état de santé à la maison, loin de s'améliorer, ne faisait qu'empirer, et le caractère suivait la courbe ascendante... Des scènes à tous propos rendaient la vie pénible. Mes succès excédaient mon épouse, et sa jalousie, sans raisons plausibles devenait intolérable. J'évitais cependant avec soin tout ce qui pouvait faire naître dans son esprit le moindre soupçon. A ce sujet me revient en mémoire une petite anecdote qui ne manque pas de saveur :

Je reçus au théâtre, d'une admiratrice inconnue, une lettre que je laissai sans réponse. Quelques jours plus tard, c'est à mon domicile que me parvint une seconde missive de la même écriture.

Fort heureusement, je me trouvais là pour recevoir le courrier et dissimuler à temps l'objet qui n'aurait pas manqué de provoquer une nouvelle scène.

Par quel moyen prier l'inconnue d'avoir à cesser sa correspondance susceptible de nuire à ma quiétude ?

Mon emploi consistant à remplir les rôles de jeunes premiers amoureux, je poussais la conscience artistique au maximum, en ayant soin, à la scène, d'enlever mon alliance. Les mains au théâtre sont souvent plus éloquentes que de grands gestes désordonnés. A la représentation qui suivit la réception de la seconde lettre, l'idée me vint d'enfreindre la règle, en gardant à l'annulaire de la main gauche celui qui devait être l'anneau révélateur.

Dans « Mireille », le rôle de Vincent permettait d'évoluer aisément et de mettre en relief mon talisman. Le stratagème réussit, car le lendemain je trouvais au théâtre une lettre... d'excuses.

J'avais ainsi évité du grabuge à la maison !

Le succès me créa vite de nombreuses et amicales relations, avec lesquelles réunions et dîners étaient fréquents. Bien que je fusse souvent dans l'obligation de décliner la plupart des invitations, il m'était cependant impossible de n'en pas accepter quelques-unes.

Lorsque les représentations de « la Vie de Bohème » s'espacèrent, « Carmen », « Rigoletto », « Faust », « Lakmé » et « Manon » alternèrent pour un nombre appréciable de spectacles. Dans chacun de ces ouvrages, m'imposant par des qualités diverses, le succès s'accentua de telle sorte que les directeurs renouvelèrent mon engagement pour la saison suivante avec augmentation sensible.

La clôture, s'effectuant le 5 mai, donna lieu de la part du public à des manifestations d'ardente sympathie, témoignant ainsi de son entière satisfaction à l'occasion de mon réengagement annoncé par la Presse.

Participant à une représentation au bénéfice d'une Société Française de Bienfaisance, je prolongeai mon séjour et quittai la Belgique le lendemain de ce spectacle.

 

***

 

C'est avec joie qu'après une année d'absence, je retrouvais Paris, les amis, mes relations et tant de souvenirs.

Malheureusement, sur les conseils de la Faculté, il fallut prendre une résolution grave. La séparation !

D'une consultation sérieuse, après analyse approfondie, il en résulta qu'un séjour à la montagne, dans un sanatorium devenait urgent pour ma malade.

Hélas ! Cette décision obligatoire, absolue, devait par la suite créer à chacun de nous une existence parsemée de complications affligeantes, qui s'aggravèrent d'année en année.

Retourné seul à Bruxelles, je dus me résoudre à la vie d'hôtel. Heureusement, cette deuxième saison devait être extrêmement chargée. En outre du répertoire varié et, des reprises de « Roméo et Juliette », dont six représentations en un mois n'épuisèrent pas le succès, des « Pêcheurs de Perles », nous préparions la création en français de « l'Enlèvement au Sérail », de Mozart, et « Grisélidis », de Massenet, dont les études s'effectuèrent sous la direction de l'auteur, qui déjà m'honorait de son amitié.

Très absorbé par les multiples répétitions que nécessitait la diversité des spectacles et les changements de partenaires, j'avais peu de loisirs pour me rendre compte de la nouvelle existence qui m'était imposée.

La Municipalité de Marseille venait de décréter que pour la saison 1902-1903 le Grand-Théâtre serait mis en régie, administré par un directeur artistique. Aussitôt le choix de celui-ci arrêté, je reçus des propositions d'engagement.

Cinq mille francs par mois fut ma réponse.

Alors que me parvenait l'acquiescement à mes prétentions, le directeur de Lyon, dont les édiles venaient également de prendre pour le Grand­-Théâtre les dispositions identiques, vint à Bruxelles dans le but de m'engager.

C'était le camarade Mondaud, de l'Opéra-Comique qui, abandonnant la carrière vocale pour se consacrer à la direction, avait spontanément songé à m'attacher à sa troupe. Je dus répondre : que j'étais sur le point de traiter avec Marseille.

— A quelles conditions ?

— Cinq mille.

— Je t'offre cinq mille cinq.

— Aussitôt, je télégraphiai à Marseille : « Lyon offre cinq mille cinq ».

Réponse : — Vous offre six mille.

Lyon rétorque : — Six mille cinq.

Enfin le directeur de Marseille, à qui je transmis les dernières propositions de son collègue lyonnais, me télégraphia :

— Vous engage à sept mille.

Jugeant que ce petit jeu devait cesser, j'accordai la préférence à Marseille, en raison de son climat plus hospitalier, de sa vie large et des souvenirs d'antan.

Après une soirée d'adieux touchants, où se manifesta toute la sympathie, l'affection que me témoignèrent les amis connus et inconnus, j'abandonnais ce beau théâtre, ce public attachant que d'ailleurs je devais retrouver.

Avec les directeurs, dont le goût artistique se révéla dans maints spectacles, le théâtre de la Monnaie possédait un cadre de chœurs excellent et un orchestre de premier ordre. Seul, le premier chef, brillant musicien, travailleur courageux et infatigable, mais au bras pesant, était un lourd batteur de mesure. Il advenait ainsi que les « piano » ou « pianissimo » se manifestaient par des « forte » qui, ajoutés à l'uniformité d'une exécution, accablaient les chanteurs obligés de toujours dépenser le maximum.

A une représentation de « Manon », dans le quatuor du second acte, où l'orchestre avait coutume de tonitruer, je suggérai à mes camarades d'être muets. La consigne observée, nous ouvrîmes la bouche en articulant les paroles, mais... sans voix. Le chef d'orchestre, pas plus que le public, ne s'aperçurent de la supercherie.

Mon bon vieux Rühlmann, que n'étais-tu né quelques années plus tôt.

 

***

 

De retour à Paris, une proposition d'engagement pour le Caire et Alexandrie m'était formulée.

— Impossible, je viens de traiter avec Marseille.

— Il ne s'agit pas de la saison prochaine, mais de 1903-1904. Quelles seraient vos conditions ?

— Dix mille par mois, voyages première classe et transport des bagages aux frais de la direction.
— Bien, nous allons les soumettre au directeur.
Quelques jours après, nouvelle convocation.

— Votre chiffre est accepté, rédigeons et signons l'engagement.

J'avais, en un mois, traité pour deux années de contrats, auxquels devaient s'ajouter des séries de représentations à Bordeaux, Biarritz, Lausanne, Vichy, Royan, etc...

Les lendemains de cette satisfaction devaient me réserver une douloureuse épreuve : la mort de mon père âgé seulement de 54 ans.

Aussitôt que ma situation le permit, j'eus le plus vif désir de procurer aux miens une existence paisible. Afin qu'ils fussent libérés de tous tracas, je fis liquider leur commerce et transformer la maison paternelle en habitation bourgeoise.

Souffrant depuis quelque temps, mon père ne devait guère jouir de cette vie aisée. Je l'avais fait venir à Paris afin de consulter un spécialiste réputé. Ce dernier resté assez discret quant à l'état réel, j'en conclus que son silence était éloquent ! Malgré les soins et le dévouement de ma mère, notre cher malade, devenu l'ombre de lui-même, décédait le 28 juin 1902.

Ce fut un gros chagrin, doublé pour moi d'inquiétude de laisser seule ma pauvre mère si accablée.

 

***

 

Le 9 octobre 1902, la scène de l'Opéra de Marseille, où j'avais vécu tant d'émotions cinq années auparavant, me donnait l'occasion de reprendre contact.

Le public curieux, anxieux même, de s'assurer si les qualités appréciées anciennement s'étaient amoindries ou au contraire développées, sembla tout heureux de constater que la voix et l'autorité s'affirmaient davantage.

Les débuts inhumains, dont j'ai parlé en son temps, étaient abolis. Seule, une Commission Municipale jouissait du privilège d'admettre ou refuser tel artiste qui lui semblait défaillant. Mon contrat, prescrivant sur l'affiche la « Vedette », en représentation, me dispensait de cette formalité.

Pendant le premier mois, le répertoire assura les spectacles en attendant la création de « la Bohème », de Leoncavallo, dont les répétitions furent nombreuses. La première représentation eut lieu le 28 novembre.

De prime abord, le public fut un peu déconcerté par cette nouvelle « Bohème », ayant peu de similitude avec « la Vie de Bohème », de Puccini, déjà connue. Néanmoins, le succès se dessina progressivement et l'œuvre tint l'affiche dix-huit fois en quatre mois. En alternance de belles représentations de « Carmen », avec Delna, réalisèrent de brillantes recettes.

Heureux de nous rencontrer avec ma camarade, nous évoquâmes les souvenirs de nos débuts dans « les Troyens ».

Je devais, au cours de ces représentations, devenir le précurseur involontaire du mariage de Carmen avec un mien ami de passage à Marseille.

Sportif, véritable athlète, abonné au Théâtre de la Monnaie de Bruxelles depuis sa jeunesse, ce camarade, venu me faire visite, manifesta le désir d'être présenté à Delna qui l'avait fort impressionné.

Ce premier contact dut avoir des lendemains et comme conséquence : l'union de ces deux êtres semblant faits l'un pour l'autre. Leur bonheur devait, je crois, être éphémère !...

Après « Carmen », « Werther » allait me réserver une satisfaction artistique profonde. Je me produisais dans ce rôle pour la première fois devant le public marseillais. Accouplé à Mme Mazarin, transfuge de l'Opéra, « Charlotte » de belle ligne, douée d'une voix émouvante doublée d'une parfaite musicalité. Nous imposâmes puissamment notre interprétation, et l'œuvre de Massenet, accueillie chaleureusement, compta pour une des manifestations artistiques les plus marquantes de la saison.

Voici en quels termes s'exprimait, dans son compte rendu de la première, le Petit Marseillais, sous la plume de Claude Rial :

 

Mais parlons de « Werther » ! — « Werther », c'était M. Léon David dont nous commencions à nous lasser de dire qu'il était joli chanteur et comédien adroit. Hier soir, il a fallu varier la note. Notre ténor a été mieux qu'un joli artiste : il a été grand artiste ! Et ce mot sincère nous dispense d'en dire plus long.

 

— Chronique de l'Homme Masqué :

 

« Werther » a fait sa réapparition hier au Grand Théâtre. M. Léon David a de nouveau triomphé dans ce rôle qu'il a interprété en grand artiste et les plus vives félicitations lui sont dues.

 

Du Phocéen :

 

« Werther », grâce à M. Léon David, fait réaliser de superbes recettes : La façon toute personnelle dont le talentueux ténor de l'Opéra-Comique a conçu le rôle de « Werther » est si près de la vérité, que le public partage ses souffrances. Il chante et joue ce rôle d'une façon irréprochable, qui ne craint aucune comparaison.

 

Entre deux spectacles, je m'échappai à Montpellier pour y chanter « Lakmé », à l'occasion d'un gala. J'y retournais un mois après interpréter « Werther », dont le succès à Marseille avait fait écho près des Montpelliérains.

A propos de ces deux représentations, je ne résiste pas au plaisir de conter une anecdote qui se situe à trente-cinq années de distance :

Lorsque je dus être nommé Chevalier de la Légion d'honneur, en 1936, notre ami Louis Aubert, député de Vendée, eut l'occasion de me présenter à Mario Roustan, alors Ministre de l'Instruction Publique et des Beaux-Arts. Quelle ne fut pas ma surprise, mêlée de satisfaction, lorsque M. le Ministre nous raconta : que jeune étudiant à l'époque où je me fis entendre à Montpellier, il était, avec de nombreux camarades, un fervent admirateur de Léon David, dont l'interprétation du héros de Goethe notamment, les avait enthousiasmés et qu'ils participèrent bruyamment aux applaudissements de la salle entière. Nous nous entretînmes longuement de ces soirées avec cet homme aimable en évoquant de charmants souvenirs. Ce brave ami Aubert était tout radieux de cette heureuse rencontre.

Pour le dernier mois d'exploitation, la direction monta « Grisélidis », de Massenet, œuvre mise au répertoire à Bruxelles et qui eut cinq représentations. Entre deux de celles-ci, je me fis entendre à Toulon dans « le Barbier ».

Le 7 avril avait lieu le spectacle de Clôture avec « la Bohème ».

Bien que moins troublée que la saison de 1896, dont j'ai longuement parlé, la salle Beauvau vécut cependant des représentations de grand opéra assez houleuses, qui donnèrent lieu à plusieurs résiliations.

Cette tentative de « Régie » par la Municipalité, fut loin de donner satisfaction au point de vue administratif, chaque conseiller ou employé de bureau s'arrogeant un droit quelconque, conduisant à la gabegie. Sagement, pour la saison suivante, on nomma un directeur subventionné, mais seul responsable.

En dehors des témoignages de sympathie exprimés par le public aux artistes estimés, d'autres manifestations, non moins touchantes, leur sont adressées, soit individuellement ou par groupe, comme celle-ci, reçue au cours des représentations de « Werther ».

 

Marseille, le 8 février 1903.
A M. Léon David,

Artiste Lyrique.

Il est des choses, Monsieur, dont on ne peut garder le secret, et nous voulons parler ici de l'enthousiasme soulevé chez nous par votre magistrale interprétation du rôle de « Werther ». Aussi, permettez à quelques habitués du Grand-Théâtre, qui aiment l'art lyrique, non par snobisme, mais par goût, par passion, de vous adresser leurs plus chaleureuses félicitations.

Nous n'avons jamais vu interpréter le rôle de « Werther » de si majestueuse façon, et nous piquant de connaître un peu l'histoire du noble, délicat et quelque peu philosophe héros de Goethe, permettez-nous encore de vous dire qu'il n'est pas possible de mieux incarner un si difficile personnage. Merci donc, Monsieur, pour les délicieux moments que votre admirable talent nous procure.

Honneur au grand tragédien lyrique qu'est M. Léon David.

Un groupe de vieux et de jeunes habitués du Grand-Théâtre.

Ont signé : Suivent onze signatures.
Comme adresse pour le groupe : 50, rue de l'Abbé-de­-L'Epée, Marseille.

 

Cette autre missive, pleine de naïveté, adressée à Mlle Marie Delna et M. Léon David, Grand
Théâtre-Opéra Marseille, dont je respecte la teneur :

 

Marseille, février 1903.

Des américains ayant eu le plaisir énorme d'entendre les voix divines et divins des chanteurs Marie Delna et Léon David. La première dans rôle Carmen à Nîmes, le ténor dans le rôle de Werther à Marseille, ont été très impressées des voix sublimes ; et espèrent de toute cœur les entendre encore à Toulon-Opéra bientôt ensembles rôle de Carmen qui devait être suprême ? La voix du ténor Léon David est plus belle que celle de Van Dyck et de Reszké de Paris. Ça serait difficile d'en trouver une étoile comme Marie Delna qui a tant de charme. Que nous serions heureux de vous serrée bien vos mains tous deux vous qui donnent du plaisir extase. Compliments chaleureux des Etats-Unis.

Février 1903.

 

Ce style décousu, autant qu'ingénu, ce langage pittoresque pour exprimer leur admiration, nous a amusés en même temps qu'infiniment touchés Delna et moi.

 

***

 

Le Grand-Théâtre de Bordeaux ne fermant ses portes que le 30 avril, j'avais traité avec la direction pour six représentations de gala, dont la première eut lieu dans « les Pêcheurs de Perles », auxquels succédèrent « le Barbier » et « Lakmé ». Très suivis, ces spectacles furent lucratifs pour le directeur, qui s'empressa de solliciter mon concours pour six nouvelles soirées, à réaliser au début de la saison suivante, avant de m'embarquer pour l'Egypte.

Après quelques vacances, pendant lesquelles je dus incorporer les études du « Roi d'Ys » et de « Cavalleria Rusticana », je regagnai Biarritz, station balnéaire très appréciée pour la douceur de son climat et mis à la mode par les séjours qu'y fit l'Impératrice Eugénie.

Ville un peu apprêtée, mais dont le pays et ses environs dégagent un pittoresque plaisant. On y respire déjà le voisinage de l'Espagne et ses plages, très fréquentées par la haute société de toutes les nations, offre beaucoup d'agrément.

Devant un public cosmopolite mais élégant, le Casino Municipal présentait une troupe et un orchestre de premier ordre. Du 19 août au 19 octobre, je pris part à vingt et un spectacles du répertoire auxquels sont venus s'ajouter les deux ouvrages de Lalo et de Mascagni.

Bordeaux de nouveau m'attendait. Du 21 octobre au 13 novembre, j'y chantai « Manon », « Lakmé », « Carmen », « Roméo » et « le Barbier ». Ce dernier ouvrage offrait aux bordelais un attrait particulier dans l'interprétation. Le directeur, Frédéric Boyer, qui accomplit une brillante carrière comme baryton d'opéra-comique, et acquit en tant que chanteur, une grande notoriété avait, sur le désir de son public, et bien que retiré de la scène depuis longtemps, consenti à interpréter à mes côtés le rôle de « Figaro », dans lequel il excellait et dont le souvenir était resté vivace. L'un et l'autre étions désireux de nous rencontrer dans cet ouvrage ; aussi fîmes-nous assaut de science et d'adresse en y ajoutant tout notre cœur.

Le premier acte était enlevé et vocalisé dans une quasi-perfection. Les longues ovations dont nous fûmes l'objet vinrent nous en convaincre, et mon aîné, très ému, en était rajeuni. La leçon de Chant, au troisième acte, donna lieu à un véritable concours qui déchaîna l'enthousiasme.

Cette soirée mémorable doit compter dans les annales du Grand-Théâtre.

En raison des recettes que réalisait l'influence de mon nom à l'affiche, le directeur m'engagea de nouveau pour dix soirées de gala à effectuer en avril, à mon retour d'Egypte.

Décidément, j'étais tenté d'adresser des sentiments de gratitude à l'adjudant Carré et à son fourbe acolyte, pour la goujaterie dont ils firent preuve en m'exilant à Bordeaux.

 

***

 

Pour atteindre Alexandrie, dans le but de visiter l'Italie, je résolus d'aller m'embarquer à Naples. Désireux d'évoquer les souvenirs de mon premier voyage sur la Côte d'Azur, je suivis le littoral méditerranéen.

Après Vintimille, station frontière, et San Remo déjà connus, j'effectuai un arrêt à Gênes, surnommée la Superbe, en raison de son site et de ses nombreux palais de marbre. Son port, très important, en fait la première ville d'Italie au point de vue commerce. Ses cathédrales, ses palais sont des œuvres d'art admirables, comme le Campo-Santo, ou Cinitero di Staglieno, ce cimetière, un des plus grandioses de l'Italie, avec ses remarquables monuments funéraires.

« La Ville Eternelle », Rome, dont je n'essaierai point de décrire les beautés artistiques trop nombreuses et inaccessibles à ma modeste plume. Cependant, je ne puis oublier la « Villa Médicis », devenue l'Académie française des Beaux-Arts, fondée par Louis XIV et qui, pendant trois ans, reçoit les architectes, peintres, sculpteurs et musiciens français ayant obtenu le Grand Prix de Rome. Dans le réfectoire, à côté de portraits d'artistes célèbres : Bouguereau, Barrias, Hébert, J.-L. Pascal se trouve celui de mon regretté ami Massenet.

Saint-Pierre du Vatican, la plus grande église du monde, sinon la plus belle, m'a laissé une impression profonde. La statue en bronze de Saint-Pierre, sur un socle de marbre blanc, est des plus imposante, cependant que l'un des pieds est devenu concave par les baisers des fidèles.

Je restai frappé de stupeur à la vue de fanatiques en haillons qui, avec une exaltation morbide, semblaient vouloir dévorer de leurs lèvres l'objet sacré. J'évoquai à cet instant les scènes de la Grotte de Lourdes, également inspirées par la même passion, la même foi.

Pressé par le temps, Naples, la plus populeuse ville d'Italie, occupant un des plus beaux sites du monde, m'attirait. Son admirable golfe, ses bords ensoleillés, grouillant de nombreux petits bateaux, d'où s'échappent des chants populaires accompagnés sur la mandoline, exercent sur l'étranger un charme indéniable. « Vedi Napoli e poi muori ! »

Je m'évadai pour tenter l'ascension du Vésuve, excursion indiquée aux touristes par son attraction particulièrement attachante. Le trajet agréable, toujours attrayant par Portici, où se situe l'opéra d'Auber, « la Muette de Portici ». Puis Herculanum, Pompéi détruites par une éruption de ce volcan en l'An 79, mis à jour depuis 1719 et 1748, dont l'apparence offre la plus saisissante évocation de l'antiquité.

On reste frappé, troublé même par la conservation de certaines peintures murales et autres objets.

En 1903, époque où j'accomplis ce voyage, le funiculaire existait déjà ; je lui préférai le cheval, avec guide, et mes jambes ; moyens épuisants, mais offrant un intérêt plus saisissant.

Nous chevauchâmes ainsi par des vignes luxuriantes, champs de lave ; non sans une halte dans l'une des rares auberges qu'on y rencontre, afin d'y déguster le fameux vin de Lacryma-christi.

Arrivés au bas du Vésuve, il s'agissait d'atteindre dans les cendres le sommet à plusieurs centaines de mètres. De nouveaux guides attendant là avec des câbles ou courroies, offrent leurs services aux ascensionnistes.

Convaincus de nos forces musculaires, en compagnie de quelques touristes, nous déclinâmes les avances des aides en partant seuls. Oui, mais... dans cette matière mouvante nos pas de quarante à cinquante centimètres, se réduisaient à presque rien.

Après une heure d'un tel exercice, au contact d'une température surchauffée ; harassés, en nage, nous dûmes avoir recours aux guides, lesquels, persuadés que nos efforts seraient vains, escortèrent ce groupe stoïque... et lui imposèrent un tarif double. Attachés à la ceinture, nous étions remorqués ainsi jusqu'au but.

Cet immense plateau, dont certaines fissures de cinquante à soixante centimètres de profondeur laissent apparaître de la lave toujours en feu, rappelle que nous marchons sur un brasier. Ce spectacle grandiose vous étreint lugubrement.

Conduits à une source de lave à coulées enflammées, invités à y jeter un sou de bronze, celui-ci, retiré aussitôt, se trouve, au contact du froid, encastré par la solidification.

La descente, plus facile, donne l'impression de laisser derrière soi quelque chose de magique.

 

***

 

Le lendemain, embarquement pour Alexandrie sur un paquebot italien.

Le détroit de Messine se montre peu accueillant. J'ai l'impression de jouer « le Voyage en Chine », mais d'avoir troqué mon rôle de brillant officier de marine, pour celui du pauvre Alidor de Rosenville...

Escale à Messine, plaisante ville de Sicile, en amphithéâtre, possédant une jolie cathédrale, un large port donnant accès à de nombreux bateaux. Le soir même nous faisons route sur Alexandrie pour y débarquer deux jours plus tard.

Avant de se diriger sur la capitale de l'Egypte, par où débutait la saison théâtrale, nous dûmes faire le change et essayer de se familiariser avec la monnaie égyptienne.

Pressés de partir, il fallut effectuer en quatre heures, par une température accablante, les deux cents kilomètres qui nous séparaient du Caire. La poussière de sable est à ce point intense que des panneaux de bois sur les vitres des fenêtres sont indispensables, rendant ainsi le trajet un peu monotone. Nous pûmes cependant apercevoir, échelonnés sur le parcours, des villages arabes, dont les habitations ont quelque analogie avec les « bourrines » de nos marais vendéens.

Le Caire était la plus grande ville de l'Afrique et du monde arabe, peut-être la plus cosmopolite. C'était également la résidence du Khédive « Vice-Roi d'Egypte ». Sa population, qui se compose de Français, Anglais, Autrichiens, Allemands, Grecs et Italiens, auxquels viennent s'ajouter les Arabes, Turcs, Juifs, Nègres de tribus différentes, Bédouins, Syriens, Perses, Hindous, etc... vêtus de façon bigarrée, produit une note exotique du plus curieux effet.

Par cette énumération, on serait fondé d'imaginer une véritable tour de Babel, alors qu'après un court séjour, on constate qu'il n'est pas indispensable d'être polyglotte pour s'y tirer d'affaire.

Le théâtre est né en Egypte avec l'occupation française. Bonaparte avait la préoccupation du théâtre et dans une lettre au Directoire, faisant connaître ce qui manquait à l'armée, Bonaparte demande : une troupe de comédiens, une troupe de ballerines, etc., etc...

C'est à l'Opéra-Khédivial, où je devais me faire entendre, que fut créé, en italien, le 24 décembre 1871, « Aïda », de Verdi.

Dans cet élégant théâtre, quelques loges grillagées sont à la disposition des femmes arabes voilées. Pour le public européen, où l'habit noir est de rigueur, les femmes revêtaient la toilette de soirée.

A la troupe française étaient adjoints de très bons chœurs italiens, alors que mon ami Rey, l'excellent chef d'orchestre français, dirigeait un groupe de musiciens d'au-delà des Alpes. Bien que cette association de langues fut quelquefois gênante, pour les uns et les autres, la fusion se réalisa assez vite. Cette combinaison d'une troupe française entourée d'éléments italiens se justifiait par des raisons économiques.

De cet amalgame des différentes races composant la population, il en résulte un auditoire aux goûts divers, partant, peu facile à satisfaire entièrement. Aussi, le spectacle d'ouverture, « Werther », fut-il accueilli avec quelque froideur envers certains artistes. Voici à ce propos comment s'exprimait la Presse Cairote :

 

L'Egypte.

« Werther » l'œuvre si troublante de Massenet, a servi de débuts à la troupe du Théâtre Khédivial de l'Opéra. Mme ..... n'a pas eu le don de plaire à bon nombre de spectateurs.

Les honneurs de la soirée reviennent de droit et sans conteste à M. Léon David, notre ténor, qui a composé de brillante façon le rôle de Werther. De voix chaude, se prêtant à toutes les nuances et parcourant avec aisance le registre supérieur, M. David a soulevé à maintes reprises les bravos de la salle entière. Rappelé trois ou quatre fois après chaque acte, il fut l'objet de véritables ovations.

 

L'Imparziale (journal italien).

... Au contraire, le ténor Léon David, un chanteur parfait, artiste plein de sentiment, chaud et vibrant, a seul réussi à transformer la salle par un enthousiaste succès.

 

Le Progrès.

On a chaleureusement applaudi et rappelé à bon droit M. Léon David, le ténor de l'opéra-Comique de Paris, dont la jolie voix et le jeu élégant ont vraiment enthousiasmé le public.

 

Après l'œuvre de Massenet, « Faust » et « le Barbier » devaient confirmer la bonne impression du début.

De nombreuses répétitions furent consacrées à la mise au point de « Grisélidis », nouveauté pour Le Caire, ainsi qu'à « Radomir », opéra n'ayant jamais vu le jour.

Au sujet de l'œuvre de Massenet, la Revue Egyptienne s'exprime ainsi :

 

Le rôle du ténor, rempli par M. David, ne comprend en somme que trois airs, mais combien ils sont chantés d'exquise façon par M. David qui, décidément, a la voix la plus charmeuse et la plus prenante qu'on puisse entendre.

 

« Radomir », opéra de Jianni-Galletti, musicien de talent, professeur au Conservatoire, était une véritable création. Ce jeune compositeur a écrit une musique expressive, claire, bien que traitée de façon déjà moderne, sur un livret de M. Victor Sinano, président de la Société de l'Opéra. L'œuvre eut du succès, auquel je collaborai avec joie. La presse dut le constater de nouveau.

 

L'Imparziale :

M. Léon David est un parfait ténor. Il a dû bisser la romance d'amour qu'il a détaillée avec un art exquis. On ne dira jamais de M. Léon David tout le bien que l'on en pense. C'est la perfection même.

 

Bien que très absorbé par les spectacles et répétitions, le service du théâtre laissait suffisamment de loisirs pour visiter les points importants du Caire, la nouvelle ville et les vieux quartiers arabes. Ces derniers entre-croisés de ruelles étroites souvent boueuses, sont inaccessibles aux voitures ; les piétons, chariots, cavaliers, hommes, femmes et animaux y circulent pêle-mêle. Les souks (marchés) offrent un caractère oriental très particulier. J'en avais déjà apprécié le pittoresque à Alger et devais en priser à nouveau l'originalité à Constantinople, de même qu'à Tunis.

Dans la nouvelle ville, j'ai été frappé à la vue des Saïs. Précédant les équipages, ces coureurs, munis d'une longue badine, vêtus d'une culotte courte, d'une blouse serrée à la ceinture et de couleur éclatante comme le soleil, pieds nus, ont pour mission de discipliner les piétons sur le passage de leur voiture. Cette profession frisant l'esclavage a certainement disparu depuis l'invention de l'auto.

Les ânes du Caire, de race vigoureuse, étaient très demandés pour les excursions. Soignés, vifs, résistants, au trot dégagé, harnachés avec luxe, ils sont agréables à monter. J'en fis l'expérience en compagnie d'amis pour visiter de nuit, au clair de lune, les merveilleux tombeaux des Khalifes et des Mamelouks d'une impressionnante beauté.

Au lendemain d'une brillante représentation de « Faust », dans une promenade de jour sur ces charmants quadrupèdes, tandis qu'avec des camarades, nous récréant assez bruyamment, nous croisâmes le Président et le Directeur de notre Opéra. Ce dernier, amusé, mais voulant prendre un ton contristé, laissa tomber avec une indignation feinte, en me désignant : Notre Faust !... Ce fut un éclat de rire général.

Une faute regrettable serait de passer au Caire sans accomplir l'excursion des Pyramides et du Sphynx, effectuée à dos de chameaux, conduits par des bédouins. Pour les personnes sensibles au mal de mer, cette nouvelle monture est hasardeuse. Je n'eus d'ailleurs pas à en souffrir et conservai toute ma lucidité afin de m'imprégner de ces grands monuments historiques. Ce même mode de transport devait permettre de réaliser quelques déplacements au bord du Nil et dans le désert.

Au cours de ce séjour, je reçus la visite d'un... confrère, le premier ténor égyptien. Homme correct, vêtu à l'européenne, se faisant à peu près comprendre en notre langue. L'aller entendre s'imposait.

Dans une salle dépourvue de tout luxe, j'assistai à un spectacle bizarre. Aucun Européen dans le public composé d'Arabes. Sur la scène, des personnages costumés d'étrange façon, plutôt hétéroclite, chaussés de snow-boots, évoluaient lentement. D'une voix gutturale, ce collègue semblait improviser son chant par un ensemble de vocalises lentes, sortes de mélopées d'une expression nostalgique. Plus ce chant était coupé d'accidents vocaux, « couacs », « canards », plus l'auditoire manifestait son admiration. Non par des applaudissements, mais par un petit mugissement prolongé à bouche fermée.

Le premier acte de cette... comédie terminé, ma curiosité était satisfaite ainsi que la politesse rendue.

Après dix-sept représentations en deux mois, il fallait quitter, pour Alexandrie, ce pays captivant et son public enthousiaste.

 

***

 

Alexandrie, bien que deuxième ville d'Egypte, est l'une des places de commerce les plus considérables de la Méditerranée, en raison de sa position géographique et de l'importance de son port.

En alternance avec le Caire, le Théâtre Zizinia présentait des troupes françaises ou italiennes.

Quatre heures seulement de chemin de fer séparant les deux villes, la haute société se déplace volontiers pour assister à des spectacles de l'Opéra. Khédivial. De sorte qu'en arrivant à Alexandrie, la réputation de la troupe est déjà établie. C'est ainsi que Nos Echos traduit l'impression de la presse Cairote :

« Au moment où le délicieux ténor Léon David commence sur notre première scène une série de représentations, nous sommes heureux de citer ici les témoignages flatteurs du triomphal succès qu'il vient de remporter au Caire. »
Suivent les articles cités plus haut.

La Direction étant la même, celle-ci crut devoir choisir « Werther » comme ouvrage d'ouverture.

Déjà connu de nombreux spectateurs, et les échos des représentations étant parvenus à Alexandrie, l'accueil à mon entrée en scène fut des plus sympathique et la soirée devait être une longue succession d'ovations. On en peut juger par l'article suivant :

 

On savait que ce soir devait débuter Léon David et comme les Cairotes eux-mêmes ne purent que l'admirer, on s'explique facilement la prise d'assaut des fauteuils, loges et galeries. Disons de suite que le public ne fuit pas déçu dans son attente. M. Léon David nous donna un « Werther » idéal. Nul doute que le « Zizinia » ne soit trop petit chaque fois que ce merveilleux ténor devra chanter. Il a débuté par un coup de maître.

 

Le répertoire étant une réédition des ouvrages représentés au Caire, « le Barbier » succéda à « Werther », « Faust » à « Grisélidis ». Toujours en présence de très belles salles composées d'un auditoire exalté.

Comme « Radomir », présenté pour la première fois sur la scène du Khédivial, un nouvel ouvrage devait éclore au Zizinia, « la Dogaresse », opéra de M. Sinadino, cairote sympathique et musicien distingué, auquel nous dûmes consacrer nos efforts par de nombreuses études. L'œuvre fut accueillie avec ferveur et interprétée quatre fois avec la gracieuse de Tréville et Dangès qui apportait son autorité et sa belle sonorité au rôle du baryton.

Voici ce qu'en pensait le journal Alexandrie :

 

L'interprétation a été au-dessus de tout ce qu'on peut désirer. Léon David — à tout seigneur tout honneur — a chanté l'air : « O la Divine Créature... » avec une rare puissance d'émotivité. Son organe si chaud, si prenant, la facilité extraordinaire avec laquelle il s'en sert, font de lui un des premiers ténors de notre époque.

 

C'est par quinze représentations en six semaines que se chiffre le bilan de ce séjour à Alexandrie.

La visite de Fursy et sa troupe en tournée, consacrant aux Alexandrins quelques soirées dans le hall de l'Hôtel Khédivial, nous apporta un peu de parisianisme avec l'esprit « rosse ».

L'heure du retour en France allait sonner. La dernière représentation donna lieu à d'émouvantes manifestations. Combien de témoignages de sympathie n'ai-je pas reçu, tel cet acrostiche amusant et anonyme :

 

L éon David ! Un enchanteur
E t des sens et du cœur

O n l'entend et l'on rêve
N uit d'ivresse sans trêve.

 

D ouce voix tendre et pure

A rt exquis ! La nature

V ersa pour lui ses dons

I 1 est près de partir et déjà l'on désire

D e l'applaudir encore avant que l'on expire.

23 mars 1904.

 

Puis, cette petite pièce de vers, également anonyme, relatant les personnages que j'interprétai au cours de mes représentations :

 

2 mars 1904.

En partant vous laisserez
Le souvenir et le regret...

Votre voix exquise de charme

Fait aimer également

Werther, versant tant de larmes,

Alain, le Berger charmant
Almaviva, joyeux

Et galant amoureux

Faust, plein de jeunesse
Inconscient séducteur

Qui dans un baiser laisse

La peine et la douleur.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

La vie vous soit douce et clémente
Cueillez les roses, les lauriers

Et dans les bras de votre amante
Rêvez de gloire et de baisers...

 

Deux jours après le dernier spectacle, nous prenions la mer à destination de Marseille, faisant escale à Naples, dont l'admirable golfe, vu du large cette fois-ci, avec la ville en amphithéâtre, offre un splendide décor.

Enfin Marseille, évocation de mille souvenirs.

Puis Paris, les amis, les grands boulevards, la Seine, les théâtres, etc...

Passage limité, hélas ! Bordeaux m'attend pour remplir l'engagement de dix représentations contracté avant le départ pour l'Egypte.

Sur le point de quitter la Capitale, le courrier m'apporte d'un vieux camarade ces quelques vers originaux :

 

A Léon DAVID

 

Les vents m'ont apporté sur leur souffle attiédi
Des sons mélodieux comme ceux de la Lyre.

D'où venaient donc ces sons que mon oreille admire
Les vents ont répondu... Nous venons du Midi.

 

Du théâtre du Caire où l'on a conservé

La Lyre que tenait en dansant devant l'arche
Notre bon Roi David, l'antique patriarche,

Dont le nom sur l'affiche en vedette est gravé.

 

Alors, je compris tout, David était au Caire
Et ce que j'entendais, auditeur patient,

C'était, chantés par lui, les beaux vers d'Ossian
Que Werther traduisait dans l'ancien presbytère.

 

Werther avait Charlotte, as-tu Charlotte aussi,
Qui près de toi se trouble et de ses bras t'enlace

Je le souhaite ami et que cet an de grâce

Ajoute à ton triomphe un cœur aimant aussi.

 

P. BIN.

 

***

 

Le 21 mars 1904, avait lieu, à Alexandrie, la dernière représentation.

Le 6 avril, Des Grieux à nouveau séduisait Manon à Bordeaux. Public nombreux, élégant et chaleureux. « Werther », « Roméo et Juliette »), « Carmen », « la Vie de Bohème », « Mignon », « Lakmé » et « le Roi d'Ys » réalisèrent de splendides recettes, me réservant à chaque soirée un accueil des plus véhément.

Le 5 mai, « Carmen » clôturait la série et, le 10, Lausanne (Suisse) m'applaudissait dans « Werther » et « l'Attaque du Moulin ».

Comme détente à ce lourd labeur, j'accomplissais, le 11 juin 1904, une troisième période militaire à La Roche-sur-Yon, où je retrouvais d'aimables relations contractées au cours des deux précédentes phases, 1892 et 1899.

Grâce à quelques éléments amateurs appréciables, la musique alternait souvent avec la caserne, et la dernière période s'acheva pour le mieux, mais sans regret.

Mon passage en Egypte avait eu en Italie des échos particulièrement flatteurs. Persistant dans le désir de me consacrer à la carrière italienne, je reçus du théâtre de la Scala, de Milan, la proposition d'y auditionner.

Disposant du mois de juillet, je quittai la Vendée pour la capitale de la Lombardie, où je devais retrouver le Directeur artistique du Caire, en même temps que quelques camarades italiens rencontrés au pays des Pyramides.

Je consacrai une partie du séjour à visiter les curiosités de la ville.

Des circonstances imprévues ayant obligé les directeurs du théâtre de la Scala à s'absenter, l'audition dut être remise de quelques jours.

Comment mieux employer ce laps de temps qu'en me dirigeant sur Venise, où l'arrivée produit une sensation de surprise des plus séduisante.

Sortant de la gare, une étendue d'eau au milieu de laquelle on va évoluer, vous hypnotise.

Les omnibus, les fiacres qu'on a coutume de trouver à la sortie des gares, font place à des gondoles, attendant les voyageurs et leurs bagages.

La plupart des palais ou simples maisons sont bâtis sur pilotis, dans les lagunes, bas-fonds de l'Adriatique.

A part des ruelles étroites généralement pavées de dalles, le principal mouvement de la ville s'effectue sur des canaux, par petits bateaux à vapeur, mais surtout en gondoles. Ces dernières embarcations confortables, quelques-unes luxueuses, offrent aux touristes un attrait, un charme tout à fait spécial, comme Venise elle‑même, qu'aucune autre ville au monde ne peut lui être comparée.

 

Ah ! que Venise est belle et que d'accents joyeux

Ses palais étincellent le soir de mille feux !

 

L'immense place Saint-Marc, pavée de dalles de trachyte et de marbre, bornée par la merveilleuse église Saint-Marc et d'autres édifices, forme un imposant palais. Cette place est le refuge de milliers de pigeons, dont les ébats font la joie des promeneurs. Les canaux sont réunis par de nombreux ponts, la plupart en pierre. Le Pont des Soupirs, « Ponte dei Sospiri » chanté par les poètes.

Un bateau vapeur me conduisit au Lido, station balnéaire voisine agréable et très fréquentée. En y arrivant, grande fut ma surprise d'y voir un tramway traîné par un cheval !

J'avais depuis plusieurs jours oublié l'image de ce brave et bon animal, dont Venise la Belle est complètement dépourvue, et pour cause...

Je quittai palais de marbre, églises de mosaïque, statues de bronze, cristal vénitien, gondoles abritant des couples amoureux glissant langoureusement sur les lagunes.

De retour à Milan, j'auditionnai à la Scala, l'un des plus beaux et importants théâtres du monde. L'acoustique y est telle, qu'en battant des mains sur la scène, le son se répercute en écho dans toute la salle. Cette audition, des plus heureuses, eut pour résultat des pourparlers d'engagement, celui-ci restant subordonné au choix du répertoire qui ne devait être définitif qu'au mois de septembre.

Pressé par le temps, je quittai l'Italie afin d'effectuer, à partir du 2 août, une série de représentations à Vichy et Royan.

Dans cette dernière ville, à une représentation de « Carmen », je refusai de tuer celle-ci !

La protagoniste, une jeune artiste, interprétait le rôle pour la première fois. Aux répétitions je m'étais évertué à guider de mon mieux cette néophyte.

Par suite d'accidents vocaux, au cours des actes précédents, notre artiste en herbe, perdant la tête, devint déconcertante.

Au dernier acte, désemparée, ne retrouvant plus aucun des mouvements réglés, ce fut le désarroi.

Au paroxysme de l'irritation, dans cette scène émouvante où, hanté par la jalousie, Don José perd la raison, je jetai ma « navaja » en même temps que m'échappait... le mot de Cambronne !

Carmen s'évanouit de peur et le rideau tomba.

On crut peut-être à une nouvelle version ?

Aux amis venus me réconforter, je demandais anxieux : A-t-on entendu ?...

A l'Opéra-Comique, dans « Manon », à l'acte de Transylvanie, à l'instant où, pour protéger Manon contre l'exempt de police, je tirai mon épée avec une telle vigueur que le fourreau, adhérant à la lame et éjecté des plis du costume, se détacha brusquement pour filer comme une flèche en direction de la salle.

On vit alors les spectateurs des fauteuils d'orchestre courber l'échine comme un seul homme pour parer le danger.

Puis, de main en main, avec parcimonie, le fourreau revint en scène.

 

***

 

Je n'aurai pas le mauvais goût de consacrer un chapitre aux aventures ou épîtres dont le monde du théâtre a un certain privilège. Les premières doivent, comme il convient, rester secrètement gardées au fond de soi-même et, le plus souvent, l'intérêt des secondes est généralement banal. Toutefois, il est des lettres comme des pièces de vers, dont la sincérité, la profondeur de sentiments, la candide fidélité, vous touchent et inspirent le respect. Celles-ci, notamment, émanant du même anonymat et qui se répartissent sur plus de « dix années », ont droit à une estimable considération en raison de l'opiniâtre constance de leur auteur :

 

1. — Je suis triste... aujourd'hui 21 mars, date de votre dernière soirée au Zizinia, « la Dogaresse », « Radomir »... puis le 25, votre départ sur le Sénégal, ensuite la monotonie des longs jours d'Orient et la torture de tout mon être.

Vous chanterez à Bruxelles une partie de la saison prochaine ? Il faut donc encore renoncer à la joie de vous entendre !

Vous triomphez dans Werther. Que je serais heureuse de vous applaudir et de me laisser prendre au charme de votre voix exquise !

Je pense à une poésie de Sully Prudhomme, musique de Bemberg :

 

Ne jamais le voir ni l'entendre.

Ne pouvoir jamais le nommer.

Mais toujours d'un amour plus tendre.
Toujours l'aimer, toujours l'aimer.

 

Je cueille deux fleurettes de mon jardin aérien avec leur doux parfum, elles vous exprimeront toute ma tendresse.

 

2. - En feuilletant le Journal ce matin, j'ai lu votre grand succès dans Werther et je suis devenue toute rouge d'émotion. Mon cœur s'est mis à battre très fort. Pourquoi ? Sans doute le souvenir qui me poursuit de votre voix si charmeuse qu'il me semble toujours l'entendre : « Voir Grisélidis », « Je suis l'oiseau », « Pourquoi me réveiller », « O nature ! »

Est-ce démence, que de garder en soi un idéal d'amour, d'art ou de beauté ?

Pourquoi ne seriez-vous pas celui que mon cœur aime puisque vous m'avez ravie, émue, attendrie et que je vous suis reconnaissante de tant de douces choses.

On m'avait dit que vous deviez revenir l'année dernière. Je l'avais cru et mon imagination avait alors donné libre cours aux projets les plus insensés !

Ma déception a été grande. J'en ai souffert comme d'un mal d'amour.

Mon cœur est endolori et j'ai besoin de vous faire ma confession pour achever ma convalescence.

Vous ne saurez jamais qui je suis, je ne vous donnerai ni adresse, ni initiales, ce qui ne m'empêchera pas de vous envoyer de temps en temps, quand le hasard me fera savoir où vous êtes, quelque petite épître de ma façon.

Je ne dirai rien de la troupe italienne. La Bellicioni seule est intéressante par l'expression de son jeu, l'intelligence de sa physionomie.

Je vous souhaite une belle santé et beaucoup de succès, de gloire, d'amour. Enfin, le maximum de bonheur qu'on puisse avoir sur la terre.

 

3. — En parcourant Comœdia, combien je suis heureuse de lire vos succès dans Werther, à l'Opéra-Comique.

Werther ! Werther !

Je me jure toujours à moi-même de ne plus vous écrire, mais l'exaltation de mon imagination se calme à vous dire que je pense à vous tendrement !

La merveilleuse puissance que celle du souvenir ! « Dix années » ont passé et l'évocation de votre douce voix me trouble et m'émeut comme au premier jour ! Et jamais je ne revivrai ces heures exquises ! comme c'est triste !

On s'ennuie beaucoup ici. Pas de théâtre, rien que du cinéma, c'est odieux.

Cher petit oiseau de mon cœur, je vous souhaite d'être applaudi, fêté, choyé, aimé pour tout le charme qui se dégage de vous-même.

A vous toujours.

 

4. - Mes yeux se sont arrêtés comme fascinés sur les quelques lignes qui m'apprennent par le Journal que vous êtes à Lisbonne où les Portugais ont le bonheur de vous applaudir. Vous chantez en italien ! Voilà un long travail couronné de succès et dont je vous félicite bien vivement. Bravo ! Mille fois bravo !

Vous voilà plus que jamais destiné aux longs voyages, cher petit oiseau merveilleux dont la tâche ici-bas est de charmer, de griser par votre voix douce et chaude comme une caresse d'amour.

Je n'oublierai jamais mon émotion si soudaine quand, pour la première fois, je vous ai entendu dans Werther. Dès les premières phrases « O Nature », et plus loin « Et toi Soleil... » Cela me frappait au cœur et je pleurais. Mais je pleurais aussi quand vous êtes parti. Je ne pouvais de mes fenêtres regarder un petit coin bleu de mer sans être angoissée jusqu'aux larmes en songeant au bateau qui vous emportait loin ! loin !!!

Vous m'aviez d'abord prise toute entière par votre talent, par les sensations d'art les plus exquises et le plus immatériel et voilà que ces aspirations imaginatives prenaient corps et s'humanisaient. Je pleurais aussi en vous l'homme que j'aurais voulu aimer et la seule pensée d'un baiser de vous me rendait toute pâle ! Ah ! vous avez eu certainement de nombreux succès féminins, mais avez-vous jamais troublé aussi complètement cervelle humaine ? Ma confession n'est pas finie...

J'avais entendu dire que vous habitiez Les Sables-d'Olonne et j'étais prise d'une obsession que rien ne pouvait distraire. Aller aux Sables.

J'y suis allée, je ne vous ai naturellement point vu. Je n'ai pas osé demander si vous étiez là, je n'ai pas prononcé votre nom. J'ai trouvé les Sablaises bien attrayantes, le port pittoresque avec ses jolies barques aux voiles peintes, la forêt d'Olonne suggestive et Mme Chapoteau fort imposante à la table des Petits Chevaux.

Riez, riez de ma folie.

J'ai tout dit, ma fièvre est apaisée, mais je vous aime tendrement et mon seul désir est de vous savoir heureux.

Faites donc belle moisson de gloire, de bravos, de célébrité et d'amour.

 

5. — En parcourant le Courrier des Théâtres des trois derniers journaux reçus, je lis l'entrefilet qui m'apprend vos succès à Nice et votre engagement à l'Opéra-Comique pour le printemps prochain.

Comme je suis heureuse de cette bonne nouvelle et combien je me réjouis à l'avance du très grand succès que vous remporterez dans ce joli cadre où toutes les harmonies d'art sont réunies.

Vous êtes toujours le maître de ma pensée et de mon cœur. Je puis vous le dire sans crainte.

Que cette nouvelle année vous soit douce, très douce. Mes vœux les plus tendres sont à vous. Je vous souhaite tout le bonheur possible. Succès, triomphe, flirt, amours, tout, tout, tout ce que votre cœur désire !

 

6. — Le Comœdia du 21 décembre m'apporte la bonne nouvelle de vos succès dans « Manon » et, tout en m'en réjouissant du fond du cœur, je fredonne : « J'avais écrit sur le sable ce rêve insensé... » Comme je suis heureuse de savoir où vous êtes et par la pensée de vous suivre et d'applaudir avec ceux qui ont le bonheur de vous entendre.

Werther ! Almaviva ! Belle vision dont le souvenir m'émeut jusqu'aux larmes ! Mais oui, en évoquant de douces émotions, en regrettant d'être où vous êtes, en espérant vous entendre un jour peut-être, je pleure...

Revenez, revenez cher petit oiseau charmant. Vous avez laissé un si bon et si vivant souvenir.

Souvent l'on parle de vous dans les termes les plus élogieux et ce serait une grande joie de vous revoir. Voilà mon vœu le plus cher et le plus tendre pour la nouvelle année.

 

L'insertion de ces lettres pourrait se prolonger, l'auteur m'ayant comblé de sa sensible et chaleureuse prose durant plus de dix ans. Je considère qu'un pareil attachement, une telle fidélité, sans espoir, sont dignes de respect.

Tout autre est le cas d'une pauvre créature qui suivit mes représentations à l'Opéra-Comique, vers 1898-1899.

Après avoir quitté Paris pour Bruxelles, et Marseille pour l'Egypte, je fus, pendant plusieurs années, excédé d'épîtres dont l'écriture minuscule s'étalait sur six et huit pages.

Les premières, bien que très enflammées, ressemblaient à tant d'autres ! Puis, progressivement, le style bizarre laissait pressentir un esprit morbide qui, peu à peu, paraissait se déséquilibrer. Cette correspondance devenait étrange, obsédante même.

Ma correspondante ayant eu soin, dans chacune de ses lettres, de me faire connaître nom et adresse, rentré à Paris, je priai un mien ami d'aller voir les parents de cette pauvre démente pour que prit fin cette correspondance.

Hélas ! la mère éplorée dut confesser qu'elle était au courant des sentiments de sa fille, âgée de dix-neuf ans, et de sa passion épistolaire à mon adresse.

La pauvre enfant venait d'être enfermée dans une maison de santé !...

 

***

 

Ayant repris avec Milan les pourparlers déjà envisagés au sujet du théâtre de la Scala, ceux-ci semblaient s'éterniser sur la question du répertoire. J'insistais en effet pour l'interprétation de quelques ouvrages français, et je me heurtais à des considérations inacceptables.

Sur ces entrefaites, un télégramme des Directeurs du théâtre de la Monnaie de Bruxelles, m'offrait de reprendre la place que j'occupais deux ans auparavant.

Après avoir mûrement réfléchi sur les projets de Milan, dont l'issue traînait en longueur, j'optai pour Bruxelles où j'allais retrouver des sympathies spontanées et des amis sûrs.

Je signai donc un nouvel engagement qui devait se renouveler au cours de quatre années ; me réservant un mois de congé pendant lequel il m'était loisible de me produire sur d'autres scènes.

Ma rentrée s'effectua le 27 octobre 1904, dans « la Vie de Bohème », dont j'avais fait la création le 25 octobre 1900. L'accueil enthousiaste du public, ses manifestations de sympathie témoignèrent de sa satisfaction de retrouver le créateur de « Rodolphe ».

Voici d'ailleurs quelques échos de la Presse relatant mon retour.

 

Le Guide Musical :

On a fait fête jeudi au Théâtre de la Monnaie, au ténor Léon David, dont le retour a été accueilli avec un véritable enthousiasme. Mais aussi, peut-on concevoir un plus délicieux interprète de ce rôle de Rodolphe de « la Bohème », qui semble avoir été écrit pour lui dont il a toute la séduisante jeunesse. Le succès s'est affirmé par un triple rappel après chaque acte.

 

De la Gazette :

Salle bondée hier soir pour les représentations de « la Bohème » et la rentrée de M. Léon David dans le rôle de Rodolphe. Il l'a chanté et joué avec cette aisance et ce charme qui l'ont tant fait apprécier naguère. L'art du chanteur est toujours aussi sûr; la salle lui fit un très gros succès et multiples rappels.

 

L'Etoile Belge :

Cette « Bohème » qui reparaît sur la scène de la Monnaie nous ramène M. Léon David, ténor inoublié. Sa voix si sympathique si légèrement conduite en des régions à d'autres inaccessibles, les longues respirations dont il a le secret, donnent à son chant un caractère large et soutenu qui en double le charme. Ah ! ces respirations, dans le temps aussi elles nous avaient frappées et nous croyons bien que c'est à elles que le chanteur doit une bonne partie de ses succès. L'art de chanter, dit-on, est l'art de respirer. M. David le possède si bien, que d'autres seraient hors d'haleine quand il commence à peine à donner ce qu'il a et l'on est tout surpris de la portée exceptionnelle de ses poumons qui maintiennent le son imperturbablement.

 

Profondément ému de retrouver, après deux années d'absence, tant de fidélité, c'est avec joie que je repris contact avec cette belle scène. J'y devais alors, pendant quatre saisons, y fournir un labeur continu. Outre que j'y créai trois ouvrages nouveaux, la multiplicité des reprises nécessitait de nombreuses répétitions.

Ce fut « la Dame Blanche », ouvrage que je chantais pour la première fois sur la scène de la Monnaie.

Succédant à mon camarade Clément, qui avait interprété l'opéra de Boieldieu avec un succès marqué, je devais m'attendre à des comparaisons souvent à l'avantage du premier en date. Bien que nos qualités fussent d'une similitude apparente, nos dons différaient cependant sensiblement.

Loin de mésestimer la valeur de mon devancier, que je prisais hautement, j'affrontai l'épreuve du parallèle avec résolution et confiance.

Les deux premiers actes furent accueillis chaleureusement. Quant à la dernière scène où, pour la première fois je risquais la fameuse cadence du chant d'Avenel, que je travaillais depuis deux ans, ce fut une surprise qui déchaîna une longue salve d'applaudissements. Je me suis déjà expliqué sur ce trait, de trois trilles successifs finissant sur l’ « ut » sans respirer.

La partie était gagnée et laissait libre cours aux discussions des dilettanti...

Après cette reprise, la Monnaie devait donner le jour à une Comédie Lyrique en deux actes et trois tableaux, du compositeur Albéniz, ce merveilleux musicien espagnol disparu jeune, avant d'avoir apporté toute la mesure de son talent.

« Pepita Jiménez », tirée d'une nouvelle Andalouse, est une œuvre incomplète de par le livret manquant d'action et de mouvements scéniques ; de ce fait, le rôle qui m'incombait était fort ingrat.

Au cours des répétitions, l'auteur dut « confectionner » un duo avec la protagoniste afin d'en réduire le mutisme qui menaçait de s'éterniser et rendait mon personnage amorphe.

La première représentation eut lieu le 3 janvier 1905. Avec Mlle Baud, nous défendîmes l'œuvre courageusement et l'ouvrage eut quatre représentations.

Albéniz, devenu un ami, me destinait un rôle intéressant dans un nouvel ouvrage que la mort devait interrompre. Sur une partition, défraîchie par le travail, le compositeur écrivit la phrase suivante :

— « A mon cher interprète et ami David.

— « Son dévoué Albéniz.

— « Bruxelles, 29 octobre 1904 ».

Le soir de la première représentation, je reçus de l'auteur un très joli souvenir. En même temps, ce brave ami m'offrait une partition avec cette dédicace :

— « Au cher David, en preuve d'amitié et d'admiration bien sincère ». J. Albéniz.

— « Bruxelles 3/1/1905 ».

Avant de nous quitter, pour toujours, hélas ! il me remît sa photographie sur laquelle est écrit :

—  « A mon bon et cher ami David, en lui promettant la juste revanche que je dois à son talent.

« Bruxelles, 3/1/1905 ». J. Albéniz.

Entre deux représentations de la Monnaie, à l'occasion d'un gala, Liège me convia à chanter « la Bohème ». Je devais y connaître un débutant, Campagnola, qui fit son chemin en devenant un ténor marquant.

Pendant le mois de congé je quittai la Belgique pour interpréter à Lyon « Werther ». Les Lyon­nais devaient réserver à mon interprétation un tel accueil, qu'engagé pour deux représentations, j'en dus donner quatre de ce même ouvrage. Voici un écho de la presse :

 

Le Progrès :

Affluence énorme et brillante au Grand-Théâtre pour la représentation de gala donnée avec le concours de M. Léon David, le réputé ténor de l'Opéra-Comique. C'est dans le rôle de Werther que nous l'avons retrouvé plus vaillant, plus en forme que jamais. Quelle science admirable de composition dans l'image qu'il nous a donnée du héros du Goethe ; quelle intensité de vie il sait apporter à nous traduire les tortures morales et la désespérance fatale de cet infortuné Werther. Une pareille interprétation est le fait d'un grand artiste, d'un très grand artiste. Aussi, le triomphe de M. David a-t-il été complet et retentissant.

 

Le lendemain de cette représentation, déjeunant au restaurant non loin du Maire de Lyon, le Président Herriot, celui-ci me convia à prendre le café avec lui et ses hôtes. Une répétition au théâtre me contraignit de décliner l'aimable invitation.

Le public lyonnais passait à cette époque comme fort exigeant et, je l'ai déjà écrit, manifestait volontiers et bruyamment son mécontentement envers les artistes qu'il considérait insuffisants. Des cabales plus ou moins intéressées engendraient, au bénéfice de certains dévoyés sans scrupules, un chantage éhonté.

Des artistes peu confiants en leur réussite se croyaient obligés de passer sous les fourches caudines d'une « claque » et même d'une « contre claque ».

Sortant du théâtre à une heure du matin, j'étais accosté sur la place déserte par quatre individus qui, esquissant une tentative de chantage, menacèrent de siffler ma prochaine représentation. Comme je tenais tête à ces malandrins, les traitant ainsi qu'ils le méritaient, deux gardiens de la paix, attirés par nos éclats de voix, s'approchèrent. Je dus expliquer que ces garnements tentaient de me faire « chanter ».

— Comment, répliqua l'un des agents, mais vous venez déjà de chanter, même que je vous ai fortement applaudi...

Afin d'éviter des justifications, mes maîtres-chanteurs s'éclipsèrent et je regagnai mon hôtel sous l'œil vigilant de la justice.

La création du rôle de Rodolphe, à Bruxelles, eut des échos dans toute la Belgique ; Liège, Gand et Anvers exprimèrent le désir de m'y entendre à l'occasion de leurs galas. Dans chacune de ces villes l'impression fut flatteuse et j'y devais maintes fois retourner, notamment à Anvers où, après « la Bohème », j'y chantais « la Dame Blanche ». Là encore j'imposai Georges Brown, qui, par la suite, me ramènera nombre de fois dans cette belle et intéressante cité flamande.

Partageant le répertoire avec certains opéras : « Faust », « Roméo », « Rigoletto », j 'eus l'honneur, au cours de ce dernier ouvrage, que j'interprétais avec le camarade Noté, enfant du pays, d'être convié auprès de Sa Majesté la Reine, qui suivait assidûment le théâtre. Fort avenante, Sa Majesté nous reçut dans sa loge et, nous félicitant, s'enquit de ma carrière qu'elle apprécia déjà bien remplie.

Je me retirai, charmé par cet accueil bienveillant, et terminai l'opéra de Verdi avec plus d'ardeur.

En quittant la Belgique, Vichy réclamait mon concours.

 

***

 

Le spectacle de réouverture eut lieu avec « Carmen », et au cours de cette nouvelle saison, j'allais être appelé à interpréter fréquemment le rôle de Don José, avec différentes chanteuses dans celui de l'héroïne de Mérimée.

Ah ! ces Carmen, combien en ai-je tuées, dont beaucoup n'eussent jamais dû renaître... à la scène du moins.

Sous prétexte de vouloir éclipser leurs devancières, certaines protagonistes se triturent le cerveau pour découvrir des effets, fussent-ils au détriment de la vérité et... des partenaires. L'une d'elle n'avait rien trouvé de mieux, au deuxième acte, alors que je chantais la phrase de la « fleur », de jongler maladroitement avec les oranges. Ces fruits, en carton peint, produisaient en tombant sur la scène un bruit peu en rapport avec le chant, ce qui ne manqua pas d'énerver le public. Ce dernier, commençant à manifester sa mauvaise humeur, interrompit les exploits de cette jongleuse inhabile, volontairement peut-être !

Une étoile... filante, passant en représentation dans ce même rôle, prétendait s'autoriser de sa nationalité d'Espagnole pour imposer une mise en scène fantaisiste, souvent dénuée de bon sens et m'obligeant à modifier certains mouvements, sans en pouvoir justifier la cause.

En présence de cette partenaire vulgaire d'allure, de chant et de jeu, je me cabrai, déclarant que je n'avais rien à corriger à mon interprétation déjà souvent appréciée.

Bien que les directeurs tentassent d'intervenir pacifiquement, la discussion s'envenimant progressait de ton. Mon irascible Espagnole, l'œil toujours fixé sur son poignard, devenait dangereuse et ce démêlé menaçait de se transformer en corrida.

Par respect pour le théâtre et déférence pour les directeurs, j'eus l'air d'accéder à quelques concessions.

A la représentation, notre « étoile » obtint un succès plus que modéré, lequel d'ailleurs n'eut pas de lendemain...

A l'Opéra-Comique, à la scène pathétique du troisième acte, ayant malmené Carmen, me rapprochant de celle-ci, je lui déclame dans une colère contenue, serrant les dents : « Mais nous nous reverrons ». Ma partenaire, allumant une cigarette, se retournant brusquement, me souffla la fumée dans la figure. Un peu offusqué par ce geste d'un goût douteux, je posai délicatement la main droite sur la joue gauche de Carmen, fit sauter sa cigarette et m'éloignai après un geste de défi.

Cette fantaisiste avait compris et se garda bien de réitérer son effet.

Dans une représentation de l'œuvre de Bizet, rue Favart, avec Marthe Chenal, sans « raccord », je dus être très attentif, épiant chaque mouvement afin de coordonner nos scènes qui eussent pu souffrir d'un manque de cohésion, suivant le caprice de ma partenaire.

De son côté, Chenal, contrainte de tenir compte de mes évolutions, nous mit l'un et l'autre dans l'obligation de jouer « serré ». La représentation fut de premier ordre et en sortant ma camarade adressa au directeur des louanges à l'adresse de son nouveau Don José.

Bien que n'ayant pas le monopole des « M'as‑tu vu ? », le milieu du théâtre en comporte sa large part.

Dans les coulisses, pendant un spectacle, deux camarades devisaient sur les qualités et défauts de leurs collègues. Comme déduction, l'un d'eux de conclure avec l'accent méridional :

— En somme, dans la troupe il n'y en a guère que « deusse » qui aient du talent. Moi et toi... et encore toi !...

 

***

 

Cette saison 1905-1906 devait être particulièrement chargée. M'étant réservé, comme l'année précédente, un congé d'un mois, j'avais traité avec le théâtre Réal San Carlos de Lisbonne, à raison de dix mille francs, pour dix représentations, en langue italienne. « Mignon », « Faust » et « Roméo » étaient les œuvres que je devais interpréter.

Bien qu'ayant déjà chanté dans la langue du Dante, l'étude de ces trois ouvrages nécessita un gros effort cérébral ; d'autant plus pénible qu'il m'arrivait d'interpréter le soir, en français, l'ouvrage étudié en italien le matin. Il fallait en outre préparer la création de l'opéra d'Alfano, « Résurrection », dont les études scéniques devaient commencer dès mon retour.

Après avoir chanté « Carmen », le 22 janvier 1906, je pris le train le lendemain matin pour Paris, où le soir-même, je m'embarquais dans le Sud-Express à destination de Lisbonne.

Après un long trajet, à la descente du train, vers minuit trente, une surprise désagréable m'attendait de la part du régisseur du San Carlos. Celui-ci m'annonçait qu'il fallait répéter ce jour-même à midi trente, c'est-à-dire douze heures après mon débarquement, afin de débuter le lendemain dans « Mignon ». Je n'avais pas envisagé que les choses se fussent précipitées à ce point-là.

Exact à la convocation, je pris contact avec le directeur et le célèbre chef d'orchestre italien Mancinelli, tous deux fort accueillants.

La protagoniste Pandolfini, de belle voix et de talent sûr, parlant parfaitement le français, fut une camarade aimable.

A l'issue de la répétition qui s'affirma excellente, grâce à l'autorité du maestro Mancinelli, nous convînmes que la première représentation aurait lieu le lendemain 27 janvier.

Le Réal Teatro de San Carlos construit sur le modèle de la Scala de Milan est un des plus beaux d'Europe. La salle de forme elliptique, est fort belle et très élégante. Les notabilités du monde lyrique s'honorent d'y venir recueillir des lauriers.

L'ouverture de l'ouvrage d'Ambroise Thomas, admirablement exécutée, fut bissée avec enthousiasme, me transportant de joie et de fierté patriotique ; ravivant mes regrets qu'on n'apporta pas toujours en France, autant de soins à l'exécution de cette œuvre.

Le mécontentement du public à la suite de la présentation de divers ténors ne lui donnant pas satisfaction, me rendait la tâche ingrate, difficile même. Malgré une appréhension compréhensible, j'affrontai l'auditoire avec allure et autorité, m'imposant d'acte en acte, et la soirée se termina sur une salve de bravos. « Mignon » eut huit représentations.

Des défections d'artistes retenus par la maladie me privèrent d'interpréter « Faust » et « Roméo » ; j'en fus fort déçu.

Ce succès devait, quatre ans plus tard, m'inciter à retourner sur cette même scène, dans ma langue maternelle.

De même que le public avait manifesté sa satisfaction, la Presse ne ménagea pas ses éloges :

 

C'est ainsi que s'exprime Dario Illüstrado : (traduction).

Le ténor Léon David, un chanteur de très belle voix, est aujourd'hui considéré en France comme un des meilleurs ténors. C'est un artiste qui a démontré hier connaître comme peu l'art du chant ; il a dit très brillamment les morceaux de sa responsabilité et a détaillé dans un style merveilleux la grande phrase de la fenêtre : « La Tua Bel'Alma Alfin », où M. Léon David atteint la perfection dans l'art du chant de la belle école Française.

 

Du Diario de Noticias :

M. Léon David, superbe ténor français, a débuté dans cet opéra. Artiste intelligent, de belle prestance scénique, sachant profiter de sa jolie voix avec infiniment d'art comme il l'a prouvé dans les romances du deuxième et troisième acte, où il obtint une abondance d'applaudissements enthousiastes.

 

De Echos da Abénida :

M. Léon David, qui s'est fait entendre hier au San Carlos dans le rôle de « Guliélmo », est un des meilleurs ténors français de notre époque. La vérité est que M. Léon David est un grand chanteur.

Le public, encore sur ses gardes sous l'impression des divers ténors qu'on lui a présentés cette saison, l'a reçu à la pointe des baïonnettes, mais a dû se rendre, après la correction impeccable avec laquelle il chanta, en lui faisant un succès enthousiaste.

 

Enfin, l'opinion de O Diario :

Le ténor Léon David, qui a débuté hier au San Carlos, est un des beaux ténors de l'Ecole Française. Très bien en scène et s'habillant merveilleusement. Il a une splendide école de chant, conduisant une jolie voix avec grand art et « amorzando » avec une extrême facilité.

 

Lisbonne, édifiée sur sept collines, présente un superbe amphithéâtre baigné par le Tage.

La capitale du Portugal fut victime de tremblements de terre successifs qui engendrèrent une métropole très accidentée. C'est ainsi que sur certains points centraux de la basse-ville, de grands ascenseurs vous transportent aux quartiers les plus élevés, économisant aux piétons un temps précieux en évitant la fatigue.

Ces représentations terminées, le Sud-Express me ramena en France pour rejoindre la Belgique. Le retour de Lisbonne permit d'effectuer le parcours en compagnie d'une femme charmante, Cléo de Mérode, qui eut son heure comme danseuse et à l'occasion de sa coiffure en bandeaux.

 

***

 

De nouveau à Bruxelles, je reprenais le 1er mars mon service à la Monnaie, en préparant la création, en français, de « Résurrection ».

Le « Drame Lyrique », de Franco Alfano, fut représenté le 18 avril 1906, pour la première fois en français, avec un succès marqué. Bien que monté en fin de saison, l'ouvrage atteint six représentations. Mme Dratz-Barat, dans Katucha, fit une création remarquable. Bourbon apporta au personnage de Simonson son organe robuste.

 

De la Presse :

Au troisième acte, la pitié qui s'empare à ce moment du cœur de l'amant se traduit par une page d'une très réelle beauté musicale, chantée avec tant d'art et d'émotion par M. Léon David, que l'impression en a été vive, profonde, inoubliable.

 

La Gazette :

Est-il besoin de dire que M. David, le Prince, a été tout simplement superbe. Cet artiste a composé son rôle avec l'art parfait qu'on lui connaît.

 

L'Etoile Belge :

M. Léon David, le brillant ténor, a fait du « Prince Dimitri » une création remarquable. A l'acte de la prison notamment, par son magnifique style autant que par son jeu poignant, il a soulevé un véritable enthousiasme qui s'est traduit par une ovation interminable.

A la fin de la représentation, M. David et Mme Dratz-Barat ont amené sur la scène M. Alfano, qui gardera certainement un souvenir reconnaissant aux directeurs de la Monnaie et aux excellents interprètes mis à sa disposition.

 

Comme « Pepita Jiménez », « Résurrection » devait être représenté à l'Opéra-Comique, à Paris, plus de dix années après sa création à Bruxelles. Il en fut ainsi pour « l'Enlèvement au Sérail », de Mozart, en français, que joua l'Opéra. D'ailleurs, « Sigurd » et « Hérodiade » avaient subi le même sort.

C'est donc à juste titre qu'on a qualifié la scène de la Monnaie de Bruxelles : Théâtre d'avant-garde.

Le jeune auteur de « Résurrection » ayant quitté brusquement Bruxelles au lendemain de la première, nous n'entendîmes plus parler d’Alfano.

Il fallut que passassent trente années pour que le hasard nous fit rencontrer à l'Opéra-Comique, où l'on représentait son « Cyrano de Bergerac », que créait de façon remarquable, mon élève José Luccioni.

En présence de son ancien interprète de Bruxelles, maître du jeune créateur de son opéra, il eut plaisir, sembla-t-il, à nous confondre dans une même gratitude.

Ce soir-là, j'avais la faveur de deux dédicaces, dont l'une au moins m'est très chère et m'emplit de fierté. Sur une partition de « Résurrection », Alfano dédia ces quelques mots en retard de « trois fois dix ans » :

 

« A mon premier Dimitri français, Léon David, avec la plus grande cordialité.

« Frank Alfano.

« Paris, 1936.     Bruxelles, 1906. »

 

En même temps, Luccioni traçait sur un de ses portraits dans « Cyrano », les lignes suivantes :

 

« A mon Grand Maître et au Grand Artiste, M. Léon David, de son élève reconnaissant en souvenir de « Cyrano » à l'Opéra-Comique.

« J. Luccioni.     29 mai 1936 ».

 

La clôture du Théâtre de la Monnaie s'effectua le 17 mai avec « Manon ». Nouveaux témoignages de sympathie et d'affection de la part du public et des amis. Adieux cordiaux suivis d'un : « Au revoir ».

Je devais revenir pour la cinquième année dans ce beau théâtre devenu mien.

 

***

 

Après le lourd labeur imposé par cette saison, prendre un peu de repos parut raisonnable.

Je partageai donc ces vacances entre cette Vendée si chère à notre Clemenceau et une cure au Mont-Dore, station d'eaux thermales arsénicales très prisée des chanteurs qui viennent fortifier leurs bronches. Aussi est-on sûr d'y rencontrer quelques collègues. C'est ainsi qu'avec Edmond Clément, nous effectuâmes une cure divertissante, qui fut l'occasion de charmantes excursions pédestres ou en auto.

Comme l'exige le traitement, de bonne heure le matin nous nous retrouvions à la salle de pulvérisation et devisant sur le chant et nos souvenirs de classe au Conservatoire, nous échangions nos cadences du « Barbier » ou de « la Dame Blanche », en essayant de les assimiler à notre propre organe, réalisant ainsi un assaut vocal amusant. L'après-midi nous trouvait à La Bourboule, au château de Murols ou effectuant l'ascension du Sancy en compagnie de Croiza, Cécile Thévenet, Korsoff et autres cantatrices, toutes charmantes camarades rendant la cure fort plaisante.

 

***

 

Reprenant la ligne de Belgique pour la ...ième fois, je débarquai à Bruxelles quelques jours avant l'ouverture de la Monnaie, afin de m'y installer dans un appartement de l'hôtel Métropole, place de Broukère.

C'est là que chaque dimanche matin, la Garde Civique, rentrant d'exercice, musique en tête, venait rompre les rangs. Le chef étant un ami, on m'honorait d'une sérénade que du balcon j'applaudissais frénétiquement.

Le 21 septembre 1906, « Carmen » allait être l'origine de ma cinquième saison, laquelle ne devait le céder en rien aux précédentes quant au travail.

Dès l'ouverture commencèrent les études de « Madame Chrysanthème », l'œuvre charmante d'André Messager, que la Monnaie allait monter pour la première fois.

Bien que le personnage de l'Officier de Marine conçu par Pierre Loti ne fût pas d'une grande envergure, je cherchai à le rendre aussi sympathique que possible.

L'ouvrage très bien monté, dans des décors adorables, eut à souffrir d'une erreur de distribution concernant la protagoniste, dont le physique était loin de réaliser la petite poupée japonaise, « la Mousmée ».

Accueillie avec ferveur, le succès de cette comédie lyrique se ressentit de la faute initiale. Le public et la Presse le constatèrent avec regret, cette dernière dans ces termes :

 

La Gazette :

L'absence d'action dramatique, l'interprétation insuffisante de Mme ..., « Madame Chrysanthème », ont tant soit peu nui au succès de la charmante partition de M. Messager, et c'est d'autant plus dommage que MM. Kufférath et Guidé ont monté l'ouvrage avec un grand soin et un luxe inouï et que les autres interprètes ont été de premier ordre. Citons en premier lieu M. Léon David qui s'est surpassé dans le rôle de l'Enseigne de Vaisseau.

..  ..  ..  ..  ..  ..  ..

 

Du Monde Artiste :

C'est là qu'eut été l'écueil pour des artistes moins aguerris, par exemple, que M. Léon David. De par sa nature chercheuse, notre — je dis notre, en ce sens que les bravos finissent par concéder un droit de bourgeoisie — donc notre jeune et aristocratique ténor ne pouvait se contenter d'une compréhension approximative du rôle sympathique en surface mais fort ingrat en somme de Pierre. A la pointe de son talent, par un miracle familier à sa science de chanteur et de comédien, il est parvenu à être simple, sincère et charmant.

 

Malgré ces réserves, l'œuvre de Messager atteint un nombre appréciable de représentations : Nous eûmes à regretter l'absence de l'auteur retenu à Paris.

Faisant suite à cette intéressante création, une reprise du « Pré-aux-Clercs » devait m'astreindre de nouveau à un sérieux effort. Interprétant le rôle de Mergy pour la première fois, il fallut apporter énormément de soins et d'ardeur afin de camper cet avantageux personnage et disséquer cette musique légère, exigeant souplesse vocale et dextérité.

Doté d'une interprétation remarquable avec Mmes Korsoff, Magne, Eyreams ; MM. Decléry, Belhomme et Caisso, l'opéra-comique d'Hérold eut un franc succès confirmé par la Presse.

Après cette nouvelle incarnation, Lille, Bordeaux, Nantes, Anvers, etc., etc..., me prodiguèrent à nouveau leur chaude sympathie.

Réintégrant la « Monnaie », je devais compter une nouvelle partenaire de choix en la personne de Mary Garden.

Ayant quitté la rue Favart avant qu'y vînt se faire applaudir cette artiste originale et merveilleusement douée, c'est à Bruxelles que nous prîmes contact dans « Manon ». Son interprétation de l'héroïne de Massenet, non dénuée de fantaisie à laquelle un accent écossais ajoutait un charme particulier, bénéficiait d'un tempérament ardent qui s'imposait au public. Dès la première représentation, nos deux natures émotives communièrent spontanément et cette soirée triomphale eut de nombreux lendemains.

A « Manon » succéda « la Traviata » où Mary Garden déployait toutes les ressources de son talent et de sa sensibilité. Sa mort surtout était fort émouvante bien que le jeu de scène en fut un peu téméraire et m'imposant une attention soutenue. Tournant subitement sur elle-même, Violetta se laissait tomber dans mes bras en arrière de toute sa longueur. Un écart de quelques centimètres pouvait provoquer un accident grave.

Après avoir partagé les honneurs de ces belles soirées, nous devînmes de très bons amis. C'est ainsi que, venue aux Sables en villégiature, elle fit la conquête de ma mère à qui elle témoignait une déférence affectueuse.

Mon vieil ami et regretté docteur Palas et sa gracieuse épouse, dont le salon donnait accès à tout ce qui touchait aux arts et particulièrement à la musique, ne manquèrent pas d'accueillir cordialement cette talentueuse camarade.

Dès la présentation, Mary Garden eut le don de séduire les invités par son aimable simplicité, et lorsqu'on l'entendit ce fut une joie intense mêlée d'émotion. Mais c'est surtout dans des chansons écossaises du pays natal, s'accompagnant elle-même, que notre grand artiste revêtait un charme, une emprise inoubliable.

La maîtresse de maison faisant preuve de qualités pianistiques de premier ordre, ajoutait à cette réunion un élément des plus précieux.

Il m'est doux d'évoquer les heures artistiques que je vécus dans cet intérieur si amicalement accueillant.

A mon vieil ami François, je dédie une pensée posthume affectueuse en témoignage de gratitude pour le dévouement qu'il consacra aux miens et à moi-même.

A l'issue de cette série de représentations à la Monnaie, une proposition fort séduisante m'était faite pour la saison 1907-1908 à Nice.

Malgré l'attrait des nombreux éléments qui m'attachaient depuis cinq années à la capitale de la Belgique, la perspective de revivre sur cette séduisante Côte-d'Azur me décida à faire abstraction de certains sentiments, de même qu'à vaincre des scrupules. J'estimais, en outre, qu'un artiste se doit à différents publics, sous peine de s'amoindrir en présence du toujours mêmes auditoire.

Les liens de sympathie, d'amitié qui naissent et s'établissent entre les spectateurs et l'artiste, sont susceptibles de rendre les premiers indulgents et insouciant le second. J'ajoute qu'une direction soucieuse de ses intérêts se trouve souvent dans l'obligation de renouveler son personnel artistique, fût-il de premier ordre, afin d'attirer sa clientèle par l'attrait de la nouveauté.

Je traitai donc avec Nice pour quarante spectacles, à raison de mille francs par soirée.

Quitter ce cher public bruxellois où je comptais tant d'amitié, d'affection connues et inconnues, était extrêmement attristant. Chaque jour apportait des preuves de cet attachement qui me touchait profondément.

On a vu déjà combien ma nature sensible professait de respect, de considération pour certaines missives dont on ne peut mettre en doute la sincérité. J'éprouve une douce émotion à reproduire quelques-unes de ces lettres si attendrissantes.

 

1. — « Bruxelles, le 18 Mai 1906 ».

Monsieur,

Au moment d'être sevrés de notre meilleure joie, vous entendre, il nous serait impossible de ne pas vous réitérer, une fois encore, l'expression de notre affectueuse admiration pour les douces émotions que nous avons ressenties au cours de vos belles représentations. Comme vous avez probablement dû le concevoir, c'est un véritable culte que nous vous avons voué et qui se manifeste chez nous, non seulement par notre constance à toutes vos représentations, mais encore par l'ardeur que nous mettons à réunir comme des reliques en notre logis tout ce qui nous parle de vous : photographie, partitions, comptes rendus, etc., etc... Nous collectionnons tout ! Vous ne vous faites pas une idée, Monsieur, de l'énorme place que vous tenez en notre vie ; aveu qui, à première vue, peut vous paraître d'une folle naïveté ; rien n'est cependant plus vrai et vous comprendrez un peu l'affection sans borne que nous vous portons quand vous saurez que, grâce à vous, nous sommes parvenus à surmonter un immense chagrin : (la perte d'une petite fille) qui, depuis de longs mois assombrissait notre existence et menaçait d'avoir des suites fâcheuses ? Depuis lors, quoique grands fervents de la musique, le théâtre nous laissait indifférents, jusqu'au moment où votre brillante interprétation de Werther est venue ressusciter en nous le goût perdu et que, depuis quinze mois, votre talent et vos mérites seuls, ont eu le don d'aviver et nous permettre ainsi d'atténuer notre peine. C'est pourquoi, nous vous garderons toujours une reconnaissance émue et osons espérer que pendant votre absence vous garderez un petit souvenir des deux grands enfants qui, après avoir appris avec transports votre réengagement, voudraient supprimer l'été pour hâter l'heureux instant de vous revoir !!!

Vos dévoués et constants admirateurs de la quatrième loge, n° dix.

M. E. H.

 

Suivent le nom et l'adresse de ce jeune couple que je ne me crois pas autorisé à révéler.

 

2. — Bruxelles, le 25 avril 1907.

Monsieur Léon David,

Une fois de plus, il sera dit que les meilleures choses ont une fin puisque vous nous quittez après nous avoir charmés si longtemps. Le vide que va causer votre départ dans notre existence sera profond et ce nous est un réel chagrin d'y penser. C'est pourquoi nous n'avons pas voulu vous laisser partir sans que vous emportiez un léger témoignage de notre admiration qui nous rappellera de temps à autre à votre souvenir. C'est un dessus de table auquel ma femme a travaillé de longues heures et que nous nous permettons de vous offrir pour Madame votre mère. Tout d'intention, de patience et de travail, nous espérons que cet humble hommage rendu à votre beau talent, trouvera le chemin de votre cœur et que, loin de nous, vous vous souviendrez parfois que jamais, dans toute votre carrière, vous n'aurez trouvé d'admirateurs aussi passionnés que nous.

Nous nous refusons à croire votre absence définitive et nous formons les vœux les plus ardents pour votre prompt retour dans la ville où vous retrouverez encore et toujours vos fidèles et si dévoués qui ne vous oublieront jamais.

M. et H.

 

3. — Bruxelles, le 9 mai 1907

Monsieur Léon David,

Au moment de nous quitter — pas pour toujours heureusement — les habitués des galeries supérieures ont voulu vous prouver, par cet humble présent, la haute estime en laquelle ils tiennent votre beau talent et ils espèrent que ce souvenir de leur reconnaissance vous rappellera toujours vos succès à la « Monnaie », succès qu'ils ont si souvent consacrés par leurs applaudissements si sincères.

Je me fais l'interprète de leurs sentiments et de leurs regrets en vous disant, non pas adieu, mais au revoir et ce bientôt comme veut le croire.

Votre si dévoué, etc...

E. et H.

 

Ce dessus de table dont il est fait mention dans la deuxième lettre, est en effet un travail délicat où la dentelle brochée à la main tient la plus large place.

Quant au souvenir des « habitués des galeries supérieures » il consistait en un bel encrier de bronze doré avec éphéméride et initiales gravées sur le couvercle.

Sans vouloir commenter davantage le caractère louangeur et attendrissant de ces épîtres, il faudrait être doué d'une forte dose de scepticisme pour n'en pas subir le charme émouvant.

Une correspondance qui chaque jour devenait plus chargée, était celle des photographies-cartes postales sur lesquelles j'étais prié d'apposer ma signature. Les plus audacieuses quémandaient quelques mots en guise de dédicace.

Ce petit travail s'amplifiant progressivement, m'avait suggéré l'idée d'acquérir un tampon de caoutchouc revêtu de ma griffe, simplifiant ainsi ma besogne. Erreur ! Après quelques spécimens tamponnés, on prit soin de spécifier : Pas de tampon.

D'aspect froid, le peuple belge est sérieux, fidèle à ses amitiés ; raisonneur sans cependant engendrer la mélancolie. Il aime les fêtes, est friand de musique et de bonne table.

Le dimanche, des sociétés musicales, fanfares, harmonies, orphéons des différents quartiers ou de la banlieue, défilent dans la cité brabançonne provoquant ainsi une animation joyeuse.

A quelques semaines d'intervalle, on fête dans la capitale de la Belgique deux carnavals, lesquels donnent lieu à de véritables réjouissances.

Une coutume, qui pouvait surprendre l'étranger, s'effectuait le Vendredi-Saint. Pour ce soir-là, les grands restaurants offraient à la clientèle un menu des plus choisis et fort copieux, bien que maigre, à un prix relativement modeste, mais sans boisson. Quoique fussent multipliées salles et tables, ces dernières étaient réservées quinze jours à l'avance.

La majorité des dîneurs étant des amis, tout au moins des relations, cette réunion de bons vivants prenait le caractère d'une gaieté de bon aloi, se manifestant « crescendo » au fur et à mesure que l'agape se prolongeait. Entre chaque plat, un intervalle — j'allais écrire un entr'acte — de vingt à vingt-cinq minutes était imposé, pendant lequel on s'interpellait d'une table à l'autre. On riait et... on buvait abondamment. Si bien que l'addition modérée quant aux repas, se quintuplait par les Bordeaux, Bourgogne, Champagne, liqueurs, etc...

Désireux de m'acquitter des nombreuses largesses qui m'étaient prodiguées au cours de la saison, j'étais ravi d'inviter des amis à ce festin réjouissant et plein de bonne humeur.

 

***

 

Avec la clôture théâtrale approchait l'heure de la séparation, de tout ce que cinq années de séjour dans cette accueillante ville de Bruxelles, m'avait créé de sympathie, d'amitié et d'affection. En outre, j'éprouvais quelque amertume de quitter ce beau théâtre de la Monnaie où je laissais tant de moi-même. Un lourd labeur, de multiples émotions, d'aimables directeurs, de bons camarades et un personnel sympathique.

J'avais sur cette scène guidé bien des jeunes effectuant leurs premiers pas dans la carrière : Claire Friché à l'organe sonore, laquelle après Bruxelles eut son heure à l'Opéra-Comique. Jeanne Paquot dont les habitués de l'Opéra eurent l'occasion d'applaudir les belles qualités vocales, et tant d'autres.

Cette scène réputée, était quelquefois l'objet d'incidents comiques et imprévus au milieu d'ouvrages dramatiques. C'est ainsi qu'un soir, dans « Hamlet », d'Ambroise Thomas, l'apparition du spectre provoqua une hilarante gaieté.

Parti des profondeurs, sur un praticable montant sur la scène par une trappe, cuirassé des pieds à la tête d'une armure lui interdisant le moindre geste, le spectre devait apparaître subitement en scène.

Que se passa-t-il ce soir-là, nul ne le sut, mais le praticable s'obstinant à demeurer à mi-chemin, on ne vit de l'apparition que le buste et la tête. Les machinistes du dessous constatant cet arrêt anormal, tentèrent d'y remédier, mais un peu brutalement sans doute, car l'appareil dépassant le but expédia le « fantôme » jusqu'aux cintres, disjoignant légèrement la cuirasse en même temps que l'équilibre du casque. Une troisième tentative remit enfin praticable et spectre en place, mais le dernier, dont le couvre-chef était désaxé, semblait sortir du Moulin-Rouge après une sérieuse beuverie. Image peu en rapport avec son apparition vengeresse.

Ce fut inénarrable. J'ajoute que l'artiste qui remplissait le rôle du spectre était affreusement myope et ne comprit rien à cette ascension mouvementée !

Dans un drame lyrique nouveau, la protagoniste se débattait démesurément dans une scène dramatique. Soudain, de la salle on aperçut glissant lentement sous la robe courte, un liseré blanc qui semblait peu à peu prendre des proportions troublantes et même inquiétantes. L'artiste restant étrangère à ce petit incident, persistait à s'agiter avec une sincérité saisissante. Les spectateurs qui commençaient à s'égayer, tel l'Anglais suivant le dompteur avec l'espoir de le voir dévorer, attendaient avec une anxiété malsaine la catastrophe imminente. Celle-ci ne se fit pas trop attendre, causant le trouble sur la scène et l'hilarité dans la salle. On vit en effet glisser de la ceinture aux pieds, l'objet vestimentaire tant convoité par tous les regards des spectateurs.

S'apercevant enfin de l'étrange accident, notre pauvre chanteuse gagna prestement la coulisse, tandis qu'on baissait le rideau et que le public s'en donnait à cœur-joie.

Le 6 mai 1907 avaient lieu les adieux.

Décrire cette soirée d'intense émotion semble délicat en même temps que laborieux.

Après les ovations, les souvenirs et cadeaux sur la scène, une manifestation au dehors, à la sortie des artistes, ne fut pas moins émouvante. La foule amassée encombrait la rue, et mon apparition fut accueillie par une salve d'applaudissements.

Des mains tendues, des démonstrations d'amitié m'immobilisèrent, rendant impossibles toutes tentatives de me mouvoir et dégénérant en une bousculade dont j'eus grand peine à sortir indemne.

Un service d'ordre pacifiquement organisé permit heureusement de me frayer un petit passage. Cette foule amicale me reconduisit, — me porta plutôt — jusqu'à l'hôtel où l'entrée devait lui être interdite. Avant de pénétrer, j'adressai à cette escorte sympathique quelques mots qui déchaînèrent une nouvelle manifestation.

Je dus attendre que fussent disparus les derniers manifestants pour rejoindre des amis m'attendant à souper depuis plus d'une heure !

Après une telle agitation, la nuit devait être extrêmement tourmentée. J'avais de la difficulté à réaliser tant de joie, d'émotions attendrissantes où se mêlait de la mélancolie...

Je renonce à mentionner tous les camarades qui, pour la plupart furent des partenaires ou des artistes marquants de la maison. Cependant, je ne puis en oublier certains dont la valeur artistique et la renommée étaient indiscutables :

Je citerai Lise Landouzy qui obtint de sa délicieuse voix une maîtrise remarquable.

Félia Litvine, à l'organe somptueux, à l'imposante déclamation.

Alice Verlet, à la voix moelleuse et étendue.
Magne, au talent sûr, à l'organe humain et pénétrant.

Pauline Donalda, Mimi émotive et bien chantante.

Marie Thiéry, déjà citée à la création de « la Vie de Bohème ».

Jeanne Maubourg, artiste intelligente et distinguée.

Eyreams, dont l'organe frais était à l'unisson de son visage.

Lucette Korsoff, virtuose aussi remarquable que modeste.

Dratz-Barat, magnifique créatrice du rôle de Katoucha de « Résurrection ».

Bresler-Gianoli, beau mezzo sobre et remarquablement musical.

Côté hommes, je citerai :

Van Dyck, interprète Wagnérien de large déclamation et d'articulation incisive.

Imbart de la Tour, ténor de grande classe.
Dalmorès, bûcheur à l'organe robuste.
Forgeur, ténorisant délicieusement.

Albers, chanteur de grand style.

Séveilhac, baryton de timbre riche et claironnant.

Dangès, à la voix et aux qualités scéniques de premier ordre.

Belhomme, d'organe profondément grave.
D’Assy, de belle prestance et de voix mordante.
Marcoux, belle et intelligente nature d'artiste.
Badiali, De Cléry, Bourbon, tous les trois barytons de qualités différentes, mais de valeur artistique incontestable.

De toutes et de tous, dont la plupart étaient des amis, j'ai conservé un souvenir fidèle et même souvent affectueux.

Hélas ! beaucoup ne sont plus.

J'en oublie certainement et m'en excuse.
Malgré ces manifestations d'adieux, une planche de salut venait de s'offrir, laquelle permettrait de me retremper dans cette ambiance amicale pour la sixième saison.

Avant mon départ pour Bruxelles, les directeurs insistèrent pour que je revinsse me faire entendre à la Monnaie. Nous traitâmes donc pour une série de représentations dont une partie devait s'effectuer avant la saison de Nice, celle-ci ne commençant qu'en novembre, et l'autre à mon retour de la Côte-d'Azur.

De Bruxelles, j'avais traité avec le directeur du casino d'Aix-les-Bains, pour dix représentations à effectuer en juillet.

Cette station thermale située dans un cadre des plus plaisants, offre des distractions diverses très agréables.

J'eus la joie de retrouver à Aix-les-Bains, ma bonne camarade Mary Garden, la comtesse Van Der Burch, cette excellente amie des artistes, connue à Bruxelles ; des relations amicales des Sables et quelques collègues que je revis avec plaisir.

 

***

 

Retourné à Bruxelles pour effectuer les représentations traitées avant de quitter la Monnaie, je pris ensuite la direction de Bordeaux où je devais participer à trois spectacles.

A en juger par l'accueil véhément dans ces deux villes, la satisfaction dut être réciproque car nous devions nous revoir.

Aussitôt la dernière soirée sur la scène bordelaise, je dus penser aux préparatifs de Nice où j'emmenais ma mère et sa femme de chambre.
Mes premiers spectacles à l'Opéra présentés à ce public cosmopolite furent « Werther », « Manon », « Lakmé », « le Barbier », etc... Nous prîmes spontanément contact et le succès alla grandissant.

Il devait en être de même au Casino Municipal où je m'étais déjà fait entendre en 1897.

Un incident assez original devait se produire trois semaines après l'ouverture de l'Opéra.

Les artistes de la troupe étaient astreints à des « débuts », dont une Commission, nommée par la municipalité devait apprécier la valeur. Celle-ci, à la suite de sa réunion, jugea que sur quatre ténors, seul Léon David était digne de se produire devant le public de l'Opéra.

Le directeur convoqué, on lui soumit la décision des juges.

— Mais, fit timidement observer M. Villefranck, M. David étant engagé en représentations à répartir entre l'Opéra et le Casino Municipal, n'est assujetti à aucune formalité.

— Comment, répliqua le président : Nous ne reconnaissons qu'un ténor apte à donner satisfaction au public et ayant une influence sur les recettes et celui-ci ne nous appartient pas complètement ?

Le directeur dut éclaircir l'équivoque.

Afin de justifier cette situation un peu paradoxale, je dois exposer la genèse de cet engagement.

Le Casino Municipal ayant la jouissance des jeux, subventionnait l'Opéra, acquérant ainsi une priorité au sujet de certains artistes dont il avait désiré l'engagement. C'était le cas.

M. de Farconnet, l'aimable et distingué directeur, avait le vif désir de m'attacher au Casino pour la saison. Celle-ci ne comportant pas un nombre de spectacles lyriques suffisants pour m'en assurer dix mensuellement, proposa à M. Villefranck de traiter avec moi et de répartir mes représentations sur les deux scènes.

Les pourparlers furent laborieux, le directeur de l'Opéra se montrant réticent quant au chiffre de dix mille francs par mois que j'exigeais. C'est alors qu'intervint le directeur du Casino qui imposa cet engagement.

Les membres de la Commission durent s'incliner et accepter le partage.

On remplaça quelques artistes non élus et la saison se déroula très brillamment.

L'Opéra ne comportant aucune création, le répertoire alimenta les spectacles, laissant ainsi des loisirs très appréciables dans ce pays privilégié.

Au Casino, seule, « Madame Chrysanthème » était une nouveauté pour les Niçois.

 

L'Eclaireur de Nice s'exprime ainsi au sujet du premier spectacle à l'Opéra.

M. Léon David fut un Werther remarquable, unissant à une voix de ténor d'un très beau timbre une science du phrasé, une finesse de diction et une pureté de style vraiment rares de nos jours.

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Du Petit Niçois :

M. Léon David est un Werther comme on en voit rarement. Possesseur d'une voix facile qu'il manie avec la plus grande aisance, c'est un chanteur de la belle école. M. David s'empare de l'auditeur, force son attention et le laisse quand il se tait, surpris d'une telle maîtrise, charmé et ravi d'une interprétation aussi parfaite d'un rôle écrasant. Le public lui a fait fête et c'était de bonne justice.

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Du Petit Niçois :

« Manon » à l'Opéra. — M. Léon David a campé d'autorité un superbe Des Grieux. J'ai analysé l'autre soir, à propos de « Werther », les qualités qui font de ce ténor intelligent et doué, un des plus beaux artistes que j'aie applaudi. M. David a remporté un nouveau triomphe.

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La Vie Théâtrale :

J'ai dit, lors de « Werther », tout le plaisir que m'avait causé le ténor Léon David. Fêté samedi dernier, M. Léon David fut acclamé hier dans « Manon ».

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L'Eclaireur de Nice :

A l'Opéra, « le Barbier de Séville ». — M. David est certainement le seul ténor qui puisse chanter telle qu'elle est écrite la partie d'Almaviva toute en vocalises légères. Beau cavalier, il campe avec élégance ce rôle de grand seigneur qui trop souvent échouait à des ténors ventrus ou aphones.

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Le Petit Niçois :

A l'Opéra « le Barbier de Séville ». — M. Léon David, Almaviva, a été le héros dont rêvent les Rosines. Quant au chanteur, il a été tout simplement impeccable. Il y a longtemps que nous n'avions entendu chanter Almaviva avec cette maîtrise, car M. David vocalise comme la plus experte des chanteuses légères.

 

***

 

A Bruxelles, Dranem, le comique populaire était un fervent admirateur du répertoire. Engagé pour plusieurs semaines au Music-Hall, il ne manquait pas d'assister aux premiers actes de mes spectacles, s'absentant vers dix heures pour son tour de chant et revenant aussitôt pour voir tuer Carmen ou mourir Manon.

Ici, à Nice, c'est Paulus, le non moins populaire chanteur du « Père la Victoire », à l'époque du boulangisme.

Après une longue et éclatante carrière, Paulus se retira chez ses enfants. Très épris du répertoire de l'Opéra-Comique, comme son jeune collègue, il suivait les représentations avec une ferveur toute particulière.

Me venant faire visite aux entr'actes, c'était une conversation à bâtons rompus. Dissertations sur mes interprétations, sur le caractère que je prêtais aux différents personnages et aussi sur sa vie mouvementée, ses débuts difficiles, ses succès, ses gains en partie envolés !

Nous nous rappelâmes nous être rencontrés sur le même programme dans l'un des plus élégants salons de Paris.

La mort de ce brave homme, de cette belle nature d'artiste m'a fort affecté.

Amorcée à Bruxelles, entretenue à Aix-les-Bains, une correspondance avec Albert Carré se poursuivit à Nice. Nos pourparlers avaient abouti à une série de représentations à effectuer à l'Opéra-Comique après Nice et Bruxelles où je devais retourner.

En date du 10 juillet 1907, je recevais à Aix-les-Bains la lettre suivante :

 

Mon cher Monsieur David,

Je viens vous proposer une modification à nos projets. Je suis disposé à vous engager ferme, non plus pour quelques représentations seulement, mais pour toute la saison 1908-1909.

Echangeriez-vous le traité provisoire que vous avez contre un engagement de plus longue durée et à quelles conditions ?

Il vaudrait mieux, dans tous les cas, reporter à la fin de la saison 1907-1908, les représentations que vous deviez donner à l'Opéra-Comique, afin de n'avoir aucune interruption entre ces représentations et l'engagement définitif. Je trouverais cela à votre point de vue plus favorable et d'un meilleur effet.

Vous seriez tout à fait aimable de me répondre tout de suite car je dois m'absenter.

Croyez à mes meilleurs sentiments.

Albert CARRÉ.

 

Après un échange de lettres, envisageant d'autres projets, je m'en tins à nos conversations primitives, fixant ma série de représentations à partir du 15 avril.

Le 29 mars, je donnais à Nice mon dernier spectacle souligné ainsi par la Presse.

 

L'Eclaireur de Nice :

M. Léon David après une saison qui fut pour lui une série de triomphes a fait ses adieux hier, dans « Werther ». Cette soirée avait attiré les nombreux admirateurs de l'excellent ténor que Massenet désignait comme le premier chanteur de France. Le public a applaudi avec enthousiasme le parfait Werther qui nous quitte appelé à Paris par un engagement contracté à l'Opéra-Comique.

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Le Petit Niçois :

A l'Opéra.

Le délicieux ténor Léon David faisait hier ses adieux au public niçois. A ce propos, pourquoi n'a-t-on pas annoncé ces adieux d'un artiste que les dilettantes considèrent à juste titre comme un des plus parfaits chanteurs de notre époque. On donnait Werther, où M. Léon David prodigue toutes les ressources de son beau talent et de sa jolie voix. Le grand artiste fut acclamé.

 

Ce journal n'était pas le seul à regretter que la direction fit le silence à l'occasion de ces adieux. Cette abstraction fut une manœuvre directoriale que ma dignité d'artiste se garda bien de souligner.

Cette saison se déroula en pleine satisfaction, autant à l'Opéra qu'au Casino Municipal.

Sur ces deux scènes, mes partenaires, Yvonne de Tréville, Cécil Ketten, Victoria Fer, Marie Boyer, Charlotte Wyns, Dangès, Belhomme, etc., rivalisèrent de talent et de beauté vocale.

Une fois encore je quittais à regret cette captivante Côte-d'Azur. Les circonstances m'y ramèneront.

Pas de temps à perdre, le 5 avril, Bruxelles m'applaudissait à nouveau.

Après huit années d'absence, la reprise de contact avec le public parisien eut lieu dans « Werther ».

La tâche était ingrate. Presque oublié de mes partisans, il fallait se mesurer avec des collègues restés dans la place et dont les qualités, voire les défauts auxquels on s'accoutume, leur avaient acquis des attaches et des sympathies sérieuses.

Beyle, à l'organe d'un riche métal ; Clément, charmeur et comédien élégant ; Salignac, dont l'intelligence artistique ajoutait à sa fougue méridionale. Tous trois se disputaient le succès, au point de créer quelque antagonisme parmi certains spectateurs divisés en Beylistes, Clémentistes, et Salignaciens.

Emu en entrant en scène, je parvins à me maîtriser et donner libre cours à mes moyens vocaux. La représentation, avec Marié de l'Isle, talentueuse et jolie Charlotte, recueillit tous les suffrages.

Sous la plume du plus pointilleux des critiques, lequel eut un procès retentissant qui le condamna pour diffamation envers un ténor de l'Opéra, Comœdia s'exprimait ainsi :

 

Cette représentation offre un vif intérêt : l'interprétation du rôle de Werther par un nouveau ténor, M. Léon David. Quand je dis « nouveau », le mot n'est pas exact. M. David ayant déjà appartenu à l'Opéra-Comique, où il débuta à sa sortie du Conservatoire en 1892 dans « les Troyens », en même temps que Mme Delna.

Depuis l'époque des débuts, la voix de M. David s'est beaucoup améliorée, il chante avec art, en ténor qui n'ignore rien de son métier. M. David est un artiste intéressant, je vous engage à aller l'entendre.

 

Du même critique :

 

Pour M. David, qui chante « Werther » pour la troisième fois et chaque soirée avec une Charlotte différente, je suis surpris qu'il soutienne sans faiblir ce rôle difficile et fatigant. Pourtant, M. David chante aussi bien, sinon mieux qu'aux deux précédentes représentations.

 

Et encore :

 

« Manon » (six cent unième). — Passé à l'Opéra-Comique pour constater le succès de Mlle Vix et surtout celui de M. Léon David, accueilli par une triple salve d'applaudissements après les deux strophes : « Ah ! fuyez... », du tableau de Saint-Sulpice. Voix vibrante et chaude, émotion contenue, style large, mouvement un peu ralenti, ce qui ne me déplaît pas.

 

Comme on le voit, notre critique se range à l'opinion du public.

La dernière représentation de cette série démontra que j'avais bravement surmonté les quelques hostilités jalouses et les embûches inhérentes à ma situation exposée plus haut.

Le clan des « Davidistes » semblait en effet se constituer.

 

***

 

Le roman amoureux ébauché au début de ma vie et qu'à dessein j'ai évité d'exposer les phases trop douloureuses, devait tout à coup, en se compliquant, effleurer le drame.

Ma situation, grâce à un labeur constant, à une volonté tenace, ayant évolué rapidement, devait susciter des jalousies et ma fortune faire des envieux.

Arrivant aux Sables pour y prendre un peu de repos, je trouvai ma mère toute bouleversée.

« On venait d'apposer les scellés dans ma villa et de mettre arrêt sur tous mes biens ».

Désemparé, ignorant les raisons d'un tel agissement, je dus apprendre :

Que la femme à qui j'avais donné mon nom, malgré le caractère dangereux du mal qui devait la terrasser et risquait de m'atteindre.

Celle à qui, depuis plus de dix ans, je prodiguais les soins les plus précieux, à qui j'avais consenti une donation réciproque au dernier vivant, alors que celle-ci ne possédait rien, venait à mon insu, de faire révoquer ce contrat et m'intentait une action en séparation de corps !...

Odieuse manœuvre ourdie, tramée, par de « bons amis », auxquels s'étaient joints quelques non moins « bons parents ». On devine dans quel but !...

Tout ce beau monde ne ménageait pas les exhortations perfides à la déjà moribonde.

Employée des postes, l'une de ces conseillères n'hésita pas à intercepter ma correspondance de Paris, afin de la verser au dossier dressé contre moi. Tant d'autres vilenies devaient se perpétrer.

En présence d'une telle machination, je déposai, reconventionnellement, une action en divorce.

Si, pendant les huit années de séparation forcée, ma vie privée ne fut pas en tous points exemplaire, de nombreux arguments plaidaient en ma faveur.

Outrés d'une telle fourberie, les amis redoublèrent d'affection et de sympathie à mon égard, cependant qu'une nombreuse correspondance témoignait de l'individualité des « Souvenirs » offerts, la plupart avec dédicaces, à l'artiste ou à l'ami, et dont on prétendait me dépouiller au bénéfice de la communauté.

Je me débattais depuis un an dans l'entourage des avoués, avocats, notaires, experts, huissiers, etc., etc..., lorsqu'un télégramme m'informa que celle qui portait encore mon nom venait de succomber à la tuberculose pulmonaire.

Grâce à l'amabilité d'un ami, qui voulut bien mettre sa voiture à ma disposition, je pus arriver à temps pour assister aux obsèques.

Ainsi se termina cette phase douloureuse de la vie, dont les causes principales furent l'hérédité. S'il est vrai que le travail est la nourriture de l'esprit, pour certains êtres les douleurs, les peines sont vraiment la pâture de l'existence.

Un autre événement connexe devait aussitôt succéder à ce triste dénouement. La défunte n'ayant sans doute pas envisagé sa fin si proche n'avait prévu aucun testament. C'est donc sa sœur — avec laquelle elle vivait en mauvaise intelligence depuis plus de dix ans — qui devenait héritière de ses biens dans la communauté.

Bien conseillée, comme on le verra, la dite sœur, que j'ignorais, poursuivit avec le même acharnement l'action engagée contre mes biens.

Trois mois après son aînée, l'héritière décédait à son tour, de la même maladie, faisant légataire universel... un amant. Ce dernier, remisier de son état, au nom à consonnance étrangère, n'ignorant pas la source de cet héritage, n'hésita pas à l'usurper.

Le peu scrupuleux individu poursuivit donc avec une opiniâtreté cupide cette proie qui lui tombait du ciel, revêtant ainsi l'apparence d'un joli poisson bleu fort goûté sur nos côtés, et dont la suite devait amplement justifier ce rôle.

 

***

 

Au milieu de mes turpitudes, aux prises avec les hommes de loi, accablé, découragé, une lueur d'espoir, une compensation à mes tourments allaient peut-être naître en la personne d'une jolie jeune fille rencontrée fortuitement.

Comme il est vrai que l'affection ne se cherche pas, mais se rencontre. Ce fut le cas bien simplement.

Sur une promenade, nous nous croisâmes, nos regards se rencontrèrent et spontanément, mûs par un même trouble, de part et d'autre un sentiment instinctif naissait.

Cette charmante personne, que je rencontrais pour la première fois, possédait une admirable chevelure blonde encadrant des yeux bleus extrêmement doux, et portait avec grâce et simplicité une toilette de très bon goût.

Les parents ne m'étant pas inconnus, il me fut relativement facile de provoquer une entrevue dont l'apparence pouvait sembler indifférente.

Les relations s'avérèrent attrayantes, nous nous réunissions pour faire de la musique, chanter en duo et, bientôt, dans une affection profonde, nos deux cœurs battaient à l'unisson.

Elle a vingt ans. J'approche de la quarantaine.

Qu'importe, l'emploi de jeune premier au théâtre, une culture physique appropriée ont favorisé mes artères, et aidé du privilège de la nature, de l'avis général, je suis resté plus jeune que mon âge.

Nous unir ?

Pourquoi non, puisque tel est notre ardent désir.

Le père, négociant sérieux et estimé, conseiller municipal autorisé, fait à sa fille des réserves justifiées :

Epouser un veuf d'âge avancé, carrière pleine d'aléas pour l'épouse. Tout le répertoire de récriminations qu'un père en pareil cas a le devoir d'adresser à son enfant.

Rien n'y fit.

Le cœur est enclin à des subtilités au sujet desquelles la raison est inopérante.

Le 28 octobre 1909 nous vit défiler à la mairie des Sables, puis à Notre-Dame-de-Bon-Port, où était consacrée notre union qui devait nous réserver un bonheur ininterrompu.

Le soir même, le train emportait vers la Capitale deux êtres empreints d'un tendre amour, favorisé par le destin.

Présentée à mes amis parisiens, ma jeune femme fut accueillie avec toute la déférente sympathie qu'inspirait sa distinguée et jolie personne, en même temps que son caractère fait de gracieuse simplicité.

 

***

 

Pendant la période mouvementée par les aventures pénibles qui se succédèrent, ma carrière devait subir un temps d'arrêt. Quelques représentations à Lyon, Bordeaux, Nantes, Marseille, etc., vinrent opérer une salutaire diversion.

Une manifestation locale allait être organisée par la Municipalité des Sables, en l'honneur de l'Escadre de la Méditerranée venant rendre visite à notre ville, sous le commandement du Vice-Amiral de Jonquières, dont le cuirassé « Patrie » arborait le pavillon.

A cette occasion une grande semaine maritime était prévue, comportant au programme une représentation théâtrale de gala. Pour cette circonstance on sollicitait mon concours afin de représenter « Manon ».

N'avais-je pas conservé un peu de rancœur aux représentants de ma ville natale, ceux-ci, on s'en souvient, refusant tout appui aux moments difficiles de mes études au Conservatoire de Paris.

Momentanément déçu, ma résolution était prise de ne me produire désormais devant mes concitoyens qu'auréolé d'une réputation consacrée par les grandes scènes européennes.

Le 28 août 1909, la salle du Casino était archi comble. Les uniformes d'officier de marine, encadrant l'Amiral de Jonquières, se mêlaient aux toilettes vaporeuses de la société sablaise et estivante, que rehaussaient de leurs chatoyantes couleurs, le si gracieux costume et les jolies coiffes aux ailes de papillons de mes charmantes compatriotes.

Cette soirée triomphale reste mémorable. J'avais amplement gagné la partie, à en juger par l'enthousiasme du public et en particulier de mes concitoyens.

La plume alerte et érudite de Raymond Roquet, dans son compte rendu de cette soirée, semble un écho fidèle de ce que fut cette représentation.

 

A huit heures et demi le Vice-Amiral de Jonquières fait son entrée suivi de ses officiers. Presque aussitôt le spectacle commence.

Sur le motif très doux du violoncelle, le Chevalier Des Grieux entre en scène. Aussitôt les acclamations et les bravos partent de toutes parts. Des Grieux c'est Léon David, de l'Opéra-Comique, l'artiste sablais, et c'est la première fois qu'il chante dans son pays.

Ce qui frappe surtout en Léon David, c'est l'harmonie parfaite de ses multiples qualités de chanteur, de musicien et de comédien. Sa voix n'est pas seulement une belle voix de ténor au timbre très riche, c'est à la vérité un instrument dont il joue et qui, par la qualité, l'ampleur et la souplesse pourrait être comparé à un violon.

La plupart des chanteurs obéissent à leur voix, Léon David fait obéir la sienne. Et l'on sent que pour arriver à ce résultat, il faut une étude et une science du chant qu'il a poussées à un art infini. La désinvolture est pleine d'aise et d'élégance et les gestes se développent avec un grand charme.

« Au moment qu'on l'écoute on lui devient ami » écrivait Musset de la Malibran. Tous les spectateurs lui traduisaient ce beau vers par leurs bravos et leurs rappels. Et ce n'est pas sans émotion aussi que nous songions que parmi les spectateurs quelqu'un, plus que tout autre, admirait et aimait le beau Chevalier et que la mère de Léon David, qui l'entendait ce soir-là dans son pays, devait regarder son fils avec des yeux attendris et heureux tout comme autrefois quand, pour le bercer, elle lui chantait la première chanson.

 

Mon amour-propre satisfait, triomphant des mesquineries d'antan, j'étais heureux de les oublier.

 

***

 

Bien que ne fussent pas tranchés mes tracas et démêlés avec l'heureux héritier, je les oubliais volontiers auprès de ma jeune épouse en jouissant aisément de la vie parisienne.

Pendant notre absence, mon beau-père voulut bien se charger de défendre mes intérêts et s'en acquitta avec un entier dévouement.

Afin d'ajouter à notre bonheur, scellant l'utile à l'agréable, une tournée théâtrale dans les Balkans fut organisée. Voyage de noces peu banal et envisagé avec enthousiasme par ma jeune compagne.

En même temps qu'engagé comme premier ténor, m'incombait la Direction Artistique.

Financièrement, l'entreprise semblait lourde ; certains emplois étant doublés, les frais de voyages, bagages, costumes, etc., s'en trouvaient accrus. Mais nous allions divulguer la musique française.

Fin novembre 1909, l'Orient-Express emportait vers l'inconnu deux êtres dont le destin secondait les désirs.

Marié de l'Isle, accompagnée de sa mère, avait spontanément adopté ma femme, l'affectionnant comme une sœur. Pendant toute la tournée, nous vécûmes tous quatre dans une intimité familiale.

Avant d'atteindre Bucarest, où devait débuter notre tournée, un arrêt de deux jours dans la capitale de la Hongrie nous permit de changer d'air.

Budapest fut une belle ville traversée par de larges artères. De très beaux monuments et palais, se mirant dans le Danube, en étaient la parure.

Que reste-t-il de tout cela en 1946 ?...

Vingt-quatre heures environ nous séparaient de notre point terminus, et le trajet à travers des parties montagneuses et forestières, laissait découvrir en arrivant en Roumanie des étendues de plaines d'une grande fertilité.

Nous atteignîmes enfin le but.

Bucarest, ville spontanément sympathique, donnait l'impression d'arriver chez soi tellement le Français y est accueilli avec aménité.

Percée de grandes voies, de larges boulevards très animés, la capitale de la Roumanie offre un caractère parisien par ses luxueux magasins, ses confiseries et certains cafés presque somptueux. De remarquables monuments, de nombreuses et belles églises, la plupart de style byzantin, sont un des plus beaux ornements de la cité roumaine.

Descendus dans l'un des plus importants hôtels, nous eûmes la bonne fortune de trouver pour nous servir un maître d'hôtel français. C'était une aubaine qui permit à notre groupe ami de jouir d'une excellente table.

Le 4 décembre 1909 eut lieu notre première représentation avec « Carmen ».

Salle comble, public de gala, honoré de la présence de Son Altesse la Princesse Marie. Nous eûmes à regretter l'absence de Sa Majesté la Reine Elisabeth, alias Carmen Sylva, souffrante.

Bien que les Roumains entendissent surtout des troupes lyriques italiennes, favorisées par les déplacements moins onéreux, les Français dont ils parlent aisément la langue, avaient leur préférence. C'est par un succès éclatant que s'acheva ce premier spectacle.

« Lakmé » succéda à l'œuvre de Bizet, et le succès s'affirma aussi nettement que la veille avec « Carmen ».

Cette série, si heureusement commencée, devait, hélas ! avoir un lendemain fâcheux.

Dans l'impossibilité d'assumer seul tous les spectacles, on avait dû m'adjoindre un collègue qui débuta dans « Mignon ». Influencé par le climat, ne disposant pas de tous ses moyens vocaux, cet artiste fut insuffisant et l'auditoire en manifesta son mécontentement au point de troubler le spectacle.

« Manon », que nous représentions le lendemain avec une réussite sans réserve, vint à propos remettre le public dans une ambiance favorable.

Puis ce fut « Werther » avec Marié de l'Isle. Nos deux interprétations si humainement sincères, consacrées quelques mois auparavant à Paris, par le public de l'Opéra-Comique, ne manqua pas d'émouvoir profondément cet auditoire sensible qui nous acclama durant tout l'ouvrage.

La presse ayant confirmé l'impression du public, cette nouvelle victoire devait avoir une influence propice sur les spectacles suivants dont les recettes accusèrent un quasi-maximum.

Voici un article traduit du Roumain :

 

La troupe d'opéra français a donné hier soir au Lyrique, « Werther », l'opéra dramatique de Massenet.
Nous avions entendu une pâle exécution des pages de « Werther », il y a deux ans, avec une troupe italienne. Mais le chant expressif des Italiens n'allait pas du tout à cette musique autant dramatique que subtile. C'est pour cela qu'on peut dire que, pour la première fois, nous avons entendu hier soir l'admirable œuvre de Massenet. Mlle Marié de l'Isle, la cantatrice parisienne, a eu l'occasion de se présenter dans le rôle de Charlotte comme une excellente comédienne et une rare maîtresse dans l'art du chant.

Quant à M. Léon David il n'était, du commencement jusqu'à la fin, que le vrai héros aimé. Les extraordinaires qualités de ce grand artiste ont été appréciées par tout le monde hier soir dans « Werther ». M. Léon David a eu le plus émotionnant des succès qu'on peut avoir comme artiste et chanteur.

Tout a aidé à compléter l'impression de cette admirable représentation d'opéra, rare chez nous.

 

Un nouvel incident devait surgir le lendemain au sujet de la seconde représentation de « Carmen ».

Me prodiguant au-delà de mes forces, on dut afficher mon collègue dans le rôle de Don José. Malheureusement, l'impression produite dans « Mignon » n'était pas effacée, et ce fut un tollé général parmi les habitués et chez les étudiants. Dès le matin, je recevais la visite d'une délégation chargée de m'adresser la requête suivante :

« — Au nom des habitués du théâtre, nous venons vous exposer combien sont appréciés vos spectacles et à quel point nous vous sommes reconnaissants de leur belle tenue artistique. C'est pourquoi, afin d'éviter un scandale prévu, nous vous adjurons de ne pas persister à vouloir imposer votre camarade en l'affichant pour ce soir, et vous supplions de reprendre le rôle qui vous valut un si franc succès. »

Je répondis qu'ayant assumé cinq représentations en huit jours, un repos m'était nécessaire au lendemain de « Werther », afin de ne pas compromettre les spectacles à venir. En même temps, je tentai de persuader mes visiteurs en les conjurant de ne pas condamner cet artiste avant de le réentendre. Ajoutant, qu'au surplus, mon collègue avait recouvré sa voix et qu'il remplirait son rôle de manière satisfaisante.

Peu convaincus et insistant pour que je fusse Don José, je dus promettre à mes interlocuteurs que, malgré ma fatigue, j'assisterais au spectacle dans la salle, prêt à toute éventualité.

La menace paraissant sérieuse, nous dûmes pour ce soir-là demander un renfort de police.

Comme convenu, je me tins dans une baignoire dès le début de la soirée, empreint d'une intense inquiétude.

Le premier acte passé sans incident me rassura un peu, bien que restant tourmenté au sujet du second. Je sentais en effet le public sur la réserve et disposé à éclater à la première occasion. Fort heureusement celle-ci ne se présenta pas et notre Don José sortit à son honneur de cette redoutable épreuve.

Nos représentations étaient honorées de la présence de Son Altesse Royale la Princesse Marie. Celle-ci donnait souvent le signal des applaudissements et par l'intermédiaire de son Grand Chambellan, nous invitait, Marié de l'Isle et Korsoff à une réception en son Palais.

Arrivés dans cette résidence princière, où déjà, les Dames d'Honneur, portant avec élégance de ravissantes toilettes, conversaient avec des officiers aux uniformes chamarrés d'ornements, nous fûmes remplis d'admiration, laquelle devait se transformer en émerveillement lorsqu'apparut cette beauté sculpturale, Son Altesse Royale.

Notre lugubre habit noir français, malgré un brillant plastron blanc, fut-il immaculé, faisait pâle figure au contact d'éclatants uniformes constellés de décorations.

En dépit d'une ferme assurance, on se sent un peu amoindri dans cette ambiance fastueuse et solennelle.

Paré de l'un de mes costumes de Mousquetaire, de François Ier, voire de Louis XV, j'eusse pu me mieux sentir à l'unisson de cet entourage. Est-ce la raison qui me fit, paraît-il, commettre une légère faute protocolaire ?

Lorsque Son Altesse Royale descendit côté gauche, hommes, chaque officier s'inclinant lui baisa la main gracieusement tendue. Parvenue à ma hauteur, je m'inclinai respectueusement, effleurant de mes doigts cette admirable main sans oser la baiser.

Timidité ? Discrétion ? Ignorance des usages de la Cour ?...

Fort heureusement, cette légère faute ne devait pas revêtir un caractère de gravité de la part d'un étranger, et j'eus quelques instants plus tard la satisfaction de constater que notre Princière Hôtesse ne tint pas rigueur de ma... discrétion.

En effet, après avoir chanté et pris part à une délicieuse collation, Son Altesse, en nous félicitant aimablement, offrit à chacun un ravissant souvenir au chiffre de la Maison Royale.

 

***

 

Dix années plus tard, il m'était à nouveau réservé l'honneur de revoir Son Altesse, devenue Reine de Roumanie le 10 octobre 1914, succédant à son oncle le Roi Carol, décédé.

De passage à Paris, Sa Majesté avait manifesté le désir d'assister à une soirée de l'Opéra-Comique, où l'on donnait « Carmen », alors que j'y interprétais Don José.

Les directeurs, MM. Isola, ayant converti leur bureau en salon de réception, y reçurent, entre le second et le troisième acte, Sa Majesté, à laquelle étaient présentés les interprètes de l'œuvre de Bizet.

Contraint de me transformer en « contrebandier », je fus introduit le dernier. L'un des directeurs se disposait à la présentation, lorsque Sa Majesté s'avança vers moi et, tendant la main, « que cette fois je baisai », dit aimablement :

— « Je connais M. David, nous sommes d'ancienne connaissance ».

Nous bavardâmes gentiment, interrompus seulement par les « trois coups » annonçant l'acte suivant.

Ce trait de mémoire, de reconnaissance, me causa une immense satisfaction et j'éprouvai une peine profonde lorsque, en juillet 1938, s'éteignit à 63 ans, après une assez longue maladie, celle qui fut la dernière des Grandes Reines et une patriote au grand cœur.

Professant au Conservatoire National de Musique, j'avais dans ma classe une élève de Bucarest, au sujet de laquelle je fus en rapports épistolaires avec la jeune Princesse de Roumanie, connue enfant. Il s'agissait d'un appui concernant les études de cette élève.

J'eus la joie d'obtenir satisfaction, mais, a quelque temps de là, le chagrin d'apprendre le décès de ma pauvre élève en congé pour cause de santé.

Le Roumain est un être sentimental et accessible à tout ce qui touche les arts.

Les manifestations musicales étaient nombreuses à Bucarest.

Nous assistâmes à un Récital de piano dans une salle immense et bondée.

Il est vrai qu'on y venait entendre le grand pianiste « Sauer », qui ce soir-là fut étourdissant et remporta, dans ce vaste vaisseau, un véritable triomphe. Le lendemain, nous rencontrant avec lui chez M. et Mme Feyder, hôtes aimables et accueillants, le grand artiste viennois nous parla de la France avec une enthousiaste sympathie.

Paris devait applaudir « Sauer » peu de temps avant sa mort qui fut une perte sensible pour l'art musical.

Notre dernière représentation à Bucarest s'effectua avec « Mignon ». A l'occasion de nos adieux, j'avais dû me charger du rôle de Wilhelm Meister. Cette soirée provoqua une véritable manifestation cordiale, accompagnée de fleurs et de souvenirs.

Voici un écho de la presse traduit du roumain :

 

Théâtre Léon-Popesco. — Représentation d'adieux.

La troupe française d'opéra-comique a donné hier soir sa dernière représentation. Elle a obtenu, avec une reprise de « Mignon », le même succès qu'elle a remporté dans les soirées précédentes. Une salle aussi comble qu'à la première, les mêmes applaudissements, les mêmes ovations.

Nous sommes heureux de constater cette brillante réussite. Le public roumain, qui se contentait de peu il y a quelques années, se montre depuis quelque temps difficile en ce qui concerne le théâtre. L'éducation qu'il a acquise, les progrès inouïs qu'a fait l’art dramatique chez nous, l'ont habitué à une subtilité de sensation, à un fini de détails dont il ne peut plus se passer. Aussi, la réussite de la troupe d'opéra-comique n'en est-elle que plus méritoire.

Nous croyons être l'interprète des véritables sentiments éprouvés par ce public en lui exprimant nos sincères remerciements.

 

***

 

Quarante-huit heures après le dernier spectacle, nous quittions la capitale de la Roumanie pour Sofia.

Voyage pittoresque, rempli d'imprévu et fertile en incidents comme devait l'être toute cette tournée.

D'après notre itinéraire, nous devions, en quittant Bucarest le matin, arriver le soir même à Sofia où « Carmen » était affiché pour le lendemain.

Nous avions compté sans les lenteurs du train et les tracasseries des formalités douanières à la frontière. Celles-ci se prolongeant outre mesure en raison des nombreux bagages de la troupe, nous fit rater le premier passage du Danube et ainsi manquer l'Express.

Envisageant de déjeuner dans le train, nous avions jugé inutile de nous charger de victuailles. Heureusement plus prévoyante, Marié de l'Isle s'était pourvue de quelque nourriture dévorée ensemble et en plein air par un froid glacial, tempéré cependant par les rayons d'un soleil éclatant.

En attendant de le traverser, nous observions curieusement le Danube, dont les eaux jaunâtres et limoneuses glissaient impétueusement vers la Mer Noire, tandis que notre pensée de rêve désabusé, évoquait « le Beau Danube Bleu » !...

Enfin, le bateau qui devait transborder la troupe accosta à l'embarcadère. L'équipage composé de quelques individus de nationalité indécise, ne m'inspira qu'une confiance médiocre. La difficulté pour nous faire comprendre de ces marins d'eau douce, rendit laborieux l'embarquement des bagages et de nous-même.

Cette méfiance instinctive devait se justifier au milieu de la traversée.

Profitant de notre nationalité étrangère, ignorants de sa langue, le chef s'avança vers moi et, bien que fut déjà réglé le montant du passage, prétendit par des gestes intempestifs et sous un prétexte quelconque, me faire verser un excédent du prix convenu.

Dédaignant avec indignation une telle prétention, mon refus devait déclencher un mouvement auquel se joignirent ses comparses. Par une mimique significative on nous faisait simplement comprendre que le Danube était là, prêt à nous recevoir.

En présence de cette audacieuse menace, sortant mon revolver et le braquant dans la direction de nos corsaires d'opérette, je fis signe à ceux de mes camarades qui possédaient une arme, de s'inspirer de mon geste.

Cette réaction spontanée eut raison de la triste équipe et nous pûmes débarquer sans encombre à Roustchouck, station bulgare où nous prenions notre train.

Pour parvenir à Sofia, il fallait traverser la Bulgarie, et ce train omnibus, chauffé au bois, menaçait de traîner en longueur.

En outre des stations où l'arrêt était obligatoire, on avait souvent la surprise d'effectuer des haltes en rase campagne, afin de recharger la machine haletante.

Toujours à la recherche de vivres, je guettais avec quelque souci la gare en possession d'un buffet afin de pouvoir nous ravitailler. Douce illusion vite envolée, ces rares établissements des plus primitifs étaient dépourvus de tout.

A l'approche de la nuit, un nouvel arrêt permit de distinguer des voyageurs qui, sans hésitation, se dirigeaient vers un point obscur. En les suivant, nous parvînmes à une humble auberge où une femme extrayait d'une immense marmite une soupe dans laquelle baignaient divers aliments dont l'identification semblait délicate.

Suivant l'exemple des nombreux clients qui nous précédaient, nous dévorâmes debout cette sorte de ragoût trouvé succulent. La faim n'était pas étrangère à cette appréciation bienveillante.

Regagnant notre train, j'aperçus un semblant de buffet et songeai à pourvoir à la disette de ma jeune femme, restée dans notre compartiment. Fier de cette trouvaille, je rapportai triomphalement une petite boîte de beurre dont la mise en conserve devait remonter fort loin car, aussitôt ouverte, il fallut rejeter la boîte et son contenu.

Après une nuit glaciale, ce lamentable voyage prit fin en arrivant à l'aube et frigorifiés dans la capitale bulgare.

Chanter « Carmen » le soir même, paraissait irréalisable. J'en informai la direction qui nous fit comprendre : Que d'ores et déjà la salle étant entièrement louée, il était de toute impossibilité de remettre ce spectacle au lendemain. Force fut donc de jouer.

Faisant appel à tout notre courage, à notre volonté, la représentation se déroula avec éclat devant un auditoire accessible aux belles pages de l'œuvre de Bizet et très ému par les scènes dramatiques.

Quel délice après un pareil effort de pouvoir reposer dans un bon lit bassiné.

Notre chambre immense adossée au Palais Royal, devait être un ancien bâtiment de la Résidence des Rois. Au milieu de la pièce un énorme poêle en faïence dégageait une douce chaleur.

Si notre domicile semblait enviable, se sustenter s'avérait fort difficile. Dans les restaurants les plus réputés il était impossible d'obtenir le moindre mets qui put satisfaire notre appétit.

Quelques monuments intéressants et des églises artistiques étaient l'ornement de cette capitale dont le pays fut si souvent balloté par le caprice des guerres.

Nous eûmes la bonne fortune d'assister à un grand marché en plein air ; les beaux types de paysans et paysannes bulgares attirèrent notre attention. Ces dernières au teint bronzé de romanichels arborent leur pécule, pièces d'or ou d'argent fixées dans les nattes de leur chevelure. Quant aux hommes, de même couleur, ils portent avec aisance, élégance même, un vêtement en peau de mouton dont la laine reste à l'intérieur.

La seconde représentation s'effectua avec « Werther ». Comme pour « Carmen », ce fut à bureau fermé. Dès la veille il ne restait plus une place disponible.

Le héros de Goethe devait particulièrement toucher la sensibilité de ce peuple impressionnable. Celui-ci écoutant religieusement s'interdisait toute manifestation pendant les actes afin de ne pas troubler l'action. De prime abord, nous crûmes à de la froideur. Par contre, l'acte terminé, ce public, ému jusqu'aux larmes, applaudissait à tout rompre, manifestant bruyamment son admiration.

Le spectacle faillit être compromis par un incident qui eut pû tourner à la dérision. Cet accident, car c'en était un, se situe au troisième acte.

Dans la scène pathétique entre les deux amoureux, à l'instant le plus émouvant, alors que Charlotte éperdue tombe sur le canapé suivie de Werther qui l'étreint passionnément, un craquement inquiétant, heureusement couvert par l'orchestre, nous fit sursauter. Le dossier du canapé venait de se rompre, menaçant de nous laisser choir en arrière dans le vide !

Cet imprévu n'aurait pas manqué de convertir ce drame intime en une bouffonnerie.

Par un effort spontané, je réussis un redressement, puis enlaçant ma partenaire de mon bras droit afin de rétablir son équilibre, nous pûmes achever cette scène sans que le public s'aperçut de l'aventure.

L'acte terminé déchaîna une véritable ovation qui se réitéra à la fin de la représentation.

Après un troisième spectacle aussi suivi que les deux précédents nous quittions la Bulgarie pour faire route sur Constantinople devenu Istamboul.

 

***

 

De grands écrivains français, Pierre Loti, Claude Farrère ont décrit la capitale de l'Empire Ottoman, qui l'était encore à l'époque où se situe notre passage en 1910.

Baignée par le Bosphore et la Mer de Marmara, la ville de Constantinople est divisée en deux par la Corne d'Or. D'un côté Stamboul, la vieille ville dont la plupart des habitations furent construites en bois. Galata-Péra, sur l'autre rive, est la cité moderne avec de belles et confortables demeures.

La célèbre baie traversée par deux ponts, dont l'un, celui de Galata, rendez-vous des promeneurs qui y jouissent d'un mouvement intensif de bateaux nombreux et divers, souvent curieux.

Après Alger, Le Caire et Alexandrie, j'éprouvai quelque déception en arrivant. Je ne semblais pas retrouver l'impression ressentie à la lecture des belles descriptions qui furent écrites sur la capitale turque.

Les rues recouvertes de neige en partie fondue, rendaient aux piétons la marche difficile et par

cela même peu agréable. Les nombreux chiens — avant qu'ils ne fussent exilés dans une île déserte pour y finir leurs jours — trainaient dans ce cloaque, se chargeant du service de la voirie en se nourrissant des détritus souvent jetés à leur intention devant les portes.

Pauvres bêtes ! Elles avaient la sympathie, le respect même de la population.

Errantes à travers la ville, souvent couchées au milieu des rues, personne ne les brutalisait et les cochers avec leurs attelages faisaient volontiers un écart pour éviter de troubler leur sommeil, voire leur simple quiétude.

Ma première sensation se modifia en découvrant les attraits, la séduction de tant de choses diverses et captivantes.

Quelques beaux monuments retinrent mon attention, notamment des mosquées, dont « Sainte Sophie ». Cette célèbre ancienne église byzantine est la plus importante et peut-être la plus belle.

Dans un vaste théâtre en bois, « Carmen » était le premier spectacle de la série que nous devions représenter.

Bien que très garnie, la salle n'était pas comble. Nous arrivions en effet à la période du Ramadan, pendant lequel les musulmans sont tenus à un régime complet de privations. Aussi en dépit du succès, nos recettes n'atteindront pas le maximum.

C'est ici, à cette première représentation, qu'au quatrième acte de l'ouvrage de Bizet, devait se renouveler l'incident dont la scène d'Alger fut le témoin, quinze ans auparavant, cependant qu'en diffère le dénouement.

Au début de la scène, lorsque Don José reste seul en présence de Carmen, dès les premiers pas ma ceinture mal épinglée, commença à se dérouler ; ce qui pouvait ajouter au débraillé du personnage et en accroître le caractère réaliste. Mais cette ceinture retenait ma « navaja » et au moment de la saisir pour en menacer ma partenaire, je la sentis glisser dans ma culotte.

Les camarades, des coulisses, suivaient mes mouvements anxieusement, d'autant qu'avec Marié de l'Isle cette scène prenait vraiment une apparence tragique.

Tout en conservant l'attitude et le masque menaçants face au public, tournant le corps légèrement de profil, je parvins à déboutonner la braguette qui allait permettre de ramener l'arme devant servir à perpétrer mon meurtre.

A cet instant, l'anxiété des camarades se transforma en un soulagement tel que j'entendis des coulisses : « — Il l'a !... »

Marié qui s'était rendu compte d'un malaise, occupa, par une mimique intelligente, les quelques secondes qui s'écoulèrent pendant l'incident, lequel passa inaperçu aux yeux du public.

Tout en poursuivant le jeu serré, un souci m'opprimait : Ma « fente » était-elle bien close ?

L'acte prit fin sur une ovation.

Deux jours après « Werther » tenait l'affiche et j'eus bien soin, avant le troisième acte, de vérifier
la solidité du canapé...

 

***

 

Le 1er janvier 1910 m'apportait sous la forme d'un télégramme la conclusion du litige concernant l'heureux héritier.

Cent mille francs ! une petit fortune à l'époque.

Qu'importe, la dernier anneau de la chaîne qui annihila de façon affligeante une partie de mon existence, venait de se briser.

Le témoignage de tendresse, d'affection de ma jeune femme contribua, plus que tout, à l'oubli des vilenies dont je fus victime.

 

***

 

Après huit représentations, nous allions quitter la Turquie pour la Grèce. Des questions insolubles privèrent la troupe de se faire entendre à Athènes. Nous dûmes donc regagner la France directement par mer.

Cette traversée, d'où nous faillîmes bien ne jamais revenir, est restée gravée dans mon esprit comme un souvenir lugubre.

Embarqués à bord d'un paquebot de la Société Paquet, « l'Iméréthie », la sortie de la Corne d'Or pour pénétrer dans le Bosphore sous un soleil radieux, présentait un décor rayonnant de pure beauté, permettant d'envisager un voyage des plus attrayants.

Jusqu'au Détroit de Messine, que je connaissais bien pour l'avoir déjà éprouvé lors de mon voyage en Egypte, tout fut pour le mieux, donnant l'impression d'effectuer une croisière agréable au mois d'août.

Hélas ! En quittant la Sicile, la mer devint houleuse, cependant que montait un vent menaçant. Il fallut regagner les cabines et bientôt recourir aux couchettes que nous ne devions plus quitter qu'au point terminus.

En arrivant dans les Bouches de Bonifacio, la tempête faisait rage ; trois fois la drosse du gouvernail se brisa. Notre bateau lourdement chargé et privé de direction se trouvait à la dérive, telle une coquille de noix dont se jouaient des vagues énormes déferlant avec fracas. Puis, faisant chorus, un vent déchaîné soufflait avec fureur.

Le chargement composé de lourdes caisses, de fûts énormes, de colis multiples, voire de quelques animaux, dont un buffle et un ourson, était balayé par le roulis qui déplaçait ces fardeaux de bâbord à tribord et inversement, dans un vacarme effroyable qui devait durer trois jours et trois nuits.

Au milieu de cet enfer, tous deux restions atterrés, malades, ne pouvant articuler le moindre mot. Nos regards tristes, désespérés, se rencontraient semblant se dire un dernier adieu.

Dans un effort angoissé, ma pauvre jeune femme perdant tout espoir soupira : — Déjà !...

C'est qu'en effet notre bonheur récent paraissait devoir s'évanouir à jamais.

Neuf jours au lieu de cinq, telle fut la durée de cette lamentable traversée.

Enfin Marseille ! Le soleil, la vie. L'espoir renaît.

On oublierait volontiers les tourments, les tristesses vécus pendant ce pénible voyage, n'était notre état physique déficient après plusieurs jours de jeûne, et le corps meurtri au contact des assauts livrés par la tempête. En raison de cette faiblesse, le débarquement était laborieux et nous dûmes avoir recours à des aides.

Le commandant du bord avoua n'avoir jamais effectué aussi périlleuse traversée. Celle-ci d'ailleurs devait être sa dernière. Simple coïncidence sans doute.

 

***

 

Installés confortablement dans une chambre ensoleillée donnant sur le port, devenus les habitués des restaurants Basso, Pascal et autres, des promenades sanitaires rétablirent rapidement notre vitalité.

Après quelques semaines de cet excellent régime, ragaillardis, nous songions à regagner Paris.

Hélas ! Les nouvelles parvenant de la Capitale nous apprenaient que celle-ci, en même temps qu'une grande partie de la banlieue, subissait les horreurs de l'inondation.

Les riverains étaient particulièrement éprouvés et le trafic en partie interrompu.

Décidant alors de remettre notre départ, six semaines durant nous eûmes le loisir de parcourir l'ancienne cité phocéenne dans tous ses recoins.

Au reçu de propositions d'engagements, nous dûmes quitter Marseille dans les premiers jours de mars pour élire domicile à Brunoy, chez de bons amis avec lesquels nous partagions une charmante villa. De cette attrayante banlieue de Seine-et-Oise, j'ai conservé un souvenir attachant.

Sollicité par le Théâtre Royal d'Anvers pour un nouveau gala, j'allais y interpréter « Werther ».

Le mois suivant, à l'occasion de l'exposition de Bruxelles, le Théâtre de la Monnaie devait me revoir pour une série de spectacles.

Dans ces réapparitions, je retrouvais avec joie sympathies et affections.

A ce dernier voyage dans la capitale du Brabant, accompagné de ma jeune femme, les nombreux amis auxquels je la présentai furent unanimes à lui concéder les sentiments qu'ils me témoignaient si fidèlement. Aussi, les réceptions, thés, dîners furent-ils nombreux pendant notre séjour.

L'esprit qui favorise la rosserie des femmes, n'est pas toujours l'apanage des hommes, ceux-ci profèrent quelquefois de regrettables réflexions.

Déambulant en ville, nous croisâmes un monsieur distingué, lequel reconnut ma femme rencontrée jeune fille en compagnie de ses parents dans une station thermale.

Présentations, hommages respectueux du monsieur, abonné de la Monnaie :

— « Oh ! Madame, quel courage d'oser vous promener dans Bruxelles au bras de notre ténor. Ne redoutez-vous pas les vindicatives de ses admiratrices ?

Souriante, ma jeune épouse rétorqua : — « Au bras de mon mari, cher monsieur, j'ai toutes les audaces ! »

L'exposition, fort bien réussie, attira dans la capitale belge une foule de visiteurs.

Après huit spectacles, ce furent de nouveaux adieux à mes fidèles amis.

Rentré à Paris, j'y traitai une série de représentations pour Lisbonne, en « langue française » cette fois-ci, et un engagement pour Tunis.

Avant de regagner les Sables, nous décidâmes avec quelques amis d'entreprendre une randonnée en auto vers le Puy-de-Dôme. Châtelguyon et le Mont-Dore devaient être les stations de notre séjour.

De retour en Vendée, je dus m'échapper pour un grand concert à Genève. Malgré le charme, l'agrément de cette sympathique ville, il nous fut interdit d'y séjourner longtemps, mon retour étant attendu six jours après à l'occasion d'un gala au Grand Casino, pour y interpréter « Werther » et d'un Concert de Charité auquel je coopérais.

 

***

 

En attendant de rejoindre la capitale du Portugal, Bordeaux, Nantes, Lyon m'entendirent nouveau.

En novembre 1910, pour la seconde fois, le Sud-Express m'emportait avec ma jeune femme vers Lisbonne qui venait de subir une nouvelle révolution.

L'avènement d'une République détrônait le Roi Manuel II, dont le règne avait été de courte durée.

Lorsque nous débarquâmes, l'effervescence républicaine battait son plein. Avant qu'il ne fut bien affirmé, le nouveau régime se heurta à de nombreuses difficultés. Comme il convient en pareil cas, ses adversaires multiplièrent les embûches susceptibles de le compromettre.

Nos spectacles n'allaient-ils pas souffrir de ce bouleversement ? L'aristocratie portugaise ne bouderait-elle pas son Théâtre « Royal » démocratisé ?

La première représentation avec « Werther » ne sembla pas donner cette impression. Salle entièrement garnie, tenue de soirée, toilettes élégantes et riches, public sélect et enthousiaste.

Sous la direction du Maître Flon, l'orchestre se distingua. Comme toujours, Marié de l'Isle devait s'imposer.

Après une absence de quatre années, le public se rappelant m'avoir applaudi en italien, parut satisfait de m'entendre dans ma langue maternelle. Sa réception chaleureuse, qui devait se renouveler à chacune de nos représentations, ne laissa aucun doute à ce sujet.

La proximité de l'Espagne dut influencer le goût artistique des Portugais, dont certains traits sont en analogie avec leurs voisins. Ceci explique peut-être leur préférence pour « Carmen », qui atteint, cinq représentations en trois semaines, contre trois « Manon » et deux « Werther ».

L'interprétation n'y était pas étrangère à en juger par le succès fait à chaque artiste individuellement.

Bien que le sujet soit espagnol, l'œuvre de Prosper Mérimée et Georges Bizet reste bien française et doit être interprétée dans sa langue maternelle.

Sauf exception, les troupes affectées au San Carlos sont italiennes, il s'ensuit que certains ouvrages français sont chantés dans la langue du Dante, ainsi qu'il m'advint pour « Mignon ».

Les chanteurs italiens en général, soucieux avant tout de mettre en valeur leurs dons vocaux, ne prêtent qu'une attention secondaire, accessoire même, à la psychologie de leurs personnages, desquels ils négligent la forme, la tenue, voire le style.

Si l'on ajoute qu'une traduction est rarement favorable à une œuvre, il en résulte un décalage que le public subit sans en préciser la cause.

Peut-être faut-il trouver là les raisons des très chaleureuses ovations qui accueillirent nos représentations de « Carmen ».

..  ..  ..  ..  ..  ..  ..

Cet extrait de la presse semble confirmer cette impression.

 

La représentation de « Carmen », qui vient de se terminer sur un quadruple rappel, a témoigné une fois de plus de la valeur exceptionnelle de la troupe française du San-Carlos. Le maestro Philippe Flon, qui dirige cette phalange d'élite, a décidément conquis droit de cité artistique à Lisbonne.

C'était la première fois que le chef-d'œuvre de Bizet était interprété en français à Lisbonne, dans la version et les mouvements originaux. L'impression produite fut énorme.

Nous ne pensons pas qu'il soit possible, après avoir vu Mlle Marié de l'Isle dans le rôle de Carmen, de rêver interprétation plus parfaite, plus adéquate du personnage de l'héroïne de Mérimée.

Don José était M. Léon David, le triomphateur de « Werther », dont nos journaux, rendant compte ce matin de la représentation de « Carmen », disent que jamais, aussi bien au point de vue vocal, qu'au point de vue dramatique, on a réalisé à Lisbonne un Don José aussi complet que celui présenté par l'illustre ténor français. La chaleur de son jeu, autant que la perfection de son chant dans les passages dramatiques ont littéralement déchaîné l'enthousiasme.

..  ..  ..  ..  ..  ..  ..

 

A l'issue de cet engagement, nous devions effectuer une incursion dans le sud de l'Espagne, notamment à Séville. Convoqué à Paris pour une série de représentations, nous dûmes renoncer à nos projets, quitter la reine du Tage et, regagner immédiatement Liège où j'étais affiché dans « le Barbier ».

C'est toujours avec plaisir que je retournais dans la patrie de Grétry, aimable musicien, et du géant de la musique, César Franck, que j'ai chanté avec flamme et fait étudier avec passion.

 

***

 

Quittant la Belgique pour la Suisse, je n'eus pas à me louer de ce déplacement.

Après une sérieuse publicité dans les journaux locaux, Genève m'attendait dans « la Dame Blanche ». Saisi par le froid au cours de ce long voyage, je dus m'aliter en arrivant, sévèrement grippé et dans l'impossibilité d'émettre le moindre son.

Aussitôt prévenu, le directeur accourut affolé, puis décida de retarder de quatre jours la représentation de l'œuvre de Boieldieu.

Malgré une amélioration sensible, je ne me sentais pas en état d'affronter le public. Je conseillai donc au directeur de faire appel à mon jeune camarade Francell, pour interpréter le rôle de Georges Brown, dans lequel il remporta un franc succès.

Cependant, la direction était devenue suspecte en regard du public qui insinuait volontiers qu'on l'avait berné en annonçant Léon David, dont la maladie semblait être une feinte.

En effet, dans l'esprit de certaines gens, les artistes sont des êtres surhumains, inaccessibles aux misères, aux souffrances de la vie !

C'est alors que le Directeur insista pour que je revinsse le réhabiliter vis-à-vis des mécontents.

Impatient, quant à moi, de prendre une revanche, nous décidâmes de fixer ce spectacle au retour d'Anvers où j'étais attendu pour un gala.

Remis de mon indisposition, je refis inversement le voyage qui m'avait si mal réussi. Toutefois, un arrêt à Paris était indispensable pour y prendre les quatre costumes du « Barbier » que j'allais interpréter sur les bords de l'Escaut.

Comme les précédentes, cette représentation fut accueillie chaleureusement et allait avoir des lendemains, car j'y reviendrai fréquemment dans l'avenir.

Les affiches de Genève portant à nouveau mon nom, j'ai quarante-huit heures pour regagner l'Helvétie. Mais quelle appréhension au long de ce parcours qui m'avait été néfaste.

Salle bondée à craquer, tel était le résultat de la réhabilitation du directeur. Celle de Georges Brown, très en forme, devait s'affirmer d'acte en acte, pour finir par des acclamations. C'est ce que constate la Tribune de Genève :

 

Le ténor Léon David n'a pas voulu rester sous le coup de son remplacement par M. Francell. Il a désiré montrer au public genevois ce qu'il vaut ; bien lui en prit et à nous aussi, car c'est un des plus merveilleux chanteur de l'heure actuelle. C'est un de ceux qui conservent le culte de l'art du chant dans toute sa pureté et son charme, le virtuose le plus accompli qui se puisse voir. Aucune Prima-Donna ne peut lutter avec M. Léon David. L'air du premier acte, la Cavatine du deuxième, délicieusement ciselée et l'air du troisième où il semble avoir un souffle inépuisable, ont électrisé la salle.

..  ..  ..  ..  ..  ..  ..

Du journal la Suisse :

Une salle craquante et crépitante hier soir. Et Georges Brown, en tunique bleue de la première tradition, M. Léon David, a eu, c'était à prévoir, un triomphal succès dans ce rôle qu'il chante avec une incomparable maîtrise, de sa longue voix si souple, toujours fraîche et sonore s'y montre à vrai dire d'une virtuosité éblouissante, il y fait de stupéfiantes prouesses, comme quand il finit la chanson des Ménestrels d'Avenel, au dernier acte, sans avoir l'air de respirer pendant d'interminables mesures. Aussi, fusse là une explosion de bravos formidables qui avaient déjà souligné, la Cavatine, soupirée, vocalisée avec un art exquis.

 

La diversité des costumes de Georges Brown souleva quelques discussions comme on peut le constater par l'entrefilet suivant paru dans la Suisse :

 

Lequel a raison, nous demande un lecteur : M. David ? M. Francell ?... Ce dernier portait la tunique rouge avec perruque poudrée. M. David, lui, avait l'uniforme bleu ciel des Georges Brown de la tradition.

En définitif, la tunique rouge n'a été adoptée que par l'Opéra-Comique. M. Clément l'a souvent endossée et M. David aussi quand il chantait « la Dame Blanche » à Paris.

 

Ceci est exact, mais en réalité aucun des deux costumes ne peut être considéré comme étant de style authentique.

A l'occasion de la dernière reprise de « la Dame Blanche », que j'effectuai rue Favart, en 1914, j'entrepris, avec le dessinateur de la Maison, de rechercher l'uniforme original de l'officier anglais du XVe Régiment d'Infanterie, sous George II vers 1755. Grâce au talent de M. Multzer et le concours de l'excellent costumier Mathieu, nous parvînmes à reconstituer le vrai costume.

Celui-ci plus martial fut fort apprécié, jugé de bon effet et très distingué.

 

***

 

En rentrant à Paris, où se constituait une troupe d'artistes consacrés en vue d'une saison russe, on m'engagea pour créer en langue française « la Dame de Pique », roman lyrique de Tchaïkovski. Cette entreprise bien dirigée promettait d'être intéressante. Faute d'une commandite sérieuse et de dirigeants compétents elle dut être abandonnée.

Rappelé à Lyon pour une série de représentations, dont la dernière avait lieu le 17 mars, j'étais, le 19, affiché à Anvers où je venais assurer plusieurs soirées.

De retour dans la capitale, MM. Isola m'engagèrent pour créer, au théâtre de la Gaîté, « les Girondins », drame lyrique du compositeur Fernand Le Borne, avec comme partenaire la belle cantatrice Lina Cavalieri. Aux prises avec cette partition ardue, limité par le temps, je me mis courageusement au travail et trois semaines après j'en possédais musicalement ma partie.

Coup de théâtre : la Cavalieri fait défection.

Pour des motifs d'ordre administratif, on dut remettre « les Girondins » à une époque où je ne serais pas libre étant retenu à Tunis.

Fort déçus, en même temps que préoccupés, les directeurs me proposèrent de créer « Ivan le Terrible », de Gunsbourg. J'acceptai sans enthousiasme, de créer cet ouvrage, lequel me contraignit à de nouvelles études.

Au travers de vicissitudes, une grande joie devait m'être réservée. Le 16 juin 1911, j'étais père d'un bel enfant. C'est un événement heureux dans la vie agitée d'un artiste, ce dernier fut-il absorbé par les complications inhérentes à sa carrière.

Appelé à remplir un engagement à Biarritz, en septembre, curieux de voir évoluer mon nouveau-né, je restai en Vendée tout l'été.

Sur les instances de la direction du Casino des Sables, une représentation de « Carmen », le 24 août, était accueillie chaleureusement par mes concitoyens.

Aussitôt nous partions vers la reine des plages basques, emmenant notre jeune héritier au risque de l'entraîner déjà sur les traces vagabondes de son paternel.

Après huit années, j'allais de nouveau reparaître sur cette scène du Casino Municipal de Biarritz.

L'ouverture de la saison estivale s'effectua le 1er septembre avec « Carmen ». Devant un auditoire cosmopolite, mais des plus élégants, l'ouvrage de Georges Bizet, avec Mlle Bailac, parfaite protagoniste, est acclamé. Puis suivirent « la Navarraise », « Werther », « Manon », « Rigoletto » et « Roméo et Juliette ».

Ces représentations terminées, je regagnai Paris pour y commencer les études du nouvel ouvrage à la Gaîté-Lyrique. Les répétitions laborieuses, comme l'œuvre elle-même, nous conduisirent à la première qui eut lieu le 31 octobre 1911.

Dans l'obligation de rejoindre Tunis à la date du 1er décembre, il me fallut, après douze représentations, abandonner cette scène !

 

***

 

Embarqués à Marseille, la traversée, malgré nos appréhensions, s'accomplit fort heureusement et nous mîmes avec joie le pied sur le débarcadère de Tunis.

Ce joli protectorat français, si convoité par certains voisins, offre en arrivant un aspect séduisant.

La principale artère, l'Avenue de France, plantée de beaux arbres avec des immeubles modernes, des magasins, des cafés ou brasseries, est toujours mouvementée. A l'extrémité, une immense porte divise la cité française des quartiers indigènes si curieux et dont le pittoresque fascine l'étranger. Dans des ruelles voûtées, où pullule une foule misérable, se situent les souks (bazars) où des artisans travaillent délicatement la ciselure des cuivres, notamment, le façonnage des tapis, du cuir, des parfums, des étoffes brodées, des bijoux arabes, etc., etc...

En souvenir de mes débuts dans « les Troyens », les ruines de Carthage me captivèrent particulièrement. Cette sorte de pèlerinage, à ce qui fut la cité des Carthaginois, m'impressionna fortement.

Encore tout imprégné des noms de Didon, d'Enée, d'Annibal, j'évoquai avec une profonde émotion mes premiers succès dans la carrière.

La principale préoccupation en arrivant dans la capitale de la Tunisie était de trouver un domicile pour quatre personnes, notre petit Léo et sa nourrice nous accompagnant. En attendant, il fallut recourir aux restaurants et à l'hôtel.

A ce propos, une petite anecdote vient confirmer que la vie réserve parfois des surprises amusantes.

En même temps que nous, quelques comédiens en tournée prenaient leurs repas dans l'établissement qui nous accueillait. Nouveaux venus, on dut s'enquérir de notre personnalité. La jolie silhouette de Mme David, pas plus que la « nounou en costume sablais » ne passèrent inaperçues comme on le verra.

Vingt-cinq années plus tard, alors qu'aux Bouffes-Parisiens, mon fils Léo remplaçait Pills dans l'opérette « Toi c'est Moi », il croisa dans les coulisses le camarade Gabaroche et la spirituelle comédienne Pauline Carton.

La rencontre inspira le dialogue suivant :
P. Carton. — Il a une jolie voix ce petit-là.
Gabaroche. — Il a de qui tenir.

P. Carton. — Comment cela ?

Gabaroche. — Mais, c'est le fils de Léon David.
P. Carton. — Pas possible ?

Gabaroche. — C'est la vérité.

Un peu abasourdie et faisant appel à ses souvenirs, l'aimable actrice questionna Léo :

— Avez-vous beaucoup voyagé ?

— Non, répondit celui-ci.

— Alors que vous étiez bébé, vos parents ne vous ont-ils pas emmené à Tunis ?

— Effectivement, j'avais cinq mois...

— Eh bien, mon petit, je vous ai connu à cette époque, en décembre 1911. Je vous revois beau bébé, avec votre nounou en costume sablais, puis une jolie blonde, votre mère, et enfin votre père qu'on m'avait dit être Léon David de l'Opéra-Comique.

En souvenir de cette nouvelle rencontre, à vingt-cinq ans d'intervalle, Pauline Carton offrit sa photographie aimablement, dédicacée, sur laquelle elle dessina un bébé emmailloté, tenant de la main gauche un hochet au bout duquel un long fil se déroule en S dans l'espace, aboutissant à la formation d'une avant-scène où s'escrime un chanteur devant la boîte du souffleur. Dessous, cette phrase : — Comme on se retrouve !...

La direction du théâtre de Tunis ayant consenti de gros sacrifices sur quelques vedettes, il s'ensuivit que le fond de la troupe ne répondit pas toujours au niveau artistique désiré, détruisant ainsi l'équilibre de certains spectacles.

A une représentation de « Mignon », Boule Noire. J'ai déjà dit que cette œuvre fut toute ma carrière fertile en incidents.

La protagoniste était... originale dans son interprétation et souvent en désaccord avec l'orchestre et... le public. Ses excentricités m'avaient irrité et enlevé tout contrôle de moi-même.

Au deuxième acte, au moment où Mignon entre vêtue du peignoir de Philine, très nerveux, surexcité, je m'exclamai : Manon... Philine... Lakmé... et enfin Mignon.

J'ai failli à cet instant passer en revue tous les noms des héroïnes du répertoire.

Toutefois, les bons éléments dominant, nous eûmes de brillants spectacles qui compensèrent ma déconvenue dans l'œuvre d'Ambroise Thomas.

« La Tosca », que j'interprétais pour la première fois, me procura une entière satisfaction. J'avais, au Caire, étudié la partition avec un Maître italien. dans sa langue maternelle. Il fallut donc pour Tunis l'établir en français. De cette représentation, le Républicain de Tunis s'exprime ainsi :

 

Foule compacte au Théâtre Municipal, où l'on donnait « la Tosca ». M. Léon David, de qui le grand talent se surpassa encore, dessina de traits nerveux et justes la figure de Cavaradossi et, de plus, chanta la partition avec une vérité d'expression merveilleuse et une voix d'une pureté remarquable ; cet excellent artiste fut bissé à plusieurs reprises devant l'enthousiasme de la salle entière.

 

De son côté, le Phare écrivait :

M. Léon David, Cavaradossi, est un chanteur impeccable, un comédien tellement consommé que nous ne savons comment le complimenter. Son succès a été immense et la salle croulait littéralement sous les applaudissements après l'air du premier acte bissé en italien et le lamento du troisième. Le passage du deuxième acte, « Victoire », n'a jamais été aussi bien rendu, et un grand frisson a passé dans le public qui a salué par une salve d'applaudissements.

 

Cavaradossi allait-il se classer au niveau de Roméo, de Des Grieux et autres amoureux pathétiques ? J'eus tout lieu de l'espérer après cette première tentative.

Un incident, susceptible de se transformer en scandale, fut heureusement étouffé à la source.

A notre arrivé à Tunis, un soulèvement arabe, datant d'une quinzaine de jours, avait laissé subsister quelque effervescence. Dans la journée du 7 novembre 1911, une émeute éclatait qui provoqua une véritable stupeur. La haine des Arabes contre les Italiens contribua à accroître la révolte.

Ceci exposé, je laisse la parole au journal le Phare qui intitule son article :

 

L'art et la cabale.

Un gros scandale a failli éclater au Théâtre Municipal à propos des représentations que notre compatriote Campagnola, ténor de l'Opéra, doit donner prochainement ici.

L'Unione avait, dans un de ces derniers numéros annoncé que M. Campagnola, ténor italien, allait chanter au Municipal. Par ce seul mot, le feu avait été mis aux poudres. Or, M. Campagnola est français, marseillais pur sang. Ceci dit, arrivons aux faits.

Nous avons surpris une conversation dont l'entière bonne foi des interlocuteurs est hors de doute.

Notre brillant et sympathique ténor, M. Léon David, recevait il y a quelques jours une missive lui fixant un rendez-vous chez une personne connue à Tunis. M. David se rendit au rendez-vous et, là, on lui expliqua qu'une manifestation grandiose se préparait en sa faveur et qu'une cinquantaine de personnes de la Société tunisoise allaient se cotiser pour pouvoir acheter et distribuer trois à quatre cents places à des gens spécialement recrutés pour aboyer et siffler M. Campagnola.

M. David, ainsi mis en cause, s'opposa de toutes ses forces à ce qu'une pareille manifestation eut lieu. Dans le cours de sa carrière, qui est de seize années de travail acharné sur les planches, M. David n'a jamais eu recours à un procédé incorrect pour tâcher de diminuer aux yeux du public un camarade quel qu'il soit, et il s'en voudrait trop de penser que des gens mal intentionnés puissent se servir de son nom en accomplissant une basse besogne pour satisfaire leurs rancunes personnelles.

Nous connaissons trop la loyauté et le caractère droit de M. Léon David pour penser que, même un instant, il ait voulu adhérer à une pareille proposition.

Peut-on comprendre qu'on puisse mêler l'art à la politique malsaine.

 

En présence d'un refus formel de participer à une manifestation que je réprouvais hautement, mes trop zélés admirateurs abandonnèrent leurs projets et mon sympathique camarade put se faire entendre dans le calme, mettant en valeur ses belles qualités vocales qui lui méritèrent un franc succès.

Par crainte d'incident, je crus devoir ne pas assister au spectacle.

 

***

 

Après un spectacle d'adieux des plus flatteurs, nous nous dirigeâmes sur l'Algérie par la voie ferrée.

Profitant de ma présence en Tunisie, le directeur du Théâtre Municipal d'Alger me pria de lui consacrer quelques représentations.

J'envisageais avec joie de réapparaître sur cette scène où, seize années auparavant, j'affrontais presque tout le répertoire.

Notre voyage ne manqua pas d'intérêt. Aux montagnes couvertes de neige, succédaient des terres vallonnées plantées d'oliviers et de vignobles importants.

En arrivant dans la capitale de l'Algérie, grande devait être ma surprise en constatant la transformation réalisée depuis mon premier séjour. Sur des terres connues abruptes s'élevaient maintenant de beaux immeubles modernes, des établissements de crédit, des cafés, etc., etc... Quant à la population elle avait doublé, apportant à la cité algérienne une activité, une impulsion des plus appréciées.

Dois-je avouer un peu de déception en ne retrouvant plus l'Alger d'antan. L'élément arabe, comme les quartiers indigènes eux-mêmes semblaient remisés au second plan. Toutefois, cette impression est de courte durée, chaque jour confirmant le bien-fondé de ce développement qui donnait à cette jolie ville un essor plus vaste.

C'est dans « Manon » que je reparus sur ce plateau encore empreint de mes nombreuses émotions. En évoquant le souvenir des premiers pas indécis de « Des Grieux », effectués sur cette même scène, « seize ans » auparavant, j'éprouvai une indicible sensation de torpeur, de mélancolie vite réprouvée d'ailleurs pour se métamorphoser en un sentiment de satisfaction vu le chemin parcouru depuis.

Malgré de multiples disparitions d'habitués, mon entrée en scène est accueillie par une manifestation de sympathie qui voulait signifier : on se souvient !

Stimulé par ce mouvement spontané de fidélité, j'apportai à Des Grieux, outre l'autorité acquise, toute la flamme, la tendresse, la passion ardente dont ma sensibilité était capable, et ce fut concluant.

« La Tosca », représentée ensuite, devait atteindre le même résultat si j'en crois la Dépêche Algérienne qui écrivait :

 

Notre sympathique directeur, M. Audisio, vient de nous offrir deux soirées de gala avec le concours de M. Léon David, le réputé ténor de l'Opéra-Comique.

Salles archi-combles, public sélect.

L'éminent artiste que nous possédâmes toute une saison au début de sa carrière, avait laissé ici un souvenir inoubliable. Aussi, le public algérois lui fit-il un accueil enthousiaste. Léon David, qui s'est acquis une réputation mondiale, est certainement à l'heure actuelle l'un des chanteurs les plus complets de notre époque. La voix d'un timbre riche et d'une souplesse remarquable est conduite avec une science et une maîtrise déconcertante. Ce ténor de grand style est doublé d'un comédien élégant et distingué. Dans « Manon » et « la Tosca », il fut bissé, ovationné et ce fut justice.

Ces deux soirées resteront gravées dans la mémoire des Algérois.

 

Après quelques journées d'excursions, nous prenions le bateau pour Marseille.

Favorisée par un temps splendide et une mer d'huile, cette traversée devait être la plus agréable, la plus heureuse de toutes celles que j'effectuai au cours de ma carrière, si j'en excepte cependant celle de mon retour de New York sur le « Normandie ».

 

***

 

Arrivés au point terminus, la famille se dirigea sur les Sables, alors que je prenais la direction d'Anvers où, à l'occasion d'un gala, les affiches m'annonçaient dans « la Dame Blanche ».

Puis, ce fut Bordeaux, Toulouse et Nantes. Dans cette dernière ville, j'entendis pour la première fois le jeune et déjà sympathique nantais André Baugé, alors âgé de dix-sept ans. Son père, vieil ami, désireux de connaître mon opinion sur le caractère vocal de son « gosse », me pria de le venir écouter chez lui.

Cette audition me laissa véritablement perplexe. La voix, encore en pleine mue, m'interdisait d'en définir le classement.

Ce n'est que quelques années plus tard, à l'occasion de ses adieux sur la scène du théâtre d'Epinal, où il venait de réaliser une brillante saison, que je retrouvai, dans « le Barbier », ce jeune Figaro, plein d'adresse et de bonne volonté, à défaut de talent.

Je le lui fis comprendre sans difficulté, provoquant ainsi une agréable visite aux Sables, où nous établîmes son Figaro dans lequel il triompha.

Cette carrière si prometteuse devait être interrompue par la guerre de 1914, où notre jeune sous-lieutenant se signala par son allant, sa bravoure qui faillirent lui coûter la vie. Grâce à ses hommes, dont il avait su gagner l'affection, il est tiré en piteux état d'un éboulement dont il sortit grièvement blessé.

De nouveau retourné à l'Opéra-Comique sous la direction Gheusi, André Baugé réapparut à mes côtés dans différents rôles et nos contacts amicaux fréquents permettaient de l'initier à cette science si complexe de l'art du chant.

J'ai voué à cette belle nature, franche et cordiale, une affection paternelle, inspirée par l'amitié dont il fit preuve envers nous à l'occasion d'une grave maladie qui faillit m'emporter dans l'autre monde.

De retour à Paris, un engagement pour Boston m'était proposé.

Les Etats-Unis me tentaient, d'autant que les émoluments s'avéraient séduisants. Les circonstances s'opposèrent à la réalisation de cette affaire.

A l'époque où j'aurais dû remplir ce contrat, un second héritier devait naître. La perspective d'emmener mon épouse loin de nos familles, dans l'expectative d'un tel événement, me rendit soucieux et perplexe. Quant à envisager de partir seul, loin de mon épouse à l'occasion de ce dénouement, je ne pus m'y résigner et préférai renoncer à cet engagement.

 

***

 

En vacances aux Sables, je recevais la visite de trois Vendéens distingués : MM. Louis Blanpain de Saint-Mars, Henri Aucher et Louis Maingueneau, lesquels, en collaboration, venaient d'adapter pour la scène une vieille légende du Poitou : « Mélusine ».

Sollicité par ces Messieurs de créer le rôle de Lusignan, je pris connaissance de la partition et acceptai avec enthousiasme de concourir à une œuvre locale. Heureux d'ajouter ma personnalité à celles de mes sympathiques compatriotes, transformant ainsi leur trio en quatuor vendéen.

C'est alors à « Ma Muse », des journées charmantes d'études, de recherches, de travail scénique.

L'ouvrage reçu par le directeur du Grand-Théâtre de Nantes, il fallait en régler la mise en scène afin de ne pas s'éterniser en répétitions sur le plateau de Graslin.

Cette Légende Musicale ne comportait que trois personnages : la protagoniste était la belle artiste Louise Mancini ; l'excellent baryton Grimaud chantait Gaal.

Les répétitions de scène et d'orchestre se déroulèrent avec satisfaction sous la baguette énergique du Maître Ernaldy.

Devant une salle archi-comble, assistance élégante où l'on comptait un grand nombre de compatriotes venus de toutes les contrées de la Vendée, « Mélusine » affrontait les feux de la rampe pour en sortir victorieuse.

Toute la presse était unanime à constater la valeur de l'ouvrage, le succès des auteurs et des interprètes.

Le Phare, sous la plume autorisée de Paolo, analyse dans un long article les pages les plus saillantes de l'œuvre et ajoute :

 

Les auteurs de « Mélusine » ont été servis par une interprétation de premier ordre, celle qu'exigeait d'ailleurs la nature de leur ouvrage.

M. Léon David, qui, sous les traits du Chevalier Lusignan tient la scène pendant cinquante minutes, n'a pas faibli un seul instant sous le fardeau d'un rôle complexe et redoutable ; il s'y est affirmé chanteur merveilleux à l'organe vaillant autant qu'expressif, et comédien de grande autorité.

C'est une superbe création de plus à l'actif de l'éminent artiste à qui les Nantais conserveront toujours tant d'admiration et de sympathie.

 

***

 

Bien que de caractère différent, deux événements heureux devaient commencer l'année 1913.

Le 6 janvier, la naissance d'un gros garçon me rendait père pour la deuxième fois, et le nouveau venu était baptisé du nom de José. Ce dénouement retenant la mère aux Sables priva celle-ci d'une manifestation qui se déroula au Grand-Théâtre de Nantes.

Au cours d'une représentation de « Manon » je recevais les palmes d'Officier d'Académie, des mains même de M. Guist'hau, Ministre de l'Instruction Publique et des Beaux-Arts.

Ce geste spontané vaut d'être conté.

M. Guist'hau, ancien Maire de Nantes, n'ignorant pas que j'étais sorti du Conservatoire de cette ville, puis s'étant intéressé à l'évolution de ma carrière, assistait au spectacle. Après le second acte, alors que le public venait de m'acclamer, le Ministre fit part à quelques amis de son intention de me décerner la « Rosette d'Officier de l'Instruction Publique ».

« Mais, lui fit-on observer, David n'a pas les palmes.

« Que m'apprenez-vous là ? Un tel artiste attend encore d'être Officier d'Académie ? C'est inconcevable ! »

Alors se décida la cérémonie si touchante dont les journaux régionaux se firent les échos.

 

De l'Express de l'Ouest : « Une décoration ».

Jeudi soir, pendant l'entr'acte qui a suivi le second acte de « Manon », M. Guist'hau, Ministre de l'Instruction Publique et des Beaux-Arts, s'est rendu au foyer accompagné de M. le Préfet, de M. le Maire et des adjoints présents, et là, il a annoncé au ténor David, le remarquable artiste dont Nantes a suivi les débuts, sa nomination d'Officier d'Académie.

Cette distinction, si justifiée qu'elle soit, surprendra la plupart de ceux qui connaissent Léon David ; on doit en effet être surpris que cet artiste réputé n'eut pas encore les palmes que l'on prodigue si généreusement à beaucoup d'autres de moindre envergure. C'est un oubli réparé et tout le monde y applaudit.

 

De la Vendée Républicaine : Léon David.

Tout est dit et l'on vient trop tard !

Je retrouve cette phrase de La Bruyère sous la plume d'un biographe de Léon David que j'ai eu la curiosité de relire au lendemain des triomphales soirées vécues ces jours derniers à Nantes par notre éminent compatriote.

Léon David y chantait « Manon ». Les applaudissements crépitaient, l'enthousiasme allait grandissant, les rappels se succédaient. Un homme d'une loge où il se tenait entouré d'amis donnait le signal des justes bravos. Cet admirateur très sincère du beau talent de Léon David n'était autre que M. Gabriel Guist'hau, Ministre de l'Instruction Publique et des Beaux-Arts.

Acclamé, bissé, rappelé sans fin, Des Grieux put enfin regagner sa loge et se préparer pour l'acte de St-Sulpice. Il se passa alors quelque chose d'émouvant et de charmant. M. le Ministre faisait prier l'artiste de bien vouloir le venir rejoindre au foyer. Tous les camarades de Léon David étaient là et les notabilités nantaises entouraient le Ministre.

Gabriel Guist'hau trouva pour féliciter Léon David quelques-uns de ces mots sans banalité dont il a le secret, puis il tira un écrin, de l'écrin une croix suspendue à un ruban violet et se prépara gentiment à l'accrocher au revers de l'habit. Pas de revers ! Pas de boutonnière ! Des Grieux ignorait aussi bien le morne veston que la redingote solennelle. Mais le Ministre avait fait le geste et de tout cœur l'assistance applaudit.

Certes, on peut être étonné qu'un artiste tel que David ait attendu si longtemps la décoration qu'il a tant de fois méritée. C'est sa faute et nous l'en félicitons. En effet, Léon David n'appartient pas à la race des quémandeurs.

Il sait ce qu'il vaut. Il n'a rien sollicité ; il a attendu, et la décoration qui s'honorera sur sa poitrine et portée par lui, prend, grâce aux circonstances, une exceptionnelle valeur.

C'est le Ministre qui, spontanément, lui a offert et donné le ruban violet, et cela sur le champ de bataille où David remporta tant de victoires.

 

A la vérité, vers 1903, Massenet, qui m'honorait de son amitié, estimant que j'étais digne de cette distinction, avait manifesté au Ministère des Beaux-Arts son désir que me fusse établi un dossier dans le but de me décerner les « Palmes » à la prochaine promotion. C'est moi-même qui déposai la lettre.

Par suite de mes déplacements successifs, j'oubliai tout de cette affaire.

Après quelques années, des amis constatant que la boutonnière de mon vêtement restait vierge de tout insigne, trouvèrent cela étrange et susceptible, prétendaient-ils, étant donné ma notoriété artistique, de me rendre suspect au point de vue social.

J'avoue n'y avoir pas songé. Ces amis décidèrent donc de se livrer à une petite enquête afin d'approcher mon dossier qui leur livrerait sans doute le mot de l'énigme.

Toutes les recherches s'avérèrent inutiles, ce dossier ayant disparu.

Je ne fis qu'en rire, en songeant philosophiquement que cette disparition, dont j'ai soupçonné l'auteur, aura fait le bonheur de quelque protégé qui, en arborant ce ruban violet, se sera découvert du talent...

 

***

 

Après des représentations à Lyon, Toulouse, Bordeaux, Nantes, etc..., je rentrai à ma « Muse » pour y rejoindre les miens. Je devais, à ce moment-là, recevoir une proposition aussi séduisante qu'imprévue : devenir directeur de l'Opéra de Bordeaux.

Très flatté, aussi alléchante qu'en fut l'offre, j'en déclinai l'honneur. Il ne me convenait pas d'abandonner en plein succès la carrière de chanteur au bénéfice d'une affaire pleine d'aléas.

A la suite de ce refus, on me proposa la Direction Artistique appointée, avec faculté de chanter quatre fois mensuellement, toute responsabilité financière supprimée.

A première vue, cette situation pouvait sembler enviable. Toutefois, après avoir mûrement réfléchi, je déclinai cette combinaison qui m'aurait rendu tributaire de nombreux éléments, exposant ma conscience artistique à de fâcheux froissements.

Contrairement aux usages exigeant que le candidat à une direction théâtrale pose sa candidature, laquelle est examinée par le Conseil Municipal, ce sont les édiles qui, spontanément, décidèrent de m'offrir ce poste. Pourquoi ?

Une candidature locale, grâce à son nom, avait l'estime, la sympathie même de l'Assemblée ; mais les connaissances théâtrales et scéniques faisant défaut, on eut l'idée de lui adjoindre un co-directeur pétri de théâtre. C'est alors que mon nom prononcé était accueilli favorablement.

Toujours heureux de reprendre contact avec le si accueillant public bordelais, j'allai en juillet chanter « Carmen » dans les Arènes de Bordeaux. La distribution avec Delna et Boulogne était de choix.

J'interprétais pour la première fois un opéra en plein air et l'impression fut excellente. J'éprouvais, sembla-t-il, plus d'aisance vocale. Cette sensation, je l'avais d'ailleurs maintes fois ressentie lorsqu'il m'arriva de chanter au milieu des rochers, dans les bois ou sur la mer.

Une autre représentation de plein air, « Lakmé », à Saint-Jean-de-Luz, s'avéra aussi impressionnante. Le spectacle se déroulant le soir, avait pour cadre un magnifique parc éclairé d'une lumière blafarde mais plus intense sur la scène. Celle-ci enfouie sous un bouquet d'arbres, encadrée de plantes variées, de fleurs, de feuillages dont l'ensemble constituait un décor plein de poésie et de nature à nous inspirer. Evoluer dans ce cadre naturel, si dissemblable de nos toiles peintes sur châssis, était un véritable enchantement dont bénéficia l'interprétation de l'œuvre de Léo Delibes avec l'exquise Mathieu-Lutz dans le rôle de la jeune Indoue.

 

***

 

Succédant à Albert Carré qui passe à l'Administration de la Comédie-Française en remplacement de Jules Claretie, Gheusi et les frères Isola prennent le sceptre directorial de l'Opéra-Comique et me rappellent rue Favart.

C'est encore dans « Werther » que je devais réapparaître devant le public parisien qui, par un accueil chaleureux, exprima sa fidélité. La Presse manifesta, semble-t-il, les mêmes sentiments puisque Gil Blas les traduit ainsi :

 

Décidément, tout prend un air de jeunesse salle Favart. Il n'est pas jusqu'à « Werther » qui ne soit devenu un tout autre personnage, celui-là même que j'appelle depuis des années. Et cela grâce à l'intelligente interprétation de M. Léon David qui contrôle admirablement les sentiments du héros Goethien. Gros succès pour ce ténor beau chanteur et fin comédien, ainsi que pour Mlle Brolhy, superbe Charlotte, MM. Ghasne, Azéma, Belhomme, etc., etc...

 

De son côté Comœdia écrit :

 

M. Léon David a donné hier la première d'une série de représentations. Il a paru dans « Werther » qu'il interprète avec un talent subtil et complet. Alors qu'on délaisse chaque jour un peu plus la science vocale, entendre M. Léon David est éprouver une délicieuse impression. On découvre chez ce ténor une perfection inusitée, hélas ! qui devrait donner à réfléchir à nos « espoirs » et à certains de leurs aînés.

D'être un chanteur et un musicien n'empêche nullement M. Léon David de se montrer un comédien lyrique sobre et inventif, dont le jeu constamment équilibré ne se départit point du bon goût français.

 

C'est dans cette période, en mars 1914, qu'une reprise de « la Dame Blanche », rue Favart, fut l’occasion d'inaugurer l'authentique costume de Georges Brown, dont j'ai fait état lors des représentations de cet ouvrage à Genève.

Jean Prudhomme, dans Comœdia, commente ainsi cette reprise :

 

Notre chère « Dame Blanche » constituait la partie importante du spectacle. M. Léon David retrouvait son plus savoureux talent pour interpréter Georges Brown, rôle dont le poids écrasant se cache sous les fleurs de la rhétorique musicale. M. Léon David se fait un point d'honneur de chanter Georges Brown tel qu'il est écrit. Ah ! La magie des trois trilles « perlées » sur les notes de l'accord parfait et la résolution de celui-ci sur un contre-ut émis pianissimo, comme elle électrise la salle lorsque M. Léon David conclut le chant d'Avenel ! Il serait impossible de surpasser ce ténor qui jongle positivement avec les difficultés vocales, tout en conservant une irréprochable musicalité d'exécution et en jouant la pièce tel un comédien de race.

 

La collaboration Gheusi-Isola imposée par le Ministère des Beaux-Arts, ne devait pas constituer une entente parfaite entre les nouveaux associés. Des heurts se manifestèrent souventefois sur des questions diverses. Gheusi, satisfait de lui-même et convaincu de sa supériorité, semblait vouloir traiter ses collaborateurs en « parents pauvres ».

Néanmoins, les nouveaux Directeurs s'étant attachés Chereau comme metteur en scène, l'Opéra-Comique se défendit brillamment jusqu'à la clôture estivale de 1914.

 

***

 

Retirés, après la fermeture de l'Opéra-Comique, dans notre propriété des Sables afin d'y jouir du congé annuel, nos amis Léon Herbert nous entraînèrent en auto visiter l'exposition de Lyon.

En dépit des bruits peu rassurants, malgré l'amoncellement de nuages sombres à l'Est, peu enclins à envisager un conflit brusqué, nous décidâmes de partir.

Randonnée typique et pleine d'imprévu ; à une matinée ensoleillée succédait un orage accompagné de pluies torrentielles dont le moteur subissait les fluctuations !

Arrivés enfin au pays des soyeux, nous y séjournâmes le temps nécessaire permettant d'apprécier une exposition fort intéressante, ayant attiré de nombreux visiteurs, cependant que l'horizon semblait s'assombrir davantage.

C'est à Vichy, à notre retour, que des bruits annonciateurs de nouvelles graves se répandirent avec insistance. On y croisait des visages contristés, inquiets. Mon vieux camarade Boudouresque, rencontré par hasard, nous donna des détails si vraisemblables qu'ils hâtèrent notre départ pour Les Sables.

Le lendemain, le 2 août, la guerre était déclarée !...

La consternation était générale, pour beaucoup ce fut le désespoir. Néanmoins, tous les mobilisés partirent avec un entrain admirable, un héroïsme remarquable.

Aussitôt, l'arrière s'organisa. Des hôpitaux furent créés, chacun dans sa sphère apporta son concours dévoué et spontané. Certains, trop irréfléchis peut-être, tournèrent à la dérision.

Par contre, tant d'autres se sont distingués hautement par leur obstination bienveillante. Bravant la fatigue et les intempéries, obtenant même par un effort d'assimilation le diplôme d'infirmière. Ce fut le cas pour quelqu'un qui m'est cher.

N'étant pas mobilisable, je pus me consacrer à des tâches diverses. Brancardier de jour et de nuit, organisant des représentations au profit des œuvres de guerre, secourant mes camarades de théâtre restés ici dans la détresse, chantant pour distraire les pauvres mutilés etc., etc...

En souvenir de l'accueil cordial que me réserva la Belgique pendant tant d'années, l'exode des réfugiés belges devait m'impressionner particulièrement en provoquant chez moi un sentiment de vive sympathie et de profonde compassion.

Nous accueillîmes et hospitalisâmes trois jeunes gens qui, pendant deux ans, firent partie de la famille. Après la guerre, chaque année, ces jeunes garçons devenus des hommes, ne manquèrent pas de nous réitérer, en des termes émouvants, leur affectueuse reconnaissance.

 

***

 

A l'époque, je recevais du « Président de l'Association Amicale des Journalistes Professionnels de Bordeaux » la lettre suivante qu'un télégramme avait précédé :

 

Cher monsieur et ami,

L'Association Amicale des Journalistes que je préside actuellement, organise, à la date du vendredi 12 février, une fête de charité au profit des réfugiés français des départements envahis. Pouvons-nous compter sur votre concours ? Si oui, comme je me permets de l'espérer, un mot d'acceptation à l'adresse de votre très dévoué et affectionné.

A. GUILLOT.

 

Confirmant une dépêche expédiée la veille, je répondis :

 

Cher monsieur Guillot,

Je vous confirme mon télégramme d'hier en même temps que je réponds à votre lettre reçue ce matin.

J'accepte avec empressement de chanter « le Barbier » le 12 février, trop heureux de cette circonstance qui me permet de collaborer avec la Presse bordelaise à une œuvre de bienfaisance.

Veuillez agréer etc., etc...

Léon DAVID.

 

Satisfait de participer à une nouvelle œuvre de charité, pouvais-je présumer que ce geste provoquerait un incident !

Quatre jours après notre accord réciproque, le 29 janvier 1915, je recevais du Président cette nouvelle missive :

 

Cher monsieur et ami,

Merci de votre si aimable empressement à nous promettre le concours de votre talent.

Tous mes camarades de la Presse bordelaise en sont touchés comme moi, et comme moi vous en expriment leur reconnaissance.

Mais voici un cas de conscience que je soumets sans hésitation au véritable artiste que vous êtes. M. Edmond Clément, apprenant votre venue parmi nous, s'est plaint très vivement de l'oubli où nous paraissons le laisser. Il proclame votre supériorité dans « le Barbier », mais il se demande pourquoi il ne lui serait pas permis de chanter en intermède. Il estime avec raison n'avoir pas mérité ce qu'il appelle avec exagération « cet affront » de la Presse bordelaise.

Je viens donc vous demander en toute loyauté, si vous ne voyez pas d'inconvénients à ce que nous acceptions le concours de M. Edmond Clément, dans les conditions qu'il indique lui-même. Il va de soi que la présence sur l'affiche de deux noms tels que les vôtres, nous assurent d'ores et déjà un succès prodigieux, car nul spectacle jamais n'aura réuni une pareille collaboration.

Si, comme je le crois, vous vous ralliez à ma façon de voir, je vous serais très obligé de m'adresser, dès la réception de ma lettre, un télégramme laconique me faisant part de votre adhésion.

A. GUILLOT.

 

Bien qu'inattendu, cet incident ne me surprit pas outre mesure. Sachant mon camarade mobilisé à Bordeaux, je m'expliquai mal qu'on n'eut pas fait appel à son concours.

Je répondis télégraphiquement : « — Serai très heureux de me rencontrer avec mon camarade Clément sur le chemin de la bienfaisance ».

C'était donc laisser à celui-ci toute faculté de participer à ce spectacle au moment qui lui semblerait le plus favorable.

« Ce match de ténors » était appelé à exalter une grande partie du public bordelais parmi lequel nous comptions tous deux d'enthousiastes fervents.

En arrivant à Bordeaux, grande devait être ma surprise en apprenant que Clément absent ne prendrait pas part au spectacle. Je n'en demandai pas la raison.

Cette soirée, en raison de son caractère charitable, se déroula dans l'exaltation et, le lendemain, je recevais la lettre suivante :

 

Association Amicale des Journalistes Professionnels de Bordeaux.

Ce 13 février 1915.

Cher monsieur David.

Au lendemain de notre superbe manifestation patriotique organisée par notre Association, nous venons vous remercier du précieux concours que vous avez bien voulu y apporter.

La réussite de notre œuvre de charité a été complète grâce à votre présence et à votre beau talent.

Encore une fois merci, et croyez, cher monsieur, à l'assurance de mes sentiments dévoués. Très cordialement votre.

A. GUILLOT.

 

***

 

L'incident de Bordeaux, soulevé judicieusement à mon avis par Edmond Clément, ne devait en rien modifier nos sentiments de bonne camaraderie.

Depuis le Conservatoire, nous avions l'un pour l'autre une estime réciproque, laquelle s'est accrue en avançant dans la carrière.

Partis tous les deux avec des moyens vocaux relativement limités, c'est par un travail clairvoyant, une volonté tenace, un courage résolu que nous parvînmes au sommet d'une carrière longue et enviable. Notre estime mutuelle était due certainement à cette même énergie, à ce désir ardent de gravir les échelons pour parvenir au faîte, peut-être aussi dans le but de nous dépasser.

C'est cet effort opiniâtre et constant qui inspira à l'un de nos camarades, ténor également de l'Opéra-Comique, la réflexion suivante : « Si j'avais dû m'astreindre au travail obstiné de Clément ou de David, j'aurais renoncé à la carrière ». Celui-ci, doué d'une belle voix, se rendait interpréter ses différents rôles avec le calme de l'employé qui regagne son bureau chaque jour à la même heure. Ses personnages, il est vrai, manquaient totalement d'émotion et bien d'autres choses...

Clément et moi, interprétant le même répertoire avec des qualités presque analogues, on nous opposait souvent l'un à l'autre. Certains nous ont considéré comme des adversaires, des rivaux intransigeants, alors que nos sentiments étaient cordiaux et empreints d'une bonne amitié. Ce mot reçu de Nice lors de ma nomination comme professeur au Conservatoire de Paris, en est une preuve :

 

Le 25-3-25 — J'applaudis sincèrement à ta nomination, mon cher David, et t'adresse mes affectueuses félicitations et ma vieille et fidèle amitié.

Edmond CLÉMENT.

 

En réponse à mes félicitations adressées à l'occasion de sa Légion d'Honneur, je recevais les lignes suivantes :

 

20-8-19 — Merci et de tout cœur, mon cher ami, de ton affectueuse lettre et des compliments qu'elle contenait. L'Ecole de notre cher Warot avait du bon et tu te charges bellement, comme moi, de le prouver aux jeunes.

Le reconnaîtront-ils ? J'en doute !

A toi de tout cœur.

Edmond CLÉMENT.

 

Une mort prématurée devait, au pays du soleil, terrasser ce cher camarade, ce chanteur et artiste distingué.

Ramené à Paris, ses obsèques furent célébrées en l'église de la Trinité, me réservant ainsi la douloureuse satisfaction d'accomplir un devoir pieux en chantant, profondément ému, le « Pie Jesu » de Gabriel Fauré.

En effet, dès que j'appris le retour à Paris du corps d'Edmond Clément, je courus chez son frère, également ami, Georges Clément le laryngologiste éminent et offris de prêter ma voix à la cérémonie funèbre.

Très impressionné par ce geste amical et spontané, il me remercia avec émotion.

Mon camarade Vieuille apporta également sa belle voix à cette solennité.

Le lendemain, je recevais de Georges un pneumatique du 1-3-28 ainsi libellé :

 

Mon cher Léon,

Tu as été le plus émouvant interprète de nos sensations intimes toutes tristes ce matin, Je veux te dire merci aussitôt et t'assurer de mes sentiments affectueux et très reconnaissants.

Georges CLÉMENT.

 

***

 

Après la manifestation patriotique de Bordeaux, j'étais de nouveau sollicité pour participer à une seconde représentation de gala donnée par « l'Œuvre d'Assistance aux Blessés de l'Armée d'Afrique », sous le haut patronage de M. le Préfet de la Gironde et la Présidence de M. le Maire de Bordeaux, dans la vaste salle de l'Alhambra, le 2 mars 1915.

C'est un de mes amis, le Médecin-Major Sudaka, connu étudiant à Alger, qui était chargé d'organiser cette représentation et d'en élaborer le programme.

Comme pour l'Association de la Presse, j'acceptai spontanément d'y contribuer.

Le spectacle composé en trois parties était chargé ; de belle tenue, et comportait, entr'autres la présence de quatre ténors : mes camarades Clément, Lapelletrie et un jeune débutant, Lucazeau.

La première partie qui débutait par une suite d'orchestre, se terminait par la comédie de Jacques Normand « l'Amiral ». C'est dans la seconde partie, qu'en intermède, on applaudis­sait Clément, le jeune Lucazeau, Mmes Magda Le Goff, Gilda Darthy et deux danseuses, premiers sujets de l'Opéra.

« La Navarraise », l'épisode dramatique de Massenet, constituait la troisième partie avec Mme X... dans le rôle de la protagoniste, Viaud dans le personnage de Garrido ; j'interprétais Araquil.

L'affiche de ce spectacle devait donner lieu à un incident regrettable qui faillit compromettre une partie de cette belle soirée. L'ouvrage de Massenet étant l'attraction importante du programme, les organisateurs l'avaient mise en vedette sur l'affiche, avec la distribution dans l'ordre ci-dessous :

 

Mme X...                                M. Léon DAVID

de l'Opéra-Comique                de l'Opéra-Comique

(Anita)                                    (Araquil)

 

Puis suivaient les noms des autres interprètes.

Le matin de la représentation, je reçus la visite de mon ami le Médecin-Major, lequel fort contrarié, attristé même, venait présenter ses excuses et m'instruire d'une scène pénible qui s'était déroulée la veille : l'interprète d'Anita, furieuse, déchaînée, était venue le trouver menaçant de ne pas chanter si l'affiche n'était modifiée. Celle-ci prétendait voir son nom « seul » figurer en première ligne.

Cette cabotine considérait son amour-propre au-dessus de la charité.

Dans la crainte que cette ancienne chanteuse mit sa menace à exécution, on dut commander d'autres affiches, occasionnant ainsi des frais supplémentaires. De sorte que mon nom dut descendre... d'un « étage ».

Je comptais, après la représentation, dire à cette « généreuse » partenaire ce que m'inspirait son vilain geste. Le public se chargea de le lui faire comprendre par un accueil d'une froideur glaciale, lequel se serait manifesté plus bruyamment n'avaient été les circonstances charitables pour lesquelles chacun se dévouait gracieusement.

Pendant tout l'ouvrage, notre vedette... fit des efforts surhumains pour émettre quelques sons rauques. Essoufflée, obligée de respirer à chaque mot, jetant des cris désordonnés, la pauvre créature s'écroula lamentablement.

Je retrouvais là, d'ailleurs, une vieille connaissance qui, dix années auparavant, au Théâtre de la Monnaie de Bruxelles, jonglait si maladroitement avec les oranges.

Après la « Marseillaise » déclamée avec noblesse par Mme Gilda Darthy, mon jeune et sympathique camarade Lapelletrie interpréta de sa jolie voix le « Chant du Départ ».

Malgré l'incident de « la Navarraise », tous les artistes contribuèrent au succès de cette belle manifestation de charité dont le résultat fut des plus brillants.

 

***

 

Afin de ne pas imposer plus longtemps à son personnel un chômage néfaste, l'Opéra-Comique rouvrait ses portes en décembre 1914, quatre jours par semaine.

Quelques mois après l'ouverture je réintégrais la rue Favart.

Contrairement à l'époque actuelle, les cachets d'artistes en 1915 et jusqu'à la Paix, furent sensiblement réduits et l'on devait souvent accomplir son service dans des conditions fort difficiles, quelquefois pénibles.

La santé d'un de mes enfants nous avait mis dans l'obligation d'habiter Saint-Cloud, cette jolie et agréable banlieue parisienne, compliquant souvent les déplacements.

Simple coïncidence, à moins que du fond de sa tombe Goethe manifesta sa mauvaise humeur, chaque fois que j'étais affiché pour « Werther » à l'Opéra-Comique, la « Bertha » nous prodiguait ses projectiles dont plusieurs tombèrent dans le proche voisinage de la rue Favart, à dix mètres du théâtre.

En outre des bombardements par avions, nos représentations n'étaient pas de tout repos et il fallut certain soir, au milieu du spectacle, après avoir évacué la salle, descendre très bas dans les sous-sol.

A l'issue de la représentation, le retour à St-Cloud m'obligeait de faire diligence afin d'arriver à temps gare St-Lazare.

Ces voyages, s'effectuant dans l'obscurité la plus complète, provoquaient une sorte de torpeur.

Cette nuit-là, plus las sans doute que de coutume, ne pouvant résister au sommeil, je dépassai Saint-Cloud pour me réveiller à Ville-d'Avray. Affolé, dans la nuit noire, sous un orage terrifiant et une pluie diluvienne, je me rendis compte que j'avais franchi ma station sans pouvoir discerner la gare me donnant accès. La lueur d'un éclair permit de constater que j'étais à Ville-d'Avray.

Bien nue le pays me soit resté sympathique en raison des heures charmantes vécues à la « Cenerentola », propriété de l'Alboni, les circonstances présentes le rendaient moins appréciable.

Dans les ténèbres, une forme humaine sembla se détacher. M'enquérir d'un train pour retourner à Saint-Cloud était la première question.

— Pas de train avant six heures.

— Il y a-t-il un hôtel près de la gare ?

— Oui, mais occupé par les Américains.

— Alors, quelle ressource ?

— Attendre six heures ou retourner à Saint-Cloud pédestrement si vous parvenez à reconnaître votre route.

— Par ce temps effroyable et ténébreux cela me paraît hypothétique et téméraire.

Deux heures ! L'orage gronde toujours et la pluie ne cesse de tomber accompagnée d'un vent capable de déraciner un arbre. La tempête dans toute son horreur.

A la maison l'inquiétude doit être grande. Que faire ?

Je demande force détails sur le chemin à parcourir pour conduire à la route nationale et je m'éloigne. Perdu dans des terrains vagues sans issue, je reviens au point de départ en essayant de me faire expliquer plus clairement, si possible, le nouveau calvaire à franchir.

Allons chemineau, chemine... Et courageusement je patauge dans les flaques d'eau, m'embourbant dans les ornières pour parvenir enfin sur la grande route qui devait me conduire au but.

A trois heures et demi, fourbu et trempé jusqu'aux os, j'étais chez moi.

 

***

 

Contrairement à ce qu'avait envisagé le commun des mortels, la guerre semblait, hélas ! devoir traîner en longueur. Aussi certains théâtres de province se hasardèrent-ils à ouvrir leurs portes.

Il fallait, peu à peu, essayer de reprendre une vie courante, galvaniser les esprits, distraire les blessés, les permissionnaires et aussi arracher au chômage le nombreux personnel qu'occupe une scène : musiciens, choristes, danseurs, machinistes et enfin les artistes. Ces derniers durent consentir des conditions réduites afin de permettre à ces théâtres de faire face à leur entreprise.

C'est ainsi qu'à Bordeaux, le Grand-Théâtre étant en réparation, les intelligents directeurs Mauret-Lafage et Lescouzère, présentèrent au Théâtre-Français des spectacles lyriques fort artistiques et très suivis, auxquels je participai souventefois.

L'Opéra-Comique, ne jouant que quatre jours par semaine, laissait assez facilement à ses artistes le loisir d'aller se produire en province, afin de compenser, par le nombre, les modestes cachets qui leur étaient alloués.

A cette époque, contribuant à une série de représentations au Grand-Théâtre de Lyon, je constatai, par son accueil sympathique, que le public lyonnais m'était resté fidèle.

Cet écho de la presse le confirme :

 

Après le triomphe qu'il avait remporté dans « le Barbier de Séville », il était intéressant pour nos dilettanti de revoir le ténor Léon David dans le rôle de Werther, son grand succès. Hâtons-nous de constater que le merveilleux chanteur n'a pas été moins heureux dans les passages dramatiques de Werther que dans les vocalises du Comte Almaviva, et qu'une fois de plus il a conquis le public lyonnais. Il est intéressant à cet égard de remarquer quel tour de force M. Léon David qui, dans Werther montre des moyens vocaux qui sont presque d'un fort ténor, doit réaliser pour assouplir son organe aux délicates vocalises du « Postillon de Lonjumeau » et du « Barbier ». Ce tour de force est d'ailleurs réalisé avec tant d'aisance, que personne ne paraît s'en apercevoir, et c'est, je crois, le plus bel éloge qu'on puisse faire à M. David qui a été acclamé comme rarement chanteur le fut à Lyon.

 

Comme l'humour se manifeste en toute occasion, une revue lyonnaise, Passe-Partout, ne manqua pas de souligner un trait amusant sous ce titre : « Heureux ténors ».

 

Les ténors sont rares, introuvables même, aussi ceux qui restent sont-ils singulièrement courus, non seulement par les directeurs mais encore... par les dames !

Trantoul, Marcellin sont aux Armées, mais c'est cet heureux Léon David qui, malgré ses quarante-huit printemps les remplace dans le cœur des petites Lyonnaises.
Le soir, de chaque côté de la sortie des artistes, rue Puits-Gaillot, plusieurs centaines de personnes — c'est à la lettre — midinettes, canuses, spectateurs, jolies demoiselles, cocottes de haute volée attendent vers minuit l'apparition du beau Des Grieux ou du pauvre Werther...

Et dès qu'il paraît, des acclamations, des questions se croisent :

Oh ! Ce qu'il est gentil ! Embrassez-moi ! Est-ce qu'on peut vous serrer la main ? Et la foule suit notre ténor jusque chez lui.

Ne croyez pas à une galéjade, cent témoins pourraient affirmer la véracité de l'histoire.

Ah ! ces ténors.

..  ..  ..  ..  ..  ..  ..

 

J'aurais évité de signaler ce petit fait divertissant si un journaliste ne l'avait publié. Je vais donc compléter ce que certainement l'auteur de l'article a ignoré.

Un soir, après le spectacle, en me reconduisant à mon domicile par une rue généralement tranquille et calme, cette foule sympathique, mais sans doute un peu bruyante, m'immobilisa quelques instants, m'entourant pour manifester plus joyeusement et plus chaudement son enthousiasme, troublant ainsi le sommeil du sage.

A l'instant où le tumulte atteignait son comble, une fenêtre venait de s'ouvrir brutalement et une douche tiède aspergeait une partie du groupe de ces turbulents admirateurs. Les rires fusèrent, les cris redoublèrent, attirant l'attention de la police qui mit fin à ce vacarme nocturne.

Je pus rentrer à mon hôtel sans incident et... mes vêtements intacts...

Pour clore cette petite histoire sur une note plus imaginative et plus poétique, surtout plus discrète, naïve mais charmante, je reproduis ce gentil quatrain auquel étaient fixées quelques fleurs :

 

A Monsieur Léon David,

Ne méprisez pas notre humble bouquet

De trois petits cœurs la modeste offrande

Votre belle voix nous trouble en secret

Et nous souhaiterions de toujours l'entendre.

Trois de vos admiratrices.

 

***

 

Malgré les événements, l'Opéra-Comique réalisait de fort belles recettes. Ce résultat était dû à la belle tenue des spectacles, grâce à un personnel laborieux et dévoué. Ce dévouement, apprécié de nos directeurs, était relaté par P.-B. Gheusi dans sa brochure : « L'Opéra-Comique pendant la guerre », page 23 ......

.. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. ..

...... Sans abonnement avec un répertoire réduit et des moyens diminués par les nécessités sacrées de la guerre, l'Opéra-Comique a maintenu des recettes qu'aucune période antérieure n'avait connues à ce degré.

Ses artistes se sont prodigués, non seulement devant nos salles combles et dans nos galas frémissants et acclamés — le dernier a dépassé deux cent mille francs de recette — mais partout où des formations sanitaires, des troupes au repos et jusqu'à des unités en pleine offensive, on fait appel au réconfort de leur présence, au prestige de leur talent, plus superbe et plus vivant encore de s'opposer en souriant aux embûches plus proches aux menaces rôdeuses de la mort ou de l'ennemi.

L'Opéra-Comique s'est acquis parmi les convalescents et les permissionnaires retour du Front, un légitime renom de bonté généreuse et de fraternel accueil. Des milliers de lettres émues, écrites dans les cantonnements m'en ont déjà remercié. Il continuera ses traditions, qu'il a fondées et suivies sans lassitude à travers les pires obstacles. Nous voulons que ceux qui nous aiment, les bons Français, les artistes, les héros ardents de la tranchée, les saints mutilés de nos batailles citent l'Opéra-Comique du temps de guerre à l'ordre du jour de leur cœur reconnaissant. Il faut qu'on dise partout de notre Théâtre, dans la langue suzeraine qui sera celle des vainqueurs et selon le style d'un chef immortel, puisqu'il est mort pour la France, que nous avons su, nous aussi, en défendant notre art et ses chefs-d'œuvre, lutter contre les Barbares et tenir victorieusement « jusqu'au bout ».

 

En outre des nombreuses fêtes de charité auxquelles j'ai participé, m'est échu, par la direction de l'Opéra-Comique, l'honneur et la satisfaction de me rendre au Front, avec quelques camarades, afin de contribuer à deux représentations lyriques organisées spécialement pour « les Poilus Combattants ».

Descendus à Nancy, transportés à Bouxières-aux-Chênes, à trois kilomètres des Allemands, où une vaste grange, convertie en salle de spectacle avec estrade tenant lieu de scène, devait être le théâtre de nos ébats artistiques.

Ce bâtiment était bondé à craquer par ces « gars », des héros pour la plupart, aux visages épanouis. Venus des unités environnantes, oubliant les heures graves et le chaos qui était proche, jouissant de cette petite détente, nos poilus semblaient de grands écoliers en récréation.

Devant cet auditoire idéalement sympathique, le lieutenant Péaud, jeune Nantais mort glorieusement depuis, ouvrit le feu... de la rampe en lisant cette noble poésie dont il était l'auteur.

 

Aux artistes de l'Opéra-Comique.

Le Théâtre du 81e T, en témoignage

d'admiration et en gage de reconnaissance.

21-22 mai 1917

 

Souffrez, Mon Général, et vous aussi, Messieurs,
Qu'au moment solennel où le rideau se lève,
Où l'attente anxieuse anime tous les yeux,

J'ouvre un instant la porte aux fantaisies du rêve.

 

Au fond du sombre abri où le soldat s'endort,
En attendant que sonne l'heure de la veille,
Il lui est arrivé — il lui arrive encore —
De se croire éveillé, alors que tout sommeille.

 

Il rêve, et sa pensée plonge dans l'irréel ;
Dans l'ombre, il entrevoit des images divines,
La grâce de la femme illumine le ciel

Et son cœur s'attendrit à des pensées câlines.

 

Une harmonie exquise monte dans le ciel pur...
La vision s'anime... La fée maintenant chante...
Et le cœur du soldat, devant la mort, si dure,
Se livre doucement au rêve qui l'enchante.

 

Ce rêve, mes amis, vous le vivez ce soir !

Pour vous que rien n'émeut, ni l'obus, ni la balle ;
Pour vous qui, du Pays, êtes le grand espoir,
Qui souffrez et luttez d'un cœur que rien n'égale ;

 

Voici que de Paris accourent vers le Front,

La beauté, le talent et la grâce, et les charmes.
C'est Charlotte et Jeannette, et c'est aussi Manon
Qui, dans les boîtes à poudre, ont apporté leurs armes ;

 

Des Grieux, Jean, Albert, se sont joints à Werther ;
Leurs sublimes accents sauront toucher vos âmes,
Arracher de vos cœurs tous les germes amers
Et raviver en vous la pure et sainte flamme.

 

Laissez-moi, en vos noms, leur dire à tous : Merci !
Merci pour leur grand cœur ! Merci pour leur vaillance
D'avoir quitté Paris pour venir jusqu'ici

Apporter du bonheur aux bons soldats de France !

 

Et vous tous, mes amis, laissez parler vos cœurs !
Applaudissez sans crainte, applaudissez sans trêve ;
Votre hommage aux artistes est plus doux que des fleurs
C'est comme un encens pur qui, vers leurs fronts, s'élève.

 

Ne leur ménagez pas, soyez-en généreux !

Le bruit de vos bravos sera leur récompense !
De vous savoir contents, ils partiront heureux,
Emportant dans leur cœur votre reconnaissance !

 

Signé : PÉAUD.

Bouxières-aux-Chênes, 21/22 mai 1917.

..  ..  ..  ..  ..  ..  ..

 

De frénétiques applaudissements saluèrent ce poème si lyriquement imagé.

Puis, avec Mme Delécluse et M. Gilles, nous interprétâmes un acte de « Werther » suivi des « Noces de Jeannette » chantées par Mlle Vaultier et le camarade Bellet.

Ce spectacle, commencé sous d'heureux hospices, devait se terminer lamentablement.

Au milieu du tableau de Saint-Sulpice de « Manon », Mlle Clavel, un orage effroyable se déchaîna, accompagné d'une pluie diluvienne qui transforma le bâtiment en une vaste écumoire ; ce fut alors le désarroi. Au piano, le sympathique Jouin, afin d'éviter une gouttière qui le douchait sans merci, parcourait son instrument par petits bonds de gauche à droite, effectuant des prodiges d'acrobatie pour ne pas abandonner son poste.

Bravant l'averse et luttant vocalement contre le grondement du tonnerre, Manon et Des Grieux allèrent courageusement jusqu'au bout de leur tâche, mais devaient en sortir dans un état déplorable. Pantelants, trempés jusqu'aux os, nos perruques défrisées, notre maquillage répandu nous rendaient pitoyables.

N'importe, il fallut hâtivement revêtir nos costumes de ville, l'auto nous attendait pour regagner Nancy.

Tous feux éteints nous roulions lentement à travers des chemins creux et camouflés, lorsqu'arrivés à une sentinelle, celle-ci, après avoir demandé le mot de passe au chauffeur et le point vers lequel il se dirigeait, lui souffla : Mais malheureux, par ici tu vas directement chez les boches !

C'eût été complet.

Ayant fait demi-tour et franchi plusieurs obstacles, nous arrivions à Nancy heureux de nous abandonner dans les bras de Morphée.

Quelques heures de sommeil et les avions ennemis se chargèrent de notre réveil en bombardant copieusement l'ancienne capitale de la Lorraine. Nous apprenions alors, qu'aussitôt notre départ, une attaque déclenchée sur la grange qui abrita nos prouesses artistiques avait fort endommagé celle-ci...

Avant la représentation de Bouxières-aux-Chênes, nous prit la fantaisie un peu risquée, téméraire même, de nous, faire photographier en groupe et en première ligne au milieu des barbelés. Il fallait opérer vite, les jumelles indiscrètes de ces « Messieurs » eussent tôt fait de repérer des costumes civils et surtout féminins, susceptibles de les intriguer...

Alors nous fut concédé l'honneur de dîner à la table de l'Etat-Major que présidait le Général Galley ; comme nous devions le lendemain à Champignolles, dans les mêmes conditions, être les hôtes du Général Deligny. C'est qu'en effet, à vingt-quatre heures d'intervalles, nous devions reproduire notre spectacle dans l'arrondissement de Nancy.

Fort handicapés à la suite de l'averse subie la veille, Manon et Des Grieux réussirent à vaincre une gêne vocale qui devait se manifester par une aphonie de quelques jours. Qu'importe, nous avions fait des heureux en accomplissant un devoir.

L'accueil cordial qu'on nous réserva du haut en bas de la hiérarchie compensa largement nos petites misères si légères en regard des souffrances de ceux que nous venions de divertir.

Quelques jours après, je recevais la lettre suivante :

 

Monsieur DAVID

du Théâtre National

de l'Opéra-Comique

Paris
30 mai 1917.

Cher Monsieur,

Ainsi que cela était convenu, j'ai fait remettre le montant des quêtes faites au cours de vos deux belles représentations du 21 et 22, à Monsieur le Préfet de Meurthe-et-Moselle, qui l'a versé au trésorier de l'Œuvre des Orphelins de la Guerre de ce département. Ces Messieurs ont bien voulu m'adresser leurs remerciements ; mais c'est à vous, à vos camarades Gilles et Bellet, aux charmantes artistes Mmes Clavel, Delécluse et Vaultier, ainsi qu'à votre habile accompagnateur M. Jouin, que doit aller ce témoignage de gratitude, et je m'empresse de vous en faire part, en y joignant mes remerciements personnels, mes hommages à ces Dames et l'expression de mon bien cordial souvenir.

Signé : DELIGNY,

Général Ct le 39e C. A.

 

***

 

Malgré les déplacements successifs et le dévouement aux œuvres diverses auxquelles je collaborais de tout cœur, mes concitoyens n'étaient pas oubliés.

Le 3 septembre 1915, j'organisais, au Grand Casino, un spectacle en faveur des soldats sablais.

Profitant de la présence de quelques camarades réfugiés dans notre cité vendéenne, j'entrepris le projet un peu audacieux de constituer une représentation de « Werther ». A cette occasion, je fis appel au précieux concours de notre bonne amie Marié de l'Isle, enchantée de participer à cette œuvre et de se retrouver quelques jours parmi nous.

Pour les « Enfants de Charlotte », je disposais de la jeune Blanche Montel, gentille adolescente, également retenue avec sa famille par les événements. Déjà en possession d'une nature naissante de comédienne, ses dons scéniques laissaient présager l'heureuse carrière de cette charmante actrice.

Agé de quatre ans, mon fils aîné Léo mêlait sa voix frêle au chœur de « Jésus vient de naître », prenant ainsi contact avec les planches aux côtés de son père.

Ce modeste et précoce début devait se révéler prometteur ; l'hérédité allait contribuer à faire naître dans ce cerveau d'enfant des dispositions théâtrales dont la favorable évolution était interrompue par cette affreuse dernière guerre et... une heureuse union.

Réalisant une magnifique recette, la représentation s'avéra fort brillante. Tous les artistes, chacun dans sa sphère, rivalisèrent de talent et récoltèrent de nombreux bravos.

A Paris, les galas, fêtes de charité, représentations de bienfaisance se succédaient, de sorte que les artistes étaient fréquemment mis à contribution.

Renonçant à énumérer les nombreuses manifestations de ce genre auxquelles je participai, comment oublier la représentation de retraite du grand acteur Le Bargy qui, après trente et un ans de service, abandonnait la Comédie-Française dont il fut l'un des piliers.

Je crois intéressant de reproduire intégralement les noms des artistes éminents qui y prirent part :

Mme Sarah-Bernhardt ; Mme Kousnezoff, du Théâtre National de l'Opéra ; Mme Georgette Leblanc-Maeterlinck ; Mme Yvette Guilbert ; Mme Croiza, du Théâtre Royal de la Monnaie ; Mme Maria Guerrero ; M. Diaz de Mendoza ; M. Léon Delafosse ; M. Borghèse, de l'Opéra de Monte-Carlo ; M. Georges Enesco ; M. Léon David, du Théâtre National de l'Opéra-Comique ; Mme Natacha Trouhanova ; M. Békéfi, du Théâtre Impérial de St-Pétersbourg ; M. Vilbert ; M Max Dearly ; M. Sacha Guitry ; Mlle Charlotte Lysès ; Mlle Jeanne Sabrier, de la Comédie-Française ; Mmes Bartet, Leconte, Cécile Sorel, Fayolle, Dussane, Yvonne Lifraud ; MM. Mounet-Sully, Georges Berr, Siblot, Dessonnes, André Brunot , Joliet, Falconnier, Paul Numa et Le Bargy.

Tous ces artistes au talent consacré contribuèrent à la réalisation d'un spectacle inoubliable.

Une autre manifestation de même caractère, à la Comédie-Française, permettait de me rencontrer dans « la Traviata » avec le célèbre baryton italien, Battistini, admirable chanteur.

 

***

 

Les exigences de la carrière m'ont parfois contraint à de rudes efforts, souvent hardis.

Appelé à concourir à un grand gala au théâtre de Brest, où j'y devais interpréter « Werther » le 24 décembre, j'appris en dernière heure que l'Opéra-Comique m'affichait le lendemain 25, en matinée, pour ce même ouvrage.

Une défection d'un côté ou de l'autre était inadmissible, il fallait, en faveur des deux, résoudre le problème favorablement.

Habitant Saint-Cloud, les départs pour la province, de même que les retours, étaient, du fait de la guerre, souvent compliqués. En l'occurrence, la banlieue devait m'être favorable.

Aussitôt la mort de Werther à Brest, dissimulant sous un long pardessus le costume de théâtre, je me jetai dans un taxi qui permit de prendre le train pour rentrer à Saint-Cloud. J'allais, cette fois-ci, éviter la capitale en descendant à Versailles, d'où une auto me déposa chez moi, vers quatre heures du matin sous la neige.

Après avoir vainement tenté de prendre quelque repos, je dus regagner la rue Favart afin de
me « suicider » pour la seconde fois en vingt-quatre heures...

En rentrant le soir à mon domicile je n'étais qu'à demi-mort,,, mais réellement cette fois.

L'imprévu m'a souvent mis en demeure d'effectuer des tours de force incompatibles avec l'existence et l'hygiène d'un ténor. C'est ainsi que, par suite de brusques modifications administratives dans les spectacles, je me trouvai dans l'obligation de chanter à Nîmes le 20 février, le 22 à Anvers et à nouveau à Nîmes le 24, réalisant un trajet d'environ deux mille cinq cents kilomètres.

A Nîmes, le 20 en matinée, j'interprétais « Carmen ». Après avoir tué celle-ci, effacer le maquillage, changer de costume fut l'affaire d'un instant. En hâte, je volai prendre le train qui arrivait le lendemain matin à Paris, gare de Lyon.

Vite un taxi pour atteindre la gare du Nord où attendait Mme David en possession des costumes du « Barbier ». Après quoi, le train m'emportait pour Anvers.

Le lendemain 22, j'interprétais l'ouvrage de Rossini.

Accomplissant inversement le même trajet, après une nuit de voyage — la deuxième — je débarquais le matin dans le chef-lieu du Gard pour la répétition générale de « Ninon de Lenclos », du compositeur vendéen Louis Maingueneau, dont la création avait lieu le soir même.

J'ajoute qu'en outre de la fatigue physique, l'inquiétude de conserver un bon état vocal était le tourment constant. Les chanteurs estimeront cette anxiété.

Ma longue carrière abonde en exploits de ce genre et, pour celui-ci, j'avais comme compagnons de voyage André Baugé et son père.

Avec mon disciple nous devions, au Havre, le 4 février 1917, chanter en matinée « Lakmé », et « Carmen » le soir. Ce qui, pour un ténor, constituait un record d'endurance vocale et physique.

Pour se préparer à une telle prouesse il était prudent d'arriver la veille afin de jouir d'une nuit reposante.

Débarqués à 23 heures, sous la neige, nous dûmes parcourir à pied une partie de la ville pour découvrir un gîte.

La plupart des hôtels étant réquisitionnés, les rares établissements libres se trouvaient envahis. André, bien que chargé de valises, s'égayait beaucoup de la situation ; quant au père, il philosophait volontiers essayant de me consoler.

Enfin, vers minuit, un hôtelier compatissant nous consentit une chambre à deux lits. Peu satisfait, je dus faire contre mauvaise fortune bon cœur.

Alors que mes deux compagnons et amis occupèrent un lit, je crus pouvoir reposer douillettement dans le second.

Douce illusion ! A peine somnolais-je, qu'un ronflement sonore venait rompre le calme ouaté d'une nuit neigeuse. C'était mon vieil ami qui s'abandonnait aux douceurs d'un sommeil profond mais bruyant.

Malgré ces péripéties, la matinée avec « Lakmé » s'effectua dans le ravissement d'une salle comble.

« Carmen » qui, à deux heures d'intervalle, succédait à l'ouvrage de Léo Delibes, me contraignit à prendre quelques aliments dans ma loge avant de « déchoir », en troquant l'uniforme de brigadier espagnol contre celui de l'officier anglais.

Cette soirée réalisa le même enthousiasme que la matinée.

Puisque j'en suis aux chapitres anecdotiques des déplacements mouvementés pendant la guerre, je dois mentionner ce pénible voyage effectué à Montpellier où j'allais pour quelques représentations.

Partis le soir de Paris, nous arrivions le lendemain matin à Lyon sous la neige par un froid glacial. Un accident de machine imposa un changement de train, lequel, déjà surchargé, m'obligea de voyager debout dans le couloir, bondé lui-même, pendant tout le parcours qui fut long, abominablement long ! Je débarquai en effet laborieusement dans le chef-lieu de l'Hérault, le lendemain, à deux heures du matin.

Gare déserte, nuit obscure, neige, froid, aucun véhicule, et je chantais le soir même.

Déambulant au hasard dans la ville, sonnant à plusieurs hôtels, la réponse était toujours identiquement la même : « pas de chambre ».

D'autre part, l'heure nocturne contribuait sans aucun doute à cet accueil au diapason de la température.

Glacé, fourbu, tourmenté, j'avisai un autre établissement pour voyageurs et, au portier qui vînt m'ouvrir, j'expliquai mon cas en le suppliant de m'accorder l'hospitalité, fusse dans un fauteuil. Me laisser passer la nuit dehors serait cruel, inhumain.

Pris de pitié, ce brave homme, amateur de théâtre, monta un petit lit de fer dans une minuscule salle de bain.

Accablé de fatigue et de froid, je m'étendis tout habillé, m'enveloppant d'une couverture de voyage. J'escomptais un sommeil réparateur, lorsqu'un robinet mal assujetti de la baignoire, me gratifia toute la nuit d'un sifflement horripilant.

Soucieux de mes costumes qui devaient suivre, je courus dès le matin à la gare pour... n'y rien trouver. Comment, dénué de tout vestiaire théâtral, allais-je, le soir même, interpréter « la Bohème » ?

Une seconde démarche l'après-midi fut aussi décevante.

Aidés du régisseur, nous nous adressâmes à quelques collègues et parvînmes à constituer un costume dans lequel je ne me sentais guère chez moi. Il en était de même pour le maquillage.

Les professionnels minutieux, les chanteurs en particulier, comprendront mon état d'esprit dans un pareil moment.

Un quart d'heure avant le lever du rideau, un employé du chemin de fer frappait à ma loge et m'y déposait la malle de costumes. Je faillis embrasser ce brave fonctionnaire, qu'un bon pourboire satisfit plus que ne l'eusse fait une accolade.

Quitter les nippes d'emprunt et endosser les miennes fut aisé. On m'appelait pour entrer en scène.

N'ayant pas le loisir de penser à ma voix, celle-ci se comporta raisonnablement et parvint même à se faire applaudir.

 

***

 

A l'Opéra-Comique, « Werther » tenait fréquemment l'affiche et j'en étais le plus souvent l'interprète, ce qui motiva de mon vieux camarade Isnardon, alors professeur de déclamation lyrique au Conservatoire, les lignes suivantes :

 

Mon cher ami,

Tu devrais me faire un grand plaisir, qui ne te serait peut-être pas inutile, celui de faire travailler à Mme Isnardon les scènes de « Werther ».

Veux-tu ?

Un mot à ton vieux camarade.

J. ISNARDON.

112, Boulevard Malesherbes.

 

Un peu surpris, embarrassé même d'une telle sollicitation, je répondis :

 

Cher ami,

Ta demande un peu étrange ne laisse pas que de me surprendre, Madame Isnardon étant ton élève, tu me parais plus qualifié que tout autre pour lui enseigner la mise en scène de « Werther ».

Toutefois, si tu crois devoir insister, j'aurais mauvaise grâce à me dérober à ton appel.

Amicalement.

Léon DAVID.

 

Aussitôt me parvenait cette autre lettre :

 

Certes oui, mon cher ami, je suis le professeur de ma femme et tu la trouveras, je crois, bien enseignée comme chant et comme expression. Mais... j'ai apprécié la façon dont tu joues « Werther » et j'estime précieux pour elle qu'elle reçoive tes conseils et tes indications scéniques.

Donc, si tu y consens, fais-moi ce très grand plaisir.

Pardon, merci. Poignée de mains.

J. ISNARDON.

 

J'acceptai donc la tâche un peu ingrate, scabreuse même et sujette à controverses capables de heurter la susceptibilité de l'un ou de l'autre.

Après avoir présenté sa femme, Isnardon m'assura de son entier effacement ; il assisterait à cette leçon en spectateur...

Dans son hôtel particulier, une belle salle d'étude avec scène s'offrait à nos ébats lyriques. En présence d'un sujet très intéressant par son physique. sa plastique et ses dons, mon rôle devait être simplifié et attachant.

En même temps que je m'efforçais d'inculquer le caractère bourgeois, la nature concentrée de Charlotte aux premiers actes, je dus réfréner, réprimer des gestes conventionnels de grand opéra peu en situation dans ce drame intime.
Mon élève passagère, souple et compréhensive, sembla prendre un vif intérêt à mes observations. La réplique, qu'en chantant je lui donnais, apportait à la future Charlotte un utile soutien.

La leçon terminée sans incident, Madame Isnardon m'adressa ses chaleureux remerciements, alors que son mari, satisfait, m'offrait sa méthode de chant ainsi dédicacée :

 

A mon ami Léon David,

Incomparable Werther.

Avec l'espoir qu'il y rencontrera quelques-unes de ses idées.

Ce modeste travail,

En témoignage d'affection.

J. ISNARDON.

1916

 

***

 

Peu à peu, les théâtres de second ordre, en province, se hasardèrent à donner une ou deux représentations par semaine.

Certains propriétaires de cinémas, en possession de grandes salles, n'hésitèrent pas à présenter des spectacles lyriques avec le concours de vedettes, réalisant de très fortes recettes.

D'autres scènes ne jouaient que le dimanche en matinée et en soirée.

C'est ainsi que Béziers, Narbonne, Sète, Amiens, Perpignan, Nîmes, Toulon, Grenoble, Tours, Limoges, Montpellier, Rouen, Dijon, Roubaix, Angers, Rennes, Nancy, Cherbourg, sans omettre Lyon, Bordeaux, Nantes, Toulouse, Anvers, Gand, Liège, Verviers m'accueillirent maintes fois.

Tous ces déplacements accomplis en hiver, et que l'état de guerre rendait inconfortables, étaient fort dangereux et je devais leur payer un tribut sévère.

A Toulouse, où j'effectuais une série de représentations, la dernière de celles-ci devait m'être néfaste.

Le théâtre du Capitole incendié, c'est au théâtre des Variétés, sous la direction Audoui que, le 22 février 1918, j'interprétais « Werther ». Après le deuxième acte, sorti de scène en transpiration, une visite inopinée d'amis venus présenter leurs félicitations m'interdit de prendre les précautions habituelles en pareil cas. Force fut donc de terminer la soirée dans un état de moiteur et de fébrilité inquiétant.

Quittant Toulouse dans la nuit, sous la neige, je regagnai le train pour Paris. Pendant le trajet, le froid accomplissait son œuvre et, en arrivant à Saint-Cloud, je devais m'aliter.

La Faculté, mandée dès le lendemain, déclarait une para-typhoïde aggravée d'une congestion pulmonaire.

Résultat, six semaines de lit et une convalescence égale.

Décidée à me prodiguer seule les soins délicats nécessités par la maladie, ma chère femme vécut un véritable calvaire de dévouement, de courage, d'abnégation et surtout d'anxiété.

Bien que la contagion fut à redouter, mon cher André Baugé ne craignit pas d'enfreindre la consigne en me venant voir chaque jour pour mettre son amitié dévouée et fidèle à notre disposition.

Quant à moi, devenu cadavre vivant, je considérais la mort comme seule solution à envisager. André, qui avait sur mon état la même opinion, déclarait au foyer des artistes de l'Opéra-Comique : « Je crois que nous ne reverrons plus notre camarade Léon David ».

Heureusement, le cœur demeuré solide devait me tirer de ce mauvais pas. Après quarante jours, la fantaisie me prit de considérer la vie comme appréciable. Les docteurs, se rangeant à cette opinion, j'entrais en convalescence.

Bien que les forces revinssent très lentement, j'avais une nette impression que la voix était restée intacte.

Le 19 avril 1918, je recevais de l'un des directeurs de l'Opéra-Comique les lignes suivantes :

 

Enchanté, mon cher David, d'avoir de vous de bonnes nouvelles, votre santé un instant m'a fort préoccupé.

Et maintenant, revenez-nous le plus tôt possible et bien cordialement à vous.

P.-B. GHEUSI.

 

Le 18 mai 1918, j'affrontais le public de l'Opéra-Comique dans... « Werther », non sans appréhension après cette épreuve de trois mois.

Plein de quiétude au point de vue vocal, allais-je, sans défaillance, jouir de la résistance physique nécessaire pour soutenir ce rôle écrasant ?

De l'avis de mes amis et camarades, ce devait être l'une des plus brillantes interprétations du héros de Massenet, que je vécus entièrement sans la moindre faiblesse : « Vous commencez une nouvelle carrière, me souffla un des directeurs ».

Revenu rue Favart, il fallait, avec un retard de plusieurs mois, remplir des engagements signés en province avant ma maladie. Aussi devais-je, avec mille précautions, reprendre des déplacements améliorés cependant par une température plus clémente.

Depuis longtemps, la mésentente régnait entre Gheusi et ses associés, les Isola. Ces derniers, traités comme quantité négligeable par leur collègue, parvinrent à faire rapporter par le Ministre l'arrêté du 4 novembre 1913, et Gheusi dut céder la place.

Le despotisme de Carré n'ayant pu s'imposer à la Comédie-Française, l'irascible directeur quitta cette administration. Mais il fallait le « recaser ». On lui redonna donc, à l'Opéra-Comique, la succession... de son successeur. Ce dernier, d'ailleurs, devra par la suite lui succéder à nouveau.

La politique, l'intrigue, l'habileté ont de ces surprises.

 

***

 

Un petit incident qui eut pu être désagréable, se produisit à l'occasion d'un nouveau déplacement au Havre.

Regagnant Paris à l'issue du spectacle, j'apprenais, le lendemain, par le chef d'orchestre qui avait dirigé la représentation, le fait suivant : celui-ci, se trouvant chez la concierge du théâtre, le Commissaire de police vint s'enquérir de l'adresse du ténor qui, la veille, avait interprété « la Traviata ».

La concierge répondit que cet artiste était reparti après la représentation.

Désappointé, le Commissaire tenta une petite enquête sur ma personnalité, ajoutant qu'il s'agissait d'une affaire délicate à laquelle je pouvais être mêlé.

Le chef d'orchestre, me connaissant de longue date, parvint à convaincre le représentant de la loi qu'il devait faire fausse route. Arrivé de Paris quelques heures avant le spectacle et reparti aussitôt après, il aurait été difficile à M. David de commettre une action répréhensible et que, d'autre part, je pouvais répondre de son honorabilité.

Je n'entendis plus parler de cette affaire qui devait sans doute concerner un homonyme.

Sans accuser celui-ci, j'appris qu'un ancien choriste de l'Opéra-Comique empruntait volontiers mon titre et ma personnalité en essayant d'en tirer profit.

Le hasard devait, par un de ses amis, me mettre au courant de cette supercherie.

Dans le train de Nantes, en compagnie de camarades de l'Opéra-Comique descendus à Angers, un militaire resté dans un coin du compartiment vint, en s'excusant, m'adresser la parole :

« A en juger par votre conversation avec ces Messieurs qui viennent de descendre, il ne fait aucun doute que vous êtes bien M. Léon David, premier ténor de l'Opéra-Comique ? »

— En effet.

— Je vais donc pouvoir confondre celui, qui sans scrupule, m'a abusé en usurpant votre titre.

« Mobilisé au Havre, j'y retrouvai un ancien camarade d'enfance que j'avais perdu de vue depuis de nombreuses années. Heureux de nous rencontrer, chacun de conter son évolution personnelle. J'appris ainsi que ce camarade David, engagé à l'Opéra-Comique, y tenait l'emploi de premier ténor ! J'ai maintenant la preuve qu'il usait de son homonymie à laquelle il ajoutait votre titre afin d'en tirer parti ».

Je pris la chose plaisamment, mais il n'en fut pas de même de mon interlocuteur furieux d'avoir été dupé.

Faut-il, par un rapprochement naturel, trouver là la clef mystérieuse du Commissaire de police du Havre ?

Bien qu'aucune analogie ne put être possible d'après le portrait qui m'en fut fait, l'usurpation de ma personnalité me valut rue Favart, quelques épîtres démontrant que notre astucieux choriste, par son audace, était quelquefois parvenu à donner le change.

Avec le temps, le hasard aidant, une nouvelle occasion m'était offerte d'infliger à ce cynique personnage une correction morale.

Professant au Conservatoire, une de mes élèves apprenait par son père, que l'affiche d'une manifestation musicale à Rennes portait le nom de L. David suivi du titre : de l'Opéra-Comique.

— C'est bien vous Maître, qui allez chanter dans ma ville natale où j'aurai le grand honneur de me faire entendre à vos côtés ?

Surpris, ignorant tout de cette manifestation, je répondis négativement.

— Mais il y a donc un autre David, de l'Opéra-Comique ?

Sachant parfaitement que seul de ce nom j'avais le droit de revendiquer ce titre, je fis mander le père de cette élève afin de m'éclairer. Celui-ci m'apportant des précisions, j'acquis la certitude qu'il devait s'agir de l'individu du Havre, lequel avait transféré ses pénates aux environs de Rennes où il tenait auberge.

Mon interlocuteur faisant partie du Comité d'Organisation du Concert, je lui proposai d'aller à titre gracieux, prendre la place de cet audacieux homonyme.

Cette substitution agréée d'enthousiasme alimenta la Presse rennaise, laquelle, relatant l'incident, flétrit comme il convenait le peu scrupuleux personnage en annonçant : Qu'on allait entendre et voir en chair et en os le véritable ténor Léon David, de l'Opéra-Comique, professeur au Conservatoire National.

Accueilli avec empressement par les organisateurs, je pris part à cette soirée musicale en plein air, jardin du Thabor. Le programme élaboré avec goût, fut exécuté en présence d'une foule dense qui applaudit frénétiquement sa compatriote Melle Yvonne Quénet, ma jeune élève, de même que les artistes de talent qui y participèrent.

Piqué au vif, mon homonyme tenta de se justifier en invoquant différentes raisons qui ne parvinrent à convaincre personne, pas même ce faux bonhomme.

 

***

 

Le 28 mai 1919, m'était échu l'honneur d'être appelé à Metz, patrie d'Ambroise Thomas, pour y interpréter « Mignon » à l'occasion d'un anniversaire de l'auteur de cette œuvre populaire.

La soirée brillamment présentée fut une longue suite d'ovations qui, manifestement, s'adressaient à la mémoire du grand compositeur lorrain, directeur du Conservatoire National de Musique lors de mes études.

J'allai dans une autre région lorraine, Mirecourt, à l'occasion de la Sainte-Cécile.

Chaque année, l'importante fabrique de lutherie Marc Laberthe commémore la patronne des musiciens en compagnie de ses nombreux ouvriers.

A l'issue d'une messe, comportant un programme musical de choix où j'étais convié à me faire entendre, un banquet était offert au personnel, lequel se succède de père en fils depuis de très nombreuses années. A la suite de cette agape, les directeurs décernent des prix importants aux apprentis et jeunes ouvriers ayant manifesté au cours de l'année les plus sérieuses qualités dans la fabrication des instruments de musique.

Cette cérémonie qui se déroule dans la plus franche cordialité, m'a laissé une impression de saine compréhension à l'encouragement dans la fraternité.

Si j'ajoute que, descendu chez M. et Mme Laberthe, je reçus de ces hôtes sympathiques un accueil des plus aimables, de même qu'une hospitalité de bon aloi qui m'ont infiniment touché, on concevra aisément que j'aie gardé de ce voyage un fidèle souvenir.

 

***

 

A nouveau sollicité par le Casino de Vichy, en juillet 1919, je m'y produisais le 13 et le 14 ; le 17 on m'applaudissait à Ostende.

Le départ de Paris pour la magnifique station balnéaire belge, allait me ménager la surprise bien agréable, de voyager en compagnie du Maître Saint-Saëns. Je m'étais souvent rencontré avec l'auteur de « Samson et Dalila » pour m'accompagner ses mélodies.

Pendant tout le parcours, notre grand musicien se montra d'une gaieté, d'une loquacité intarissables.

Sur le quai de la gare, attendant le départ du train, une incidente satisfaction artistique m'était procurée par un camarade de l'Opéra, brillant ténor Wagnérien, qui se trouvait également du voyage.

Nous rencontrant tous deux pour la première fois, après les présentations, nous bavardâmes théâtre et avec une aimable franchise ce collègue fit l'aveu suivant :

— Vous m'avez déconcerté quant à l'interprétation de « Werther ».

— Comment cela ?

— Ayant applaudi les différents ténors qui, à l'Opéra-Comique, ont chanté le héros de Goethe,
j'eus le vif désir de m'essayer dans ce rôle si passionnant, si émouvant et je me mis à l'étude. Sur le point de posséder la partition, j'allai vous entendre dans l'ouvrage de Massenet. Votre interprétation vocale, la conception, la réalisation de votre personnage m'impressionnèrent si intensément, que je sortis découragé. Le lendemain je renonçais à poursuivre les études de « Werther ».

 

***

 

Le retour d'Albert Carré succédant à Gheusi à la co-direction de l'Opéra-Comique allait être le signal de mon départ définitif de la Maison. Le dernier m'ayant rappelé rue Favart, Carré se devait de désapprouver le choix de son prédécesseur.

Après dix années de présence, à intervalles variés, je quittais définitivement cette scène pleine de mes sensations artistiques.

Au cours de ces dix années où j'interprétai quantité d'ouvrages, nombreux devaient être les partenaires, femmes et hommes, avec lesquels j'eus la joie de collaborer :

Emma Calvé, l'admirable créatrice de « Sapho » ; Carmen ensorceleuse.

Sibyl Sanderson, la belle créatrice d'Esclarmonde, l'éblouissante « Reine de la Nuit » de « la Flûte Enchantée ».

Simonnet, créatrice du « Roi d'Ys » et du « Rêve ».

Blanche Deschamps, également créatrice de « Margared » dans l'opéra de Lalo — devenue Deschamps-Jehin.

Merguillier, vocaliste émérite.

Parentani, à la voix brillante.

Delna, ma splendide partenaire de la première heure, dans « les Troyens ».

Lise Landouzy, délicieuse Rosine au soprano supérieurement discipliné.

Ninon Vallin, que dans « Mignon » je sauvai des flammes pour venir mourir dans les bras de Des Grieux.

Yvonne Brothier, rayonnante Mireille et Lakmé fascinante.

Molé-Truffier, soubrette accorte et de voix chaude.

Brohly, remarquable mezzo au physique impressionnant.

Vallandri, dont la voix au timbre chaleureux semblait éclore de son éblouissante et légendaire chevelure.

Ritter-Ciampi, de technique savante.

Alice Raveau, de voix admirable.

Esther Chevalier, la grâce enjouée.

Charlotte Wyns, à l'organe pénétrant.
Bréjean-Silver, cantatrice accomplie.

Marié de l'Isle,      d'intelligence artistique profonde.

Cesbron, de talent personnel.

Mary Garden, belle et originale artiste.
Croiza, au classicisme noble.

Fanny Heldy, au charme captivant.

Marthe Chenal, sculpturale « Aphrodite ».

Kousnezoff, séduisante et troublante « Manon ».

Nicot-Vauchelet, fille de Bilbaut-Vauchelet, cette dernière retirée trop tôt de la scène où son timbre de cristal triomphait.. Ce me fut une grande satisfaction, dans différents concerts, de donner la réplique à cette jolie cantatrice, devenue l'épouse du ténor Nicot.

Germaine Lubin, artiste de grande classe.

Madeleine Mathieu, à la voix et au physique suggestif.

Marie Tessier, à l'organe chaud.

Lucette Korsoff, délicieuse Lakmé, Rosine charmante.

Geneviève Vix qui, comme moi, effectua ses premières études vocales au Conservatoire de Nantes.

Edmée Favart, sensible et charmeuse.

Mastio, jolie statuette chantante.

Lucy Arbell, créatrice de « Thérèse ».

Nelly Martyl, de charme délicieux.

Thiphaine, enjouée et bien chantante.

Cécile Thévenet, de beauté souriante.
Richardson, Camia, Lucy Vauthrin, et tant d'autres que je m'excuse d'oublier.

 

Partenaires hommes :

Fugère, étourdissant Bartholo.

Taskin, Bouvet, Victor Maurel, « Falstaff » et « Juif Polonais » remarquables. Soulacroix, Fournets, Maurice Renaud, séduisant « Benvenuto ». Lorrain, Belhomme, Dufranne, créateur du « Chemineau ». Mondaud, Delvoye, Vieuille, Gresse, Jean Périer, créateur de « Pelléas ». Badiali, créateur du « Spahi ». Isnardon, André Baugé qui créa « Masques et Bergamasques », Carbonne, Albers, Azéma, Allard, Grivot, Barnolt, De Creus, Lafont, Cazeneuve, Berthaud, Ghasne, Pujol. J'en omets certainement en raison du nombre.

Bien qu'ils ne fussent pas mes partenaires, je n'aurai garde d'oublier les ténors camarades ou contemporains :

Talazac, créateur de « Manon » et « Lakmé ».

Lubert, Delaquerrière, Mouliérat, Herbert, Bertin, Gibert, créateur d' « Esclarmonde », Saléza, Jérôme, Leprestre, créateur de « Sapho », Clément, créateur de « Phryné », Maréchal, créateur de « la Bohème », Beyle, créateur de « Louise » et d' « Aphrodite », Francell, créateur de « Fortunio », Salignac, le plus émouvant des Paillasses, créateur du « Pays », Muratore, créateur de « Muguette ».

Avec des qualités diverses et des moyens vocaux, généralement brillants, ces chanteurs, pour la plupart, ont eu une renommée enviable.

 

***

 

Convié par l'Opéra de Gand, j'y interprétais « l'Attaque du Moulin », le 15 janvier 1921, à l'occasion d'un gala français, avec Delna.

A quelque temps de là, une épreuve délicate m'attendait. « La Schola Cantorum », de Nantes, montait avec cent exécutants « le Chant de la Cloche », la magnifique légende dramatique de Vincent d'Indy. Quatre jours avant l'audition, on vint m'adjurer de remplacer Laffitte de l'Opéra, malade.

J'hésitais à accepter la tâche ardue d'apprendre en quatre jours un rôle de cette importance.

Cédant aux instances des organisateurs, je me mis courageusement à l'étude afin de présenter une interprétation digne de l'œuvre que j'allais interpréter.

Arrivé à Nantes pour la répétition générale publique, Vincent d'Indy, qui dirigeait cette masse exécutante, me témoigna une cordialité charmante, informant l'auditoire : « Que j'accomplissais un tour de force dont on devait me tenir compte ».

Cette grandiose manifestation artistique se termina par un triomphe à l'adresse de Vincent d'Indy et de son œuvre, que partagèrent la Schola Cantorum et sa dévouée Présidente Mme Lemeignen.

La Presse nantaise fut unanime à enregistrer ce magnifique succès.

 

Le Phare écrivait :

La société « la Schola Cantorum de Nantes », vient d'ajouter un fleuron nouveau et non des moindres à sa couronne déjà brillante. M. Léon David, appelé au dernier moment à venir remplacer dans le rôle de Wilhelm, M Laffitte indisposé, y a manifesté une fois de plus ses éminentes qualités de chanteur de pur style, de musicien sensible et expressif.

 

Du Populaire :

M. Léon David, l'excellent ténor de l'Opéra-Comique, qui remplaçait M. Laffitte, chanta comme il sait seul chanter. Malgré qu'il apprît ce rôle en quatre jours, il le traduisit avec style, vigueur, délicatesse et une diction supérieure.

 

Sur une partition du « Chant de la Cloche », l'auteur m'honora de ces lignes :

 

A Léon David.

En souvenir de sa belle interprétation du « Chant de la Cloche ».

Vincent d'INDY.

8 Mars 1921.

 

***

 

Au lendemain de cette magnifique sensation d'art, une nouvelle manifestation théâtrale se préparait au Casino de Nice où, après douze années d'absence, j'étais appelé à créer « la Flûte Enchantée », de Mozart.

L'opéra, accueilli avec ravissement, fut l'objet de bravos enthousiastes.

La presse relate unanimement la réussite complète de « la Flûte Enchantée ».

 

De l'Eclaireur :

M. Léon David chanta « Tamino » avec le style incomparable qui est le sien et d'un organe tour à tour souple et vaillant, d'une jeunesse et d'une fraîcheur remarquables.

 

Du Petit Niçois :

M. Léon David est un « Tamino » d'une jeunesse admirable, chantant avec une perfection achevée cette musique qui réclame un artiste de haute école.

 

Les représentations de ce franc succès clôturèrent la saison théâtrale au Casino Municipal, lequel m'engagea de nouveau pour reprendre l'œuvre de Mozart la saison suivante.

Je sus un gré infini à la presse qui souligne fréquemment ma « jeunesse », alors qu'avait sonné l'heure de mes « cinquante-quatre » printemps et que ma carrière comptait déjà « trente années ». Ce privilège physique, avec l'aide d'un léger maquillage, suscita des méprises amusantes, telle celle-ci qui advint justement à Nice :

A l'un de mes spectacles, Mme David se trouvait dans la salle en compagnie de quelques amies. J'étais en scène, lorsque survint un docteur en relation avec celles-ci. Discrètement, celui-ci s'informa :

— Qui est le ténor ?

Avec la même discrétion on lui répondit :

— David.

Aussitôt le rideau baissé, le docteur, resté perplexe à l'énoncé de mon nom, insista et on ne put que lui confirmer.

— C'est Léon David.

— Mais alors, c'est un fils du David que j'ai applaudi à Alger en 1894.

— Non, c'est le même. Son fils, qui a dix ans, ne songe pas encore au théâtre et je vous présente Mme Léon David.

Interdit, le docteur se confondit en compliments.

A Bordeaux, à un entracte d'une de mes représentations, le dialogue suivant entre un fils et son père, entendu par le contrôleur :

— Mais papa, ce ténor David que nous applaudissons, n'est pas celui dont tu parlais tant à la maison lorsque j'étais enfant ?

— Si, c'est lui-même.

— Pourtant, celui-ci est jeune.

— Il le paraît du moins !...

Dans une missive d'une jeune admiratrice, celle-ci se disant poète, se targuant de savoir distinguer et juger, ajoute : « J'ai trouvé en vous plus que le talent de votre état et mon imagination vous orne de toutes les vertus. Je regrette de n'avoir pu être assez près de vous pour pouvoir distinguer vos traits, admirer vos yeux intelligents, et je me demande si vous avez vingt-huit ans ou quarante ? »

Le dernier chiffre était au-dessous de la réalité.

 

***

 

En juillet, à Vichy, par une température caniculaire, me disposant à aller interpréter « le Barbier », la directrice du Casino de Royat vint me supplier — son ténor étant souffrant — de consentir à y chanter « Werther » le lendemain.

Ne possédant pas le costume de l'ouvrage, je répondis négativement. L'insistance de cette pauvre femme dans l'embarras faisait fléchir une fois encore ma volonté.

Après quelques démarches, je parvins à constituer un costume de Werther, un peu hétéroclite, sauf le chapeau. Je dus, pour la première entrée en scène. avoir recours au couvre-chef du baryton « Albert », auquel je le restituais lorsqu'à son tour il devait paraître. A sa sortie il me le rendait et ce jeu du chapeau devenait drôle. Au second acte, où tous deux devions nous trouver ensemble sur le plateau, je remplaçai ma coiffure par quelques gestes appropriés et le spectacle n'en fut nullement compromis.

Satisfaite et reconnaissante, la directrice m'engageait pour une seconde représentation.

Devenu spécialiste du « Barbier de Séville », il m'arriva fréquemment d'être appelé à interpréter le Comte Almaviva, partout où l'on désirait apporter plus d'attraits à l'interprétation du chef-d'œuvre de Rossini. C'est ainsi qu'à Deauville, il me fut donné de chanter cet ouvrage avec Chaliapine, Titta Ruffo, Maria Barrientos, etc. L'originalité de cette représentation résidait dans le fait que mes partenaires chantant en italien, je leur donnais la réplique dans ma langue maternelle.

Le même cas se présenta à l'Opéra-Comique, dans « la Traviata », où la délicieuse artiste russe Kousnezoff interprétait magnifiquement « Violetta » en italien, fantaisie regrettable dans un théâtre national, étant donné que cette jolie cantatrice chantait remarquablement en français « Manon », que nous interprétâmes également ensemble.

Se doute-t-on de l'effort cérébral que nécessite l'obligation de chanter « mentalement » le rôle de sa partenaire, afin de pouvoir enchaîner dans une langue différente. Cet amalgame se tolérait en Amérique, où Français, Italiens et Allemands, dans le même opéra, chacun chantait dans sa langue.

 

***

 

Maintes fois appelé à Anvers à l'occasion de galas, le directeur Coryn, doublé d'un artiste et vieux camarade, eut l'idée de m'engager pour trente-six représentations à raison de mille francs chacune, à répartir sur plusieurs mois. D'un commun accord, nous fixions d'avance les dates des spectacles afin que me fut laissée la latitude de chanter sur d'autres scènes, notamment à Nice rappelé pour une reprise de « la Flûte Enchantée ».

Ces séjours prolongés dans cette riche et intéressante cité belge furent une suite de satisfactions, non seulement au théâtre, mais également à la ville où nous fûmes accueillis par d'aimables familles devenues de sincères amis. Je le vis bien lorsqu'un accident vint troubler notre quiétude.

Ma femme, atteinte d'appendicite, dut subir une intervention chirurgicale immédiate. Bien que l'opération fut fréquente, je l'envisageais avec appréhension, et le jour même où je conduisais mon épouse en clinique, je prenais part le soir à un spectacle. La carrière théâtrale a de ces exigences !

Le public, vite au courant de l'événement, sembla partager notre douleur qu'il s'efforça d'atténuer en me prodiguant ses applaudissements qui voulaient être une double manifestation de sympathie.

Dans nos conventions contractuelles, je devais interpréter ce bijou musical de Massenet, « le Jongleur de Notre-Dame ».

J'ignorais le rôle de Jean et m'y consacrai avec enthousiasme et passion.

Représenter ce jeune et sympathique baladin de dix-sept ans, alors que ma « cinquante-cinquième » année allait sonner au cadran perpétuel, paraissait complexe et délicat. La mémoire devenait rebelle et j'allais ajouter à mon répertoire le « soixante-douzième » ouvrage !

Qu'importe, ma volonté devait vaincre les entraves.

Les répétitions en scène s'avéraient pénibles, cependant que peu à peu se dessinait le personnage selon ma conception.

Bien qu'entièrement prêt lorsqu'arriva la première représentation, une émotion intense s'empara de tout mon être.

Jusqu'alors le public avait fêté Léon David dans les ouvrages qui lui étaient familiers pour les avoir interprétés des centaines de fois.

Quelle impression allait-il nous communiquer dans un rôle préparé ici même et qu'il chante pour la première fois ?

Il n'est pas jusqu'aux jeunes camarades qui, m'ayant vu répéter aux prises avec un nouveau personnage, étaient impatients et curieux d'en juger la réalisation.

Toutes ces considérations m'étreignaient, provoquant une compression de toutes mes facultés, rendant la respiration haletante. Au moment d'entrer en scène je sentais mon cerveau vide, le corps déprimé, oubliant ce que j'allais dire ou faire. Je connus alors le « trac » dans toute son ampleur.

Aussitôt sur le « plateau », parvenant à me ressaisir, je me livrai corps et âme. Dès mon apparition, le jeune saltimbanque en haillons s'affirma, j'en eus la sensation et pus dès lors communier délibérément avec l'auditoire.

A la fin du premier acte, la partie était gagnée et la soirée se déroula dans une atmosphère de satisfaction générale qui devait, à la chute du rideau, se manifester par des acclamations.

La presse, partageant l'opinion du public, s'exprima avec chaleur. Voici, traduit, un extrait du journal anversois flamand : Het Hemdelelad.

 

Malgré que le public se soit attendu à une interprétation hors pair du « Jongleur » par Léon David, son attente a été de loin surpassée, son Jean fut un chef-d'œuvre. Il a su dévoiler l'âme du pauvre baladin par son jeu merveilleux, et son chant émouvant a remué les spectateurs jusqu'aux larmes.

 

Du Nieuwe Gazet : .. .. .. .. .. .. .. .. ..

 

.... Ce jongleur, c'est ici qu'il l'a appris, répété comme pour une création et il est devenu pour lui un triomphe. L'aimable simplicité, candeur, naïveté du pauvre acrobate de rues, sa lai pure d'âme simple et son abnégation surnaturelle, tout ça David l'a rendu avec cette maîtrise d'expression et d'intensité qui caractérise seulement les artistes de tout premier ordre. Et son chant, si naïvement pur, venant des régions les plus profondes, fut toujours en la plus parfaite harmonie avec cette interprétation qui émotionne les replis les plus secrets de l'âme.

 

Après cette victoire, j'avais lieu d'être pleinement satisfait de ma nouvelle création, regrettant amèrement qu'une occasion ne m'eût pas permis plus tôt d'ajouter à mon répertoire ce rôle sympathique, bien que complexe, et pour ce motif fort passionnant.

En raison de sa réussite, le choix s'arrêta sur « le Jongleur de Notre-Dame » pour ma représentation d'adieux. Cette soirée devait être une manifestation grandiose, un hommage profondément touchant que je renonce à décrire, préférant en laisser le soin à la presse.

 

Du Matin d'Anvers. — Théâtre-Royal :

 

Les adieux de Léon David, qui laissera ici de radieux souvenirs, ont donné lieu à une soirée de grand gala. L'on revit, dans ce rôle de Jean dont il a fait une inoubliable création, le grand artiste, l'incomparable déclamateur lyrique, le ténor à la science et à la souplesse exquise.

Ce furent dans le frémissement des ovations sans fin auxquelles se mêlaient quelques soupirs de regret, une apothéose d'ardente et sympathique communion d'âmes entre l'artiste visiblement ému et reconnaissant et la foule éperdue de ses admirateurs. Il fut chargé de fleurs et de présents, disparut pour jouer une dernière fois chez nous ce rôle où il apporte le meilleur de son intelligence et de ses dons remarquables.

 

Je ne résiste pas au désir émouvant de reproduire l'article de la Dernière Heure relatant cette petite scène plus touchante, si possible, parce que plus intime, rappelant en cela la sortie de mon spectacle d'adieux au Théâtre de la Monnaie de Bruxelles :

 

Attardé aux environs du Royal, après cette représentation vibrante d'enthousiasme, j'allais être témoin d'un petit incident bien significatif.

Une centaine de personnes attendaient Léon David à la sortie des artistes. C'étaient des admirateurs sincères et, en plus grand nombre encore, des admiratrices enthousiastes du choyé ténor. Oh ! si Léon David avait pu entendre les réflexions à haute voix qui s'entrecroisaient pendant cette attente fiévreuse ! Je gage que sa trop grande modestie en eut été blessée.

C'est que, d'abord, on voulait lui rendre un dernier hommage plus intime, mais d'autant plus cordial, et puis... on voulait contempler « au naturel » celui qui les avait charmés si souvent sous les traits fardés de tant de personnages différents.

Ce fut une minute réellement attendrissante lorsque l'artiste, accompagné de la toute gracieuse Mme David, parut enfin. Il n'oubliera pas de sitôt la manifestation spontanée, l'ovation si sincère, presque respectueuse dont il fut l'objet de la part d'un groupe d'amateurs et de connaisseurs passionnés de l'art théâtral. Et moi qui ai vu Léon David dans tous les rôles qu'il a tenus — que dis-je, qu'il a vécus à Anvers — je suis particulièrement heureux d'avoir pu assister à une scène que je n'oublierai de la vie.

Minuit passé, place de la Comédie, alors que tout mouvement de rue avait cessé, le grand artiste au milieu d'un groupe de gens ravis et charmés remerciait encore, serrait des mains, assurait de ne jamais oublier les Anversois et encore moins les Anversoises, exprimait lui-même l'espoir de revenir encore à notre cher Royal. Sa voix chaude et prenante n'a jamais pénétré plus profondément dans le cœur de ses auditeurs lorsqu'il eut dit son engouement pour ce rôle du « Jongleur », à l'exemple des mères qui affectionnent tout spécialement les enfants qui leur ont donné le plus de peine...

Et, à quelques pas de là, Mme David, fleurie, assistait souriante et toute fière à ce dernier hommage à son mari.

 

Encore enivré de tant de marques de sympathie, d'affection, de gratitude, je quittai la grande cité belge pour m'envoler vers la Côte d'Azur. Je devais, à Cannes, participer à une série de spectacles avant de rentrer aux Sables assister à la cérémonie de Première Communion de nos enfants, où l'on allait m'entendre dans quelques morceaux religieux.

 

***

 

La saison estivale me vit pour quelques représentations à Spa, gracieuse station thermale belge. Puis au Casino des Sables, où, convié par le « Comité des Fêtes », j'interprétais « le Barbier ».

Comme prévu, Anvers m'appelait de nouveau afin de concourir à un gala. On imagine aisément l'accueil qui devait m'y être réservé.

A ce propos, le Journal d'Anvers, dans un panégyrique relatant ma réapparition au Théâtre-Royal, commente ces déplacements successifs avec bonne humeur.

 

« Le Postillon de Lonjumeau » nous ramenait M. Léon David, le brillant et distingué ténor qui connut chez nous la saison dernière tant de légitimes triomphes.

Cette année M. Léon David est devenu « l'as » des spectacles de gala, organisés un jour ici, l'autre soir là-bas. Et l'artiste, entre deux voyages, chante « le Barbier » à Besançon, va épouser une « Dame Blanche » à Grenoble, va roucouler un « Barbier » à Bordeaux et court se faire applaudir à Nantes dans « Carmen »... sans compter ses excursions en Belgique.

 

Cette petite énumération de mon « vagabondage » artistique n'était qu'un vague aperçu des nombreux voyages qui devaient encore se multiplier de Nantes à Bordeaux, de Toulouse à Cannes, de Marseille à Nancy, de Lyon à Roubaix, de Dijon à Montpellier, de Dinard à Aix-les-Bains, de Béziers à Angers, etc., etc...

A Nantes, au cours de trois années consécutives, au profit de « l'Union Nationale des Mutilés et Réformés » de la guerre de 1914, j'interprétai avec une ferveur pénétrante « Werther », « Carmen » et « Faust » en hommage à nos glorieux mutilés.

Accueilli avec une toute cordiale sympathie par le Président, le Capitaine Schoessinger, grand mutilé des deux bras, décédé depuis, et le très aimable M. Jost, Vice-Président, également mutilé et fusillé par les Allemands au début de cette dernière guerre. Je garde de cet homme probe et de la gracieuse Mme Jost un souvenir fidèle pour l'accueil charmant qu'ils me réservèrent à chacune de ces manifestations.

La presse nantaise, toujours magnanime à mon égard, ne manqua pas de signaler les beaux résultats de ces spectacles.

 

De l'Echo de la Loire : .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. ..

.... Les organisateurs ne pouvaient être mieux inspirés qu'en s'adressant à M. Léon David, non seulement à l'artiste, mais aussi au cœur généreux toujours prêt à apporter gracieusement le concours de son grand talent pour soulager ceux qui souffrent.

 

Du Phare de la Loire : .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. ..

.... Cette fois encore, un grand artiste, que l'on peut dire Nantais d'adoption, le ténor Léon David, lui prêtait son généreux et précieux concours. Aussi, comme on pouvait s'y attendre, la salle Graslin était pleine à craquer.

Dans le rôle de Don José, ce prodigieux et admirable artiste, dont nous fêtions hier les trente années de carrière théâtrale, demeure, malgré le temps qui passe, le délicieux et vaillant chanteur que nous avons connu.

.. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. ..

Enfin, le Président, se tournant vers M. Léon David, le remercia en termes délicats du concours généreux qu'il a bien voulu donner à l'œuvre des Mutilés. Il lui exprima le plaisir et l'admiration de tous devant son beau talent et lui remit, aux applaudissements de l'Assemblée, un souvenir portant gravé « La reconnaissance des Mutilés de la Loire-Inférieure ».

 

L'une de ces manifestations, coïncidant avec ma trentième année de carrière théâtrale, devait inspirer à mes amis et aux autorités nantaises la délicate attention d'obtenir la Rosette de l'instruction Publique.

M. Bouju, esprit supérieur et distingué, Préfet de la Loire-Inférieure, que je devais retrouver à Paris Préfet de la Seine, s'employa délibérément et avec bonne grâce, dans le but de reconnaître un geste en faveur des mutilés.

Le 7 avril 1923, j'étais promu Officier de l'Instruction Publique.

Ces deux premières distinctions honorifiques auront été l'émanation d'une carrière dont cette chère ville de Nantes pouvait à bon droit s'enorgueillir.

Outre ces spectacles de bienfaisance, alors que j'assurais à intervalles variés une série de représentations, l'une de ces dernières devait provoquer un incident... à retardement.

 

***

 

Rentré à Paris je lus avec stupéfaction, dans un journal de théâtre, un article malfaisant d'une méchanceté outrancière et voulue. Après une brève enquête, je découvrais que cette petite goujaterie émanait d'un critique appartenant à un journal de Nantes, lequel critique n'avait pas assisté au spectacle qui faisait l'objet de son jugement perfide.

A quelque temps de là s'offrit une nouvelle occasion de retourner à Graslin. Adroitement, je cherchai l'individu. Celui-ci, justement sur le plateau pendant un entr'acte, faisait le beau auprès d'une artiste.

— Vous êtes bien M. Un Tel ?

— Parfaitement.

— Eh bien, vous n'êtes qu'un goujat et je vous corrige comme tel. Le prenant par les épaules, je le retournai et lui allongeai un coup de pied dans... le bas du dos.

Petit scandale au milieu des machinistes et du personnel de la scène qui semblaient fort se réjouir de cet intermède inattendu.

Aussitôt l'incident, je m'empressai d'écrire au directeur de ce triste personnage, afin de le mettre au courant de ses agissements, justifiant mon geste peu en rapport avec mon urbanité coutumière.

Dès le lendemain, notre « botté » tentait de liguer contre moi ses confrères de la Presse, espérant leur faire partager sa fureur. Coup d'épée dans l'eau, le faux bonhomme n'ayant l'estime d'aucun de ceux-ci, comme on va le voir par cet entrefilet d'une ironie cinglante :

 

De l'Ouest-Eclair :

David a trouvé son petit Goliath.

Le plateau de Graslin en a vu d'autres. Il y pleut souvent des coups. Seulement, cette fois, les coups ont porté et ont fait réellement mal à un critique qui tient deux plumes, l'une qu'il trempe dans du miel, l'autre qu'il trempe dans du fiel. Le miel est pour Nantes, le fiel pour Paris. Et voilà pourquoi un ténor parisien, M. Léon David, de l'Opéra-Comique, ayant reçu du critique en question un coup de plume venimeux, s'en est vengé, quand il est venu dernièrement à Nantes, par un coup de pied au derrière du confrère magistral (le coup de pied).

Le critique, affirme-t-on, a dit merci sans plus.

Renseignements pris, c'est d'un critique théâtral nantais, correspondant du journal Comœdia, qu'il s'agit.

Toutes nos condoléances.

 

Le pauvre homme n'avait pas, de son vilain geste, envisagé une conclusion aussi piteuse.

 

***

 

La radio vient de faire entendre « la Sérénade », de Braga. Ce morceau rappelle que mon nom s'est rencontré sur différents programmes de concert avec celui du compositeur. Ce petit bonhomme italien était un violoncelliste distingué qui eut à Paris son heure de renommée, et j'eus souvent l'occasion d'entendre sa « Sérénade » qu'il ne manquait pas d'interpréter sur son instrument, ou d'accompagner à des chanteurs.

Ce morceau, devenu populaire à l'époque, est sans doute la composition qui consacra son nom en France, en tant que compositeur.

Alors déjà âgé lorsque nous nous rencontrâmes, j'entrais à peine dans la carrière.

Braga semblait porter avec amertume le pénible fardeau qu'est, pour un artiste, la vieillesse. Est-ce ce joug qui lui faisait répéter à tout propos et avec bonhomie : pauvre Braga !

 

***

 

Poursuivant ma course à travers chant, songeant à jouir d'une plus large stabilité, j'acquis à Saint-Cloud, que nous habitions déjà, une charmante propriété.

Bien que me sentant toujours en possession d'une parfaite maîtrise vocale et que je fusse fréquemment sollicité, j'envisageai de consacrer au professorat les années futures.

Un artiste doit savoir se retirer de la scène en beauté, si possible, surtout après une longue carrière où le talent, fut-il incontestable, n'a plus pour la majorité du public l'attrait de la nouveauté.

C'est alors que je fondai à Paris un cours particulier de Chant-Technique vocale et Mise en Scène.

À ma profession, venaient s'adjoindre de multiples obligations relatives à la création de groupes, d'associations, de réunions, dont la plupart m'honorait en me comptant au sein de leur comité.

« La Veillée Vendéenne », dont l'instigateur, Gilles de Maupeou, était venu m'entretenir d'un projet consistant à grouper les écrivains, poètes et artistes vendéens, afin que ceux-ci connussent mieux pour le rayonnement de notre chère Vendée.

Séduit par cette intéressante conception, j'acceptai spontanément, et en peu de temps nous parvînmes à fonder cette aimable société qui compte aujourd'hui plus de deux cents membres.

Après avoir constitué un comité, celui-ci, à l'unanimité, résolut d'élire comme Président notre distingué et regretté ami Moreau-Febvre, époux de la talentueuse artiste Yvonne Brothier, de l'Opéra-Comique.

Par ailleurs, on décréta que devait m'échoir la Vice-Présidence. Très flatté de cet honneur, je m'efforçai d'en être digne en rendant ma tâche agissante autant qu'agréable. Admirablement secondé d'ailleurs par notre jeune et dévoué Secrétaire-Trésorier, Paul Mayeux.

Dans ce milieu intellectuel, des relations se sont créées, une intimité de bon aloi s'est établie entre la plupart des sociétaires et les réunions ont souvent revêtu un caractère vraiment littéraire et artistique, d'où l'esprit de cordiale gaieté n'était pas exclu.

« L'Union Professionnelle des Maîtres du Chant Français », fondée par Ch. Tenroc, présidée par Maurice Renaud, auquel succéda Salignac, avait pour objet de défendre les intérêts des chanteurs en même temps que des professeurs de chant.

Lutter contre les parasites qui, sans vergogne, encombrent la carrière en se parant du dernier titre sans en posséder la moindre notion, tel était le but de notre Union.

Pour en fortifier l'attention, une élégante Revue « Lyrica », vit le jour grâce au dévouement, au désintéressement de notre ami Salignac, directeur, qui s'y consacra de toute son âme d'artiste et s'y dépensa sans compter...

En connexion, nos réunions avaient également pour objectif de rechercher à établir une méthode unique du Chant et, à cet effet, nous fîmes appel aux « scientifiques » en créant « L'Académie du Chant ».

Ces assemblées parfois fort passionnantes, permettant de recueillir des suggestions, nous procurèrent cependant l'occasion de constater que, si les chanteurs sont quelquefois en désaccord sur certains principes et la complexité de la pose et de l'émission de la voix, il n'en est pas autrement entre laryngologues, dont les débats nous laissèrent souvent perplexes. L'un d'eux m'avoua : seuls les chanteurs dignes de ce nom, après avoir subi avec honneur les lourdes épreuves qu'imposent à l'organe vocal le travail ardu du théâtre ou du concert, sont autorisés par leur longue pratique à poser, cultiver ou redresser la voix.

 

***

 

L'ami Chereau, directeur de la scène à l'Opéra, qui vit le jour dans la cité Nantaise, institua un Cercle de Nantais et sympathisants.

Le but ? Se réunir hebdomadairement, bavarder, discuter de différents sujets, mais le plus souvent de théâtre, en dégustant le « muscadet » dont on avait découvert la trace dans certain café.

C'est au cours de l'une de ces réunions que Chereau, déjà professeur d'une classe de Déclamation Lyrique au Conservatoire, me fit part de la vacance d'une chaire de Mise en Scène rue de Madrid.

— Pourquoi ne poseriez-vous pas votre candidature ? Vous avez derrière vous une longue et brillante carrière, laquelle est un sûr garant de votre nomination.

Surpris et peu enclin au fonctionnarisme, que réprouvait ma nature indépendante, je répondis n'avoir jamais envisagé cet honneur.

Chereau me blâma amicalement, puis devint tellement persuasif que je consentis à suivre son conseil, sous condition que ma candidature serait agréée par le Directeur du Conservatoire.

Maître Rabaud, mis au courant par Chereau, me fit mander à son bureau et très aimablement me pria de lui exposer les bases et principes que je comptais enseigner.

Après une demi-heure de conversation, le directeur manifesta sa satisfaction, m'affirmant que d'ores et déjà j'étais son candidat et qu'il espérait que le Conseil Supérieur se rallierait à son choix.

J'avais lieu d'être satisfait et attendis patiemment la réunion du Conseil Supérieur.

Coup de théâtre !

Carré qui, une fois de plus, venait d'être dégommé de la direction de l'Opéra-Comique, se trouvait sur le pavé.

Les Beaux-Arts, profitant de la vacance de la rue de Madrid, songèrent, par commisération, malgré qu'il eut déjà atteint l'âge de la retraite, à lui concéder au Conservatoire cette chaire qui m'était destinée.

Quatre jours avant que se réunisse le Conseil Supérieur, Carré posait sa candidature, devenue simple formalité d'ailleurs, puisque sa nomination était imposée.

Aussitôt au courant de cette « délicate » combinaison, Maître Rabaud me convoqua pour m'exposer mélancoliquement la situation.

— Vous devez, comme moi, vous incliner devant un ordre supérieur.

Je le fis sans trop d'amertume, convaincu que je ne devais pas finir dans l'organisme d'un fonctionnaire.

Un mois à peine s'était écoulé, j'avais repris mon cours particulier et mes déplacements, oubliant complètement la rue de Madrid, que je recevais une lettre de Maître Rabaud me priant de le venir voir.

L'auteur de « Mârouf » me tint le langage suivant : « Bien que j'aie vivement déploré les circonstances qui m'ont privé de votre concours pour une classe de Mise en Scène, je serais heureux que le Conservatoire put vous compter au nombre des professeurs de Chant. Cette fonction pédagogique exigeant des qualités plus complexes et délicates, de même qu'une science plus approfondie. M. Lorrain étant très souffrant, consentiriez-vous à assumer l'intérim de sa classe ? »

Cette suppléance n'étant pas rémunérée, d'autre part ayant des engagements à remplir, je demandai à réfléchir.

Quarante-huit heures après cette entrevue, j'apportais à Maître Rabaud une réponse affirmative, sous réserve d'avoir la latitude d'honorer mes contrats signés, ce qu'accepta mon futur directeur.

Le 13 décembre 1924, présenté à mes nouveaux élèves par M. Chantavoine, secrétaire général du Conservatoire, j'effectuai mon premier cours. A l'issue de celui-ci je recevais la lettre suivante :

 

Samedi 13 décembre 1924.
Cher Monsieur,

A l'issue de votre classe, les élèves sont venus en corps m'exprimer... leurs remerciements, que j'ai tenus seulement en dépôt, pour vous les transmettre car ils appartiennent à vous seul. En leur laissant l'éloquence de leur sobriété spontanée, permettez-moi, cher Monsieur, d'y joindre à nouveau ceux de M. le Directeur et les miens avec l'assurance de mes sentiments les meilleurs.

Jean CHANTAVOINE.

 

A quelque temps de là, mon ancien camarade Lorrain, aux côtés duquel j'avais débuté dans « les Troyens », décédait.

Cette succession donna lieu à de nombreuses compétitions, cependant, que librement cette fois-ci, le Conseil Supérieur arrêta son choix sur mon nom.

 

***

 

Me voici donc officiellement honoré d'enseigner dans la plus grande Ecole de Musique du monde. Ecole critiquée depuis sa création, surtout par ceux qui ne furent pas à même d'y être admis. Tout n'y est pas parfait ! Où donc se trouve la perfection ?

A cette occasion paraissait dans la Revue Lyrica cet article biographique :

 

Les Gloires du Chant
Léon DAVID

Retracer la carrière d'un artiste tel que Léon David est une tâche agréable : là, pas de biais, pas de faux-fuyants à rechercher pour masquer les critiques légitimes sous de menteuses gerbes de fleurs.

Aussi bien la vie artistique de ce ténor fut-elle une suite ininterrompue de succès.

On devient cuisinier, mais on naît rôtisseur. On devient acteur, mais on naît artiste. Léon David est né artiste. Dès toujours la musique l'a attiré, dès toujours il a cédé à cette douce attirance, et la remarquable étape parcourue par lui prouve qu'il n'a pas eu tort.

Léon David débuta à l'Opéra-Comique dans « les Troyens » rôle de (Iopas) en même temps que Delna, et remporta dès son premier contact avec le public un brillant succès ; durant deux années il chanta le répertoire à la satisfaction de tous.

Bruxelles l'accueille ensuite à bras ouverts et, durant six années, il est l'idole des habitués du Théâtre Royal de la Monnaie.

Il se fait d'ailleurs acclamer un peu partout en France comme à l'étranger, à Marseille, à Lyon, à Bordeaux, à Nice, à Nantes, à Alger comme à Monte-Carlo, à Anvers, au Caire, à Alexandrie, au San-Carlos de Lisbonne, en Suisse, en Bulgarie, en Roumanie, en Turquie, etc...

Il fit une double carrière Française et Italienne, ce qui ne contribua pas peu à assouplir son remarquable talent.

Enumérer les rôles qu'il interpréta est donner, ni plus ni moins, tout le répertoire que peut aborder un ténor d'Opéra-Comique en allant du genre léger au genre drame lyrique appuyé et même opéra témoins « Rigoletto », « Faust », « Roméo », « le Roi d'Ys », etc...

« Les Troyens » (création à Paris avec Delna, Clément, Taskin, Fugère, Bouvet, Belhomme), « l'Enlèvement au Sérail », « Pepita Jiménez », d'Albéniz, « Résurrection », d'Alfano, « Madame Chrysanthème », de Messager, « Grisélidis », de Massenet (création à la Monnaie), « Guernica », de Paul Vidal, « Ninon de Lenclos », de Maingueneau, « Gyptis », de Desjoyeaux, « Aréthuse », de Montgomery, « la Dogaresse », de Sinadino, « Mazeppa », de Mme de Granval, « le Prix de Rome », de Levadé, « la Flûte Enchantée », de Mozart, (créations dans diverses ville de France ou de l'étranger), « Lalla Roukh », « Joseph », « Manon », « Werther », « Faust », « Roméo », « le Chalet », « Carmen », « le Barbier de Séville », « la Dame Blanche », « la Vie de Bohème », « Mireille », « l'Attaque du Moulin », « la Traviata », « le Postillon de Lonjumeau », « Rigoletto », « le Pré-aux-Clercs », « Lakmé », « la Vivandière », « Mignon », « les Pêcheurs de Perles », « Si j'étais Roi ! », « les Contes d'Hoffmann », « Paul et Virginie », « le Songe d'une Nuit d'Eté », « le Roi d'Ys », « les Mousquetaires de la Reine », « la Navarraise », « la Tosca », « Joli Gilles », « l'Ombre », « le Jongleur de Notre-Dame », « le Voyage en Chine », « Radomir », « Sapho », « la Bohème » de Leoncavallo, « Cavalleria », « Thérèse », « Ivan le Terrible », « la Fille de Madame Angot », « l'Etoile du Nord », « la Juive » (Léopold), « Robert le Diable » (Raimbaud) et « Madame Sans-Gêne » (de Giordano) forme si je ne m'abuse la liste à peu près complète des ouvrages que Léon David interpréta au théâtre.

Est-ce à dire qu'il délaissa pour cela le concert ? Que non pas ! Il chanta avec une aussi brillante réussite « la Nativité » de Henri Maréchal, « la Vie du Poète » de Gustave Charpentier, des Oratorios de Bach, « le Chant de la Cloche » de Vincent d'Indy et « les Sept Paroles du Christ » de Théodore Dubois. Je ne parle que pour mémoire des très nombreux concerts au cours desquels il se fit applaudir.

Léon David offre cette particularité, trop rare de nos jours, de n'être point tout uniquement un chanteur au sens étroit du mot, un chanteur connaissant son métier, ce qui n'est, à vraiment parler, point si méprisable.

Si Léon David chante admirablement, s'il possède une science profonde de la Technique Vocale, s'il sait tour à tour et comme en se jouant doser savamment la force et la douceur, s'il vocalise avec autant de netteté que pourrait le faire un clarinettiste, ce que lui permet, chose impossible à tant d'autres ténors, de jouer un jour « Faust » et le lendemain « le Barbier » ou « la Dame Blanche », ce n'est point là l'unique fleuron de sa couronne.

Léon David est également un musicien, et qui plus est, un artiste dans la signification la plus large du terme.
Aussi travailla-t-il non seulement le chant mais la musique elle-même.

Enfin, Léon David est un parfait comédien, élégant, distingué, plein d'autorité, de souplesse et de chaleur.

Le voilà à présent professeur au Conservatoire, le choix du Ministre ne pouvait se porter sur un autre plus digne. Il est vraiment à sa place dans la grande Maison, où il peut prêcher l'exemple.

Tel est l'artiste ; quant à l'homme, il est aimable, accueillant, simple malgré son talent, ou peut-être à cause de lui ; la suffisance va si bien (trop bien) avec l'insuffisance ! Il est distingué, ce qui n'a jamais été banal, et le devient encore moins à l'heure présente.

Je salue en lui un vrai, un loyal, un convaincu serviteur du Théâtre, de la Musique et de l'Art.

R. Chanoine DAVRANCHES.

 

Bien que ma classe, composée de onze élèves, fut dotée d'éléments disparates, de voix assez ordinaires et pour la plupart malmenées, je m'attachai à perfectionner les premières et tentai de redresser les autres.

Avant ma nomination officielle, bien qu'ayant disposé de peu de temps, j'avais dû préparer ces élèves à affronter un examen trimestriel le 23 janvier.

Après avoir analysé sur mon Rapport au directeur les qualités et défauts de chaque sujet, voici quelle en était la conclusion :

« La plupart de ces voix sont en désordre. Les principes de la respiration sont lettre morte pour ces étudiants, auxquels l'éducation technique fait défaut. Le temps matériel dont je dispose étant insuffisant pour redresser ces organes, je me suis efforcé d'en voiler les imperfections afin de les présenter à cet examen aussi intéressants que possible. J'ai dû m'appesantir sur l'articulation, le style et l'interprétation musicale.

Après l'examen, je compte me consacrer pendant quelque temps à l'étude strictement vocale, afin que ces élèves soient en mesure, non seulement de corriger leurs défauts, mais aussi d'analyser ceux de leurs camarades ».
Deux hommes, par leurs qualités diverses, se détachaient et attirèrent mon attention.

Le premier, Musy, belle nature de théâtre, n'ayant jamais concouru. Doué d'un organe de baryton déjà robuste, un peu gros et court, il fallait extérioriser et étendre dans l'aigu la voix de ce sujet intéressant.

Le second, Vieuille, bon musicien, se servant avec goût d'une voix sourde de baryton peu étendue, pour laquelle il était indispensable d'acquérir du timbre et des notes aiguës. Je m'y consacrai avec passion et tous deux répondirent mes efforts par une persévérante application et une assiduité qui devaient leur être profitables.

En effet, tous deux aux Concours de fin d'année se virent décerner un premier prix.

Ces deux brillants sujets occupent aujourd'hui une place de premier plan au Théâtre National de l'Opéra-Comique.

Vieuille a acquis les qualités que nous avions cherchées ensemble.

Quant à Musy, qui s'est spontanément révélé, il a évolué à pas de géant, développant son organe vocal au point de lui permettre d'affronter l'Opéra.

J'avais lieu d'être satisfait d'un succès qui consacrait ce premier concours par un coup de maître.

 

***

 

Comme je l'avais déclaré au Directeur du Conservatoire, il me restait à exécuter des engagements signés antérieurement à ma nomination.
Je m'y conformai de façon que ces déplacements ne fussent pas une entrave à mes cours.

A Nantes, j'assurai le troisième spectacle au profit des Mutilés avec « Faust ». Puis j'interprétai « le Jongleur de Notre-Dame », que j'allais également représenter plusieurs fois à Toulouse, où mon interprétation devait impressionner les exigeants Toulousains, si d'en juge par les critiques :

 

De la Petite Gironde :

M. Léon David, plus jeune que jamais, chanteur miraculeux de style et d'une aisance souple et variée, comédien d'un naturel parfait et d'un goût exquis sans nulle pointe d'exagération. M. David est un grand, un très grand Maître et notre Capitole s'honore grandement en le faisant paraître sur sa scène.

 

Du Journal de Toulouse :

La reprise du « Jongleur de Notre-Dame » nous ramené le grand artiste David, récemment nommé professeur au Conservatoire de Paris. Il reste avec la suite de sens, toujours plus parfait dans son égalité absolue de l'expression vocale et de gestes scéniques et digne d'être offert comme exemple aux jeunes chanteurs de la moderne promotion.

 

La Dépêche de Toulouse s'exprime ainsi :

M. Léon David, le grand, le très grand artiste, le chanteur de haute culture, d'étonnante et éternelle jeunesse, réalise un « Jean » émouvant au plus haut degré par des moyens d'une simplicité et d'un art inouï ; toute la scène du « Jongleur » offrant le spectacle à la Vierge est un vrai petit chef-d'œuvre de composition scénique.

 

Le Télégramme :

M. Léon David reste l'artiste incomparable. La science du chant se marie chez lui à une telle perfection du jeu, qu'on ne saurait concevoir réalisation plus complète d'un personnage. Il sent, il vit le rôle de « Jean » avec une vérité et une intensité d'expression si grande que réellement le public est suspendu à ses lèvres.

Des rappels et des ovations multiples témoignèrent de l'enthousiasme de la salle.

 

Je ne cacherai pas ma grande satisfaction, mêlée d'un peu de fierté, d'avoir conquis à ce point le public et la Presse dans ce berceau des chanteurs, d'où sortit une pléiade d'admirables voix et de grands artistes.

 

***

 

Après les concours du Conservatoire, je regagnai Les Sables pour y jouir de quelque repos. Repos relatif d'ailleurs, des élèves avant exprimé le désir de me suivre dans le but de poursuivre leurs études.

A ce labeur, je dus ajouter la préparation d'une représentation que Mme et M. Audubon, les sympathiques directeurs du Casino, me priaient d'organiser.

On verra dans quel but.

Avec quelques éléments sur place, je parvins à constituer un spectacle « coupé », se terminant par le tableau de Saint-Sulpice de « Manon ».

Au cours de cette soirée une émouvante surprise m'était réservée.

Avec un tact et une délicatesse qui m'ont profondément touché, Mme et M. Audubon, dans le but d'honorer ma nomination au Conservatoire avaient, à mon insu, organisé une manifestation dont j'ignorais la moindre parcelle ni soupçonnais une quelconque suggestion.

Je laisse à la Presse locale le soin d'en divulguer les détails.

 

De la Vendée Républicaine :

Le Grand Casino avait réservé une de ses soirées d'Août pour fêter M. Léon David.

Nous ne voulons pas ici retracer la carrière triomphale de notre éminent compatriote, chanteur et comédien de la grande Ecole. Sa voix et sa méthode impeccables ont consacré Léon David comme l'un des premiers ténors de notre époque.

Après la scène de St-Sulpice, une charmante Muse vint lui offrir le délicat hommage d'une poésie de Jean Mauclère, écrivain et poète parisien, admirateur et habitué fidèle de notre plage.

En vers enthousiastes, elle célébra le chanteur, l'artiste, na prestigieuse carrière et salua le nouveau professeur du Conservatoire National de Musique, le glorieux interprète qui allait devenir l'éducateur des races futures.

M. Félix Poiraud, Maire des Sables, vient dire en un discours simple et émouvant, tant en son nom personnel qu'en celui de ses administrés, toute l'admiration, la fierté qu'inspire aux Sablais ce compatriote simple et accueillant qui est une des gloires du Chant Français.

Ce fut une manifestation touchante dans sa spontanéité affectueuse, en un mot, l'hommage de la ville des Sables à son enfant.

 

Du Journal des Sables :

Mais le clou de la saison ce fut la représentation donnée dimanche par M. Léon David et au cours de laquelle une foule enthousiaste acclama le grand artiste, fils de notre ville.

Jamais ovations ne furent plus méritées, l'éminent chanteur qui maintenant commence, comme professeur au Conservatoire de Paris, une nouvelle carrière, possède en perfection toutes les ressources de son art.

Après le tableau de St-Sulpice de « Manon », Mlle Lorenza, en Muse joliment drapée de voile blanc, vint lire avec beaucoup de grâce cet à-propos dédié à l'artiste fêté.

 

Maître,

 

Tandis que les bravos s'envolent vers la frise

Pour applaudir votre art, souffrez que je vous dise

Notre admiration,

Et le respect ému des foules innombrables

A qui vous dispensez, d'Alexandrie aux Sables,

La pure émotion.

 

Vous êtes l'un de ceux qui versent à la terre

L'oubli, tissé de songes et drapé de mystère

Venant guérir les maux ;

Vous avez le secret des divines magies

Qui calment les douleurs, bercent les nostalgies,

En accords musicaux...

 

Vous avez incarné tous ceux que notre rêve

Se plaît à voir surgir, lorsque le jour s'achève

Dans l'or vif du couchant ;

Vous avez soupiré toutes les cantilènes,

Vous avez entouré les vierges et les reines

De votre amour vibrant.

 

Vous avez promené la cape avec l'épée

En des soirs de triomphe et des jours d'épopée

Par les vastes univers ;

A cent auteurs, prêtant votre génie,

Vous avez su vêtir du manteau d'harmonie

Le corps souple des vers.

 

Voici, Maître, à présent qu'une tâche nouvelle

Réclame vos efforts : allumer l'étincelle

En de jeunes esprits,

Leur frayer la voie où l'Art immortel rayonne

Où sourit Des Grieux, où l'amoureux frissonne

Devant Grisélidis !

 

Heureux qui, sur la route épineuse et splendide,

Aura, Maître, l'honneur de vous avoir pour guide

Vers le sommet lointain.

Heureux qui, soutenu par vous en son étude,

Saura plaire, grâce à votre sollicitude,

Aux Manon de demain.

 

Pour moi, qui ne suis rien qu'une Muse éblouie,

En seul bien possédant ma lyre épanouie

Où s'enlacent des fleurs,

Je dépose à vos pieds — comme une faible image

De notre affection — ce souriant hommage

De vos admirateurs.

 

Jean MAUCLÈRE

 

Suit cette dédicace de l'auteur :

« Au Maître David, en témoignage de profonde et déférente admiration ».

 

A la fin de la scène dramatique de Saint-Sulpice, au milieu des acclamations, cette Muse charmante m'apparaissant fortuitement, me plongea dans une sorte d'égarement.

L'acte de « Manon » étant terminé, je ne parvenais pas à réaliser cette nouvelle scène.

Cependant que les vers pleins de lyrisme de ce touchant poème, les paroles élogieuses empreintes d'une si franche affection prononcées par M. le Maire des Sables coulaient délicatement à mon oreille, je me sentais confondu, ému jusqu'aux larmes, incapable d'articuler le moindre mot.

Heureusement, de nouvelles acclamations et... la chute du rideau vinrent me tirer de cette torpeur !

Je vécus cette soirée-là, au milieu de mes compatriotes, mes amis, la plus belle, la plus troublante de toute ma carrière.

Quelques jours après, mes amis m'offraient une plaquette commémorative en bronze à mon effigie avec cette inscription :

 

A Léon David

Ses amis

des Sables d'Olonne

 

A l'issue de cette représentation des Sables, j'avais résolu de renoncer à la scène. Ce fut un crève-cœur !

Abandonner le théâtre auquel j'ai tant donné de moi-même et qui, par réciprocité, m'a rendu d'infinies glorieuses et intenses émotions.

J'avais « cinquante-huit » ans — âge honorable pour un « jeune premier ».

Bien que je pusse encore donner l'apparence fardée, je désirais terminer cette inoubliable carrière sur ces derniers succès.

D'autre part, l'enseignement du chant tel que je le concevais, était une tâche lourde, délicate et absorbante à laquelle je comptais consacrer le reste de ma vigueur.

Parmi mes nombreux partenaires qui s'illustrèrent sur les grandes scènes et n'ont pas encore figurés dans ces souvenirs, j'ai plaisir à rappeler les noms de :

Mmes Lyse Charny, Julienne Marchal, Berthe César, Jeanne Guionie, etc...

MM. Rouard, André Pernet, Cadio, Corin, Cotreuil, Huberty, Francis Combe, Vigneau, Ponzio, Lapeyre, Payan, Hirigaray, et tant d'autres que j'oublie à regret.

 

***

 

Retourné à Paris pour la rentrée d'octobre au Conservatoire, j'acquis, avenue Junot, un terrain alors que se créait cette belle artère Montmartroise. J'y fis édifier un charmant hôtel particulier dans lequel j'envisageai un grand studio aménagé en vue de mes leçons. Celles-ci devenues rapidement très nombreuses, ajoutées aux cours de la rue de Madrid, absorbaient la majeure partie de mon temps.

Après les derniers concours, ma classe se trouvait réduite à quatre hommes possédant plus d'ambition que de moyens vocaux.

Il fallut attendre les examens d'admission qui me répartirent quatre élèves femmes et trois hommes.

Ces jeunes espoirs ignorant tout de la pénible et capricieuse carrière à laquelle ils se destinaient se laissaient souvent bercer d'illusions, oubliant d'apporter à leurs études le zèle et l'ardeur indispensables à un brillant avenir.

Absorbé par le professorat, jouissant du théâtre en spectateur, une visite inopinée de mon bon « grand gosse » André Baugé, allait troubler ma quiétude :

— Le onze novembre, fête de la Victoire, j'organise au Trocadéro, au profit des Anciens Combattants, Artistes Lyriques, dont je suis le Président, une représentation du « Barbier de Séville », avec le concours de camarades de l'Opéra-Comique.

Votre « Almaviva » n'a pas encore de successeur, il faut nous apporter sa coopération.

— Tu plaisantes, répondis-je, tu sais que j'ai résolument renoncé à la scène.

Insistance de mon sympathique interlocuteur et nouveau refus de ma part.

— Réfléchissez, je reviendrai demain.

La réflexion était concluante. Le professorat est peu propice à la voix, je n'étais plus rompu à la scène, surtout pour ce rôle, lequel, outre ses difficultés vocales, exige de la jeunesse, une souplesse d'allure et une verve endiablée.

Et puis, je ne me sentais plus le courage, à cause des raisons susdites, d'affronter les émotions inhérentes à un tel effort.

Le lendemain, nouvelle apparition de Figaro — Baugé —

— Alors, c'est décidé, vous acceptez ?

— Impossible. Et j'énumérai les motifs formulés plus haut.

— Bah ! Toutes ces raisons avec vous ne peuvent être prises en considération.

Puis, faisant vibrer la corde sensible de la bienfaisance avec une insistance persuasive, il partit en me criant :

— D'ailleurs, vous êtes affiché !...

Eh oui ! C'était exact, je ne pouvais plus me dérober.

Les jours qui précédèrent cette représentation furent un tourment perpétuel.

Remettre ce rôle en mémoire, me livrer à un travail sévère de gammes et vocalises afin de recouvrer et assouplir la voix. Je devais mener de front cette besogne avec mes cours et leçons particulières.

Le vif désir et la curiosité de mes élèves d'entendre leur Maître à la scène, contribuaient amplement à accroître mes transes.

Allais-je maintenir à leurs yeux, dans leur esprit, la confiance qu'ils me vouaient ?

Enfin, la soirée !

Le maquillage ? Pas trop oublié. Le costume, la perruque, le long manteau drapé laissant apparaître les deux extrémités de la rapière. Ma foi, je me sens rajeuni de vingt ans ; les jeunes camarades ont peine à me reconnaître.

Dans ce grand vaisseau qu'était feu Trocadéro, une salle comble. La recette atteignait un chiffre fantastique et le succès pour tous avait été complet.

Satisfaits au-delà de toute espérance, mes élèves ne manquèrent pas de me congratuler après avoir mêlé leur enthousiasme à celui du public.

A l'occasion de cette brillante soirée, une jolie médaille commémorative, en bronze doré, dessinée et frappée par mon vieux camarade et ami Alphonse Baugé, fut offerte avec cette inscription.

« Association des Artistes Lyriques de Théâtre, Anciens Combattants.

Offert à Léon David.

Le 11 novembre 1925. »

 

***

 

A la période des vacances, afin de prendre un repos total en m'évadant du pays natal où me suivaient des élèves, nous acceptâmes l'aimable invitation de nos bons amis Muraz, lesquels possèdent, aux environs de Voiron, une fort belle propriété.

Villa confortable, juchée au haut d'un coteau dominant le cours de l'Isère sur une longue étendue, jusqu'au « Néron », qu'elle contourne pour aller rejoindre Grenoble.

Que de fois, installé sur l'une ou l'autre des deux terrasses qui encadrent cette aimable demeure, me suis-je extasié en présence de l'admirable et si reposant panorama que dessine cette contrée du Dauphiné.

La privation de la mer devait m'inciter à un désir particulier pour les lacs et je devins un fervent de ceux qui avoisinaient Voiron.

Celui d'Aiguebelette, entouré de quelques belles propriétés, avait nos préférences en raison de sa proximité. Les bains, le canotage allaient être la grande distraction.

Le lac de Paladru, également sympathique faillit être l'origine d'un drame.

Nageur entraîné dès le bas âge, éloigné du rivage à une assez longue distance où la profondeur était importante, je me croyais seul. Cependant qu'à une centaine de mètres une forme humaine, aventurée trop loin, à bout de forces, semblait désemparée et d'une voix éteinte, à peine perceptible, réclamait du secours.

Spontanément, je me dirigeai vers la baigneuse en détresse et, tout en nageant, l'encourageai à accomplir un suprême effort afin de se maintenir à la surface en attendant mon aide.

J'arrivais à temps pour saisir la victime à la minute où elle allait disparaître.

Après une rude lutte, parvenant à ramener l'inconnue sur la rive où attendaient affolés, anxieux, ses parents et amis, on lui prodigua les premiers soins, tandis qu'exténué, je regagnais ma cabine accompagné des miens, lesquels, témoins de ce petit drame, venaient de vivre une intense émotion.

Lorsque revêtu et remis de cette alarme, je voulus m'enquérir de l'état de la rescapée, la grève était déserte...

 

Elle était belle, je la sauvais.
Et voilà d'elle ce que je sais.

 

Moins heureux que « Zéphoris », ma « Néméa » ignora son sauveur...

 

***

 

Après d'agréables vacances, Paris semblait attrayant. J'y retrouvais mes élèves ; en outre, les examens d'admission au Conservatoire allaient peut-être nous révéler des sujets exceptionnels.

Pour certains de ceux-ci, cette épreuve donnait lieu quelquefois à des discussions un peu âpres entre membres du jury, alors que ces mêmes élèves contestés devaient, par des études sérieuses, parvenir à un brillant résultat.

Je n'en veux pour preuve que le cas de Luccioni qui, depuis sa sortie de la rue de Madrid où l'on témoigna d'une sévérité excessive à son égard, triomphe à l'Opéra et sur toutes les grandes scènes françaises et étrangères.

Luccioni s'était présenté au Conservatoire en 1926 avec l'air de « Sigurd » où il échoua. Non découragé, nous le revîmes l'année suivante ayant accompli quelques progrès que nous constatâmes dans l'air de « Joseph ». Toutefois, son admission restant litigieuse, demeurait subordonnée au résultat du concours des femmes.

Mes notes sur ce sujet étaient les suivantes :

« Voix contractée, appuyée sur la gorge. A entreprendre, mais énormément à faire ».

Ces impressions laissaient entrevoir un sujet perfectible et une nature intéressante. Bien que mes collègues fussent peu enclins à l'admettre, j'insistai pour qu'on l'acceptât en le revendiquant pour ma classe.

Cette insistance provoqua quelques réflexions sur mes illusions concernant cette voix ingrate et ma prétention d'en perfectionner les qualités.

Je n'eus pas à regretter ce geste concernant Luccioni, sujet sérieux, travailleur et de caractère souple.

Enumérer nos efforts, notre persévérante et tenace opiniâtreté pendant quatre années, serait fastidieux.

Bref, notre grand ténor actuel n'eut jamais au Conservatoire l'estime que méritait son obstination, que j'étais à peu près seul à apprécier.

Lors des débuts de Luccioni à l'Opéra, ceux-ci provoquèrent l'enthousiasme de la salle entière. Le Secrétaire Général du Conservatoire, M. Chantavoine, voisin de fauteuil, entraîné par les applaudissements, me jeta : « Vous pouvez dire que celui-ci est bien à vous ! »

Beaucoup d'autres, dans le même cas au moment de leurs études, se sont révélés au théâtre.

La liste serait longue d'énumérer toutes les voix malades auxquelles mes soins, ma persévérance ont rendu la santé en les fixant dans leur caractère réel.

Ces réflexions, purement objectives, ne peuvent être prises dans le sens péjoratif. Je reste un fervent défenseur du Conservatoire, même avec ses imperfections, convaincu que nulle école musicale ne peut, dans l'ensemble, égaler son enseignement et son prestige.

J'ai déjà dit combien étaient nombreux les détracteurs de cette école nationale et donné les raisons.

En outre des réflexions saugrenues que l'on colporte, des individus sans scrupules, peu recommandables, laissent planer sur les membres du jury une sorte de suspicion désobligeante et même honteuse. Ce petit incident, dont je fus le témoin, est assez caractéristique.

Une belle grande jeune fille accompagnée de sa mère me vint voir en pleurs, déplorant la perte de sa voix, laquelle, après un quart d'heure d'exercices chez un professeur, s'altérait pour s'éteindre entièrement. Une année d'études sévères suffit à lui corriger une émission défectueuse qui devait lui permettre d'affronter le Conservatoire, où la première épreuve lui était favorable.

Arrivant rue de Madrid pour prendre part au jugement définitif des élèves sélectionnés, la mère de cette élève venue à ma rencontre, absolument affolée, me tint le langage suivant :

« — Maître, j'ai reçu chez moi la visite d'un personnage venant m'informer « gentiment » qu'il était à même d'intervenir auprès des membres du jury — tous amis ou camarades — pour que soit assurée l'admission de ma fille. Il ajouta que, toutefois, il était indispensable de consentir à chacun de ces membres un petit... souvenir que lui-même se chargerait de faire parvenir discrètement ».

Outré de cette insulte, aussi offensante pour moi que pour mes collègues, je répondis vertement à cette femme, en lui reprochant d'avoir pris en considération de tels propos, et j'insistai pour en connaître l'auteur afin de le faire poursuivre pour tentative d'escroquerie. Lui faisant comprendre qu'il ne pouvait exister dans notre Ecole de semblables procédés, répondant de la probité de mes collègues et convaincu de l'action déloyale de son aigrefin.

Après m'être calmé, je rassurai mon interlocutrice sur le sort de sa fille. Celle-ci, en effet, était admise à l'unanimité et entrait dans ma classe.

Après deux années d'études et un concours couronné de succès, le mariage vint rompre cette heureuse évolution, privant de la suprême récompense celle sur qui je fondais de grandes espérances.

Quant à la mère, en possession d'une fortune que ne devait pas ignorer son maître-chanteur, elle renonça à toute poursuite désirant ne pas se créer de tracas...

Ce fut dommage, on eut ainsi donné à réfléchir aux individus assez audacieux pour tenter pareils exploits au dépens de l'honneur des personnalités dévouées que sont les membres du jury.

 

***

 

Bien qu'ayant dit adieu à la scène, et résolu à n'y plus reparaître, la philanthropie devait vaincre ma résolution.

En vacances au pays natal, considérant toujours l'artiste comme à la plus heureuse période de sa carrière, mes compatriotes, sans se soucier du cadran vital qui, tous les douze mois, m'octroyait une année supplémentaire, n'hésitaient pas à venir frapper chez moi dès qu'il était question d'une œuvre charitable.

Le 10 août 1928, j'organisais donc une représentation au profit de la « Société des Mutilés de Guerre des Sables-d'Olonne ». La difficulté pour ce spectacle consistait à trouver sur place, par mesure d'économie, des éléments permettant d'élaborer un programme suggestif susceptible de réaliser une recette intéressante.

En raison des frais multiples depuis plusieurs années, la plupart des Casinos étaient privés d'une troupe lyrique et devaient se contenter des tournées de Comédie. Dans ces conditions monter une soirée d'opéra devenait un problème que je parvins cependant à résoudre en faisant appel au concours de quelques artistes en villégiature.

En même temps, je préparais dans le rôle de « Mignon », une de mes élèves qui allait ainsi effectuer ses premiers pas sur la scène aux côtés de son Maître.

Malgré mes soixante et un printemps, assisté de quelques camarades, j'assumai tout un spectacle avec le premier acte de « Manon », le troisième acte de « Mignon » et les deuxième et troisième actes de « Werther ».

La représentation, ainsi que la recette, furent des plus satisfaisantes et chacun se félicita de l'accomplissement de son devoir.

Mes jeunes camarades, Mmes Normand, Nenson et Yvonne Quenet, ainsi que M. Granry, qui prêtaient également leur concours désintéressé, furent mes dévoués et très applaudis collaborateurs, sans oublier un orchestre réduit mais sûr, grâce à l'habileté de son excellent chef M. Hendérick.

Rendant compte de cette soirée, le Phare de la Loire écrivait ainsi ses impressions :

 

Vendredi soir, a eu lieu avec un plein succès la représentation organisée au bénéfice de la « Société des Mutilés de Guerre des Sables-d'Olonne », par M. Léon David de l'Opéra-Comique, professeur de chant au Conservatoire de Paris, de concert avec M. Emile Roy, le dévoué et sympathique Vice-Président de cette Association si véritablement digne d'intérêt.

Le programme, de composition fort habile, comprenait d'importants fragments de « Manon », « Mignon » et « Werther », où l'éminent ténor Léon David nous ravit encore par le prestige d'un talent supérieur et incomparable et, en même temps, par la souplesse et la solidité d'une voix dont le vaillant artiste est demeuré aussi bien le maître qu'aux plus beaux soirs de sa brillante carrière.

Quel exemple et quelle leçon pour nos jeunes chanteurs d'à présent.

 

Ces sélections, en raison de l'action, des costumes, de la mise en scène offrent généralement un attrait plus séduisant que les concerts, quel qu'en soit l'intérêt.

Le public des villes d'eau désire que soient satisfaits les yeux à l'égal de l'ouïe.

Je l'avais compris en constatant le succès des différents spectacles de ce genre que j'organisai au Casino, notamment celui de 1923, au profit de « la Journée Pasteur » en faveur des Laboratoires français. Pour ce dernier gala ma tâche était plus aisée, ayant pu réunir des camarades au talent consacré par une brillante carrière.

Mon collègue, le ténor Soubeyran, bien que méridional, devint un fidèle ami de notre charmante cité, au point de s'y fixer et... d'y finir ses jours.

Soubeyran était un brave homme, sympathique, qui avait acquis l'estime de nos concitoyens. Doué d'une jolie voix ensoleillée, c'était un artiste probe, qui se retira de la scène après une carrière pleine d'éclats.

Le camarade Bouxman, qui déjà en pareil cas apporta son précieux concours, s'imposait par sa basse profonde, sa carrure athlétique et son autorité scénique.

Nous eûmes la bonne fortune de pouvoir nous adjoindre deux jolies artistes de talent, Mesdemoiselles Berthe Boyer et Loiret, que Nantes applaudit souvent.

Chacun de nous apportant à cette soirée le meilleur de son talent et de son cœur, la représentation, devant un public enfiévré et vibrant, s'acheva sur un succès dont devaient bénéficier les Laboratoires français.

En dehors du plateau, Mlle Douard, ma bonne et sympathique camarade, tenait le piano avec la même aisance artistique qu'à l'époque où elle accompagnait « mon premier prix de chant » au Conservatoire de Nantes, en juillet... 1887 !

Dans les coulisses, les toujours dévoués MM. Voyer, Cheusseau et Guignardeau assuraient bénévolement, comme tous, les services des décors.

« La Journée Pasteur », grâce à ces dévouements, fut une belle journée.

 

***

 

A Paris, le nombre des élèves particuliers croissait.

Dans le but de stimuler, de provoquer l'émulation chez ces disciples et de l'intérêt parmi les parents, j'avais instauré, à notre domicile, des auditions trimestrielles.

Notre charmant hôtel de l'avenue Junot permettait de recevoir une centaine de personnes ; élèves, parents et amis.

Ce programme toujours copieux, se composait de deux parties, motivant un entr'acte, qui permettait aux invités d'échanger leurs impressions en se rafraichissant, ou en savourant des friandises à un buffet bien garni. C'était intime et familial.

En outre, ces séances donnaient à tous la satisfaction de suivre et constater les progrès de chacun, d'une audition à l'autre.

Pour en compléter le caractère attractif, mes élèves « arrivés » y participaient ; c'est ainsi que Musy, Luccioni, Forest, Réda-Caire, Maximovitch, Normand et d'autres s'y firent applaudir.

Quelques compositeurs y venaient accompagner leurs œuvres. Sur les instances de l'auditoire j'étais souvent dans l'obligation de payer de ma personne, seul, ou en duo avec les uns ou les autres.

Le programme épuisé, chacun partait satisfait.

Rue de Madrid, mon activité ne s'est jamais ralentie.

Si les élèves hommes se sont créés au théâtre une place enviable, les circonstances n'ont pas permis aux femmes, malgré de brillants résultats, de réaliser leur rêve scénique. Je citerai le cas de quelques-unes dont les qualités prometteuses devaient être mises en échec par des circonstances imprévues :

Mlle Boucher, élève sérieuse dont j'avais développé les qualités vocales et expressives qui lui méritèrent un beau premier prix de chant. Je voyais en elle, physiquement et vocalement, une jolie future « Manon ». Le « diable » l'arrêta dans son évolution.

Mon excellente élève Suzanne Stappen, pour qui les succès de fin d'études laissaient envisager une carrière théâtrale rayonnante, se consacra au concert après s'être unie par le mariage à un musicien de valeur.

Mlle Normand, délicieuse soprano, dont le brillant second prix, dans le grand air de « Mireille », devait être, l'année suivante, le présage certain de la plus haute récompense. Le mariage, puis un enfant vinrent entraver ce bel espoir.

Sortie brillamment avec la suprême récompense, Mlle Maximovitch, de nationalité russe, était engagée à l'Opéra où ses belles qualités vocales eussent pu se distinguer et rendre de signalés services. On ne sut pas, dans notre Académie Nationale, tirer parti de cette belle voix. Elle se maria, et partit en Allemagne pour être fêtée.

Quelques années plus tard, cette chanteuse remarquable revint à Paris se faire entendre dans un récital, interprétant en français, italien et allemand, un programme d'œuvres choisies où elle obtint un succès éclatant.

Bien que le jury se refusa à reconnaître les qualités du chaud mezzo de Mlle Quénet, l'Opéra-Comique, plus perspicace, se l'attacha. Après quelques créations heureuses, le mariage vint l'éloigner de la scène.

Une autre élève, Mlle Danière, à laquelle allait toute mon affectueuse estime, en raison de ses qualités de travailleuse accomplie, méritait bien de réussir. Son interprétation parfaite de l'air de « Louise », en même temps que la mélodie « Après un Rêve », de G. Fauré, lui valurent un suprême premier prix et son engagement à l'Opéra-Comique où sa réussite s'affirme progressivement.

Ma pauvre Charmy, sur laquelle je fondais tant d'espoirs artistiques, fut une enfant marquée par le destin, dont le calvaire pénible devait lui réserver un sort funeste. Cette jeune chanteuse, présentée plusieurs années consécutives au Conservatoire, y échoua successivement. Sa voix, d'un timbre agréable mais dirigée à tort vers les mezzo, s'altérait graduellement. Sa persistance, son opiniâtreté lui ouvrirent enfin les portes de la rue de Madrid.

Lorsqu'arriva l'heure de la répartition des nouveaux élèves dans les classes, aucun de mes collègues, bien que la plupart eussent émis un vote en sa faveur, ne consentit à assumer la responsabilité de remettre en état l'organe malmené de ce sujet.

S'adressant à moi, le directeur demanda si l'élève m'intéresserait ?

Ma réponse négative le fixa, mais ma classe disposant d'une vacance qui ne devait pas rester inoccupée, je devais faire contre mauvaise fortune bon cœur et agréer cette infortunée.

Je me rendis compte de la lourde et délicate obligation qui m'incombait, mais l'acceptai courageusement.

Inspirer confiance à cette jeune néophyte devenait une tâche scabreuse. Dès les premières leçons je me heurtais à une nature hésitante, craintive.

« Chat échaudé craint l'eau froide ».

La patience, la ténacité n'eurent d'égal que la prudence et la circonspection auxquelles je dus me résoudre. Il s'agissait en effet de transposer cette voix dans son véritable caractère de soprano.

Dans un laps de temps relativement court, le sujet, constatant une amélioration sensible de sa voix et de son souffle, sentit renaître sa confiance et mon œuvre désormais s'avérait salutaire.

Deux années d'études sévères transformèrent cet organe défaillant en un très beau soprano lyrique plein et homogène, l'autorisant à obtenir un deuxième prix — frisant le premier d'une voix — dans le grand air du « Freischütz », interprété brillamment sans la moindre défaillance.

Ma mise à la retraite risquait de compromettre cette heureuse transformation. Comprenant le danger, nous convînmes de continuer chez moi le travail qui devait développer encore les qualités déjà acquises.

Pour le concours suivant nous avions arrêté l'air redoutable d' « Obéron », lequel, très au point, allait nous assurer la suprême récompense.

Hélas ! le jour même de ce concours une indisposition subite privait ma pauvre rescapée de tous ses moyens. Se ressaisissant pour ses autres concours, ceux-ci lui valurent un engagement à l'Opéra, où « Thaïs » devait être son rôle de début.

A quelque temps de là, ma pauvre élève se tuait dans un terrible accident d'automobile, alors qu'elle accomplissait une bonne œuvre...

J'avais donné à cette jeune femme une lueur d'espérance ; la gloire allait lui sourire, la fatalité s'y opposa.

Douloureusement affecté par cette fin tragique, je n'en pus connaître les détails, les parents m'ayant toujours ignoré...


***

 

Si la plupart des élèves me vouaient une profonde et affectueuse gratitude, il en est pour lesquels ce sentiment leur reste complètement étranger. Dans le petit nombre de ces derniers, émerge hautement une jeune artiste actuellement à l'Opéra où elle réussit parfaitement. Celle-ci semble dépourvue de toute mémoire à défaut de reconnaissance.

Issue d'une humble famille du Nord, que j’estime honnête, cette belle jeune fille, douée d'un riche organe, déjà malmené à l'époque, mais que je considérais perfectible, fut présentée par son père. Chargé de famille, celui-ci me mit au courant de sa modeste situation lui interdisant de participer aux sacrifices qu'imposeraient les études vocales de sa fille.

En présence d'un sujet que je jugeais séduisant, j'entrepris, de façon désintéressée, sa préparation pour le Conservatoire.

Au moment de l'inscription, on s'aperçut que cette grande et forte jeune fille était âgée de seize ans et onze mois, alors que le règlement exigeait dix-sept printemps accomplis.

En présence de ce cas de force majeure, nous dûmes remettre à l'année suivante l'espoir de rentrer rue de Madrid.

Mais il fallait continuer d'exercer cette voix. Le style et la musicalité devaient également faire l'objet de notre application. Nous convînmes donc avec le père, que sa fille continuerait à étudier son chant sous ma direction, à raison de deux heures par semaine. Quant aux honoraires, le terme en serait subordonné à sa réussite dans la carrière.

Aidé de mon fils José, comme accompagnateur, nous travaillâmes avec ardeur. Constatant les progrès acquis et dans le but de stimuler son zèle, je présentai mon élève pour l'obtention du « Diplôme des Maîtres du Chant Français », qu'elle obtînt à l'unanimité.

Ce succès, devant l'aréopage constitué par grands chanteurs français, était un encouragement précieux pour son entrée au Conservatoire.

Le Gouvernement venait de décréter que la limite d'âge concernant la mise à la retraite des professeurs serait désormais soixante-cinq ans. Atteint par cette décision ministérielle, mon départ de la rue de Madrid allait mettre cette élève dans l'obligation de poursuivre ses études sous une autre direction. Quelle que fut la valeur de celle-ci, le changement était susceptible de nuire à un sujet imbu de mes principes.

Je tentai une diversion auprès du directeur de l'Opéra, le priant d'entendre et d'engager cette jeune artiste d'avenir avec un contrat modeste lui permettant de vivre et de parfaire ses études lyriques sous mon contrôle.

Bien que partageant cette façon de voir, quant à la proposition et le motif qui en faisaient l'objet, M. Rouché, pour des raisons de convenances envers le directeur du Conservatoire, décida d'attendre pour l'attacher à l'Opéra, que cette élève sortit de la rue de Madrid auréolée des récompenses officielles.

Il fallut donc se résoudre à ce que je croyais devoir éviter.

Après une bonne préparation, ma jeune disciple, présentée au Conservatoire, était admise à l’unanimité.

A la suite de ce succès, le père me vint remercier, mais aussi m'informer que sa fille, habitant dans sa famille en province, se trouverait dans l'impossibilité de suivre ses cours, faute de ressources pécuniaires.

Nouvelle démarche auprès de Maître Rabaud, à qui j'exposai la situation. Ce dernier, en raison de l'intérêt qu'offrait le sujet, promit d'agir en conséquence afin qu'on lui vint en aide ; ce qui fut fait.

Je quittai Paris. Puis ce fut la guerre.

J'appris que de retour au Conservatoire, cette élève changea de professeur...

Sortie comme prévu avec les suprêmes récompenses, l'Opéra lui ouvrit grandes ses portes et le succès lui sourit.

De tous ces événements, je fus tenu dans l'ignorance la plus complète.

Les échos de ses heureux débuts m'étant parvenus, et plein d'indulgence pour cette ingrate, je lui adressai ces quelques lignes :

« Bien que tu sembles m'avoir oublié, je tiens à t'adresser mes sincères félicitations à l'occasion de tes succès et te prie de croire à l'affection toujours dévouée de ton vieux Maître ».

J'attends encore le moindre mot de politesse !...

 

Répartis sur les théâtres Nationaux, mes élèves, suivant la voie officielle, c'est-à-dire après la suprême récompense, continuent, chacun dans sa sphère, de récolter les lauriers dont j'ai semé les racines :

Louis Musy, Jean Vieuille, Luccioni, Forets, Fouchy, Giannotti, Saint-Côme, Noguéra, Giriat, Lagarde, Danière, Stappen, Quenet, Maria Branèze, Yvonne Corke.

En dehors du Conservatoire :

André Baugé, Réda-Caire, Léo David, Maud Sabatier, Geneviève Rex, France Nell, Mireille
Gitton, etc...

D'autres ont évolué brillamment et conquis le diplôme des « Maîtres du Chant Français » à l'unanimité.

En 1927, Almita Reylès.

En 1937, Suzanne Lefort.

En 1945, Anne-Marie Bertrand, (alias) France Nell.

En 1948, Mireille Gitton.

Pendant une période de vacances en Vendée, un stupide accident de bicyclette, provoquant une fracture du péroné, m'immobilisa douloureusement.

Bien qu'alité à l'approche de la rentrée des classes au Conservatoire, je tins à être présent pour la reprise des cours. Avec d'infinies précautions, ma jambe droite encore dans le plâtre, on me conduisit à Paris en auto.

En raison de mon état, la direction m'autorisa à effectuer les premières classes à domicile. Peu de temps après, véhiculé rue de Madrid, aidé de mes béquilles, je gravissais mes étages.

Cette infirmité se prolongea quelque temps puis, redoublant de volonté, abandonnant les béquilles pour une canne, bientôt je jugeai celle-ci négligeable.


***

 

Déjà honoré des distinctions d'Officier d'Académie et de l'Instruction Publique — on sait dans quelles conditions — celle de la Légion d'Honneur, pour le même motif se faisait attendre.

Mes amis s'inquiétaient de cette expectative, lorsque Louis Aubert, alors Député de la Vendée, décida de tenter les démarches nécessaires.

La constitution de mon dossier qui comportait mon curriculum vit fut facilement édifiée.

En haut lieu, on s'étonna qu'en raison de ma carrière et des services rendus à l'Art Lyrique, je ne fusse pas déjà possesseur de cette haute distinction, et à ce sujet, on regretta mon indifférence qui allait en compliquer l'accès.

En effet, cette longue carrière aidant à propager la Musique Française sur les principales scènes d'Europe, d'autre part le concours toujours dévoué aux œuvres philanthropiques avant, pendant et après la guerre de 1914, me concédaient des titres à cette nouvelle décoration. Celle-ci cependant, ne se décernait aux professeurs qu'au rang d'ancienneté.

Rentré au Conservatoire à cinquante-sept ans, en possession d'une expérience acquise par quarante années d'études et de pratique vocales, je me trouvais avec des collègues, bien que plus jeunes en âge, mais mes aînés dans la Maison.

En présence de cette situation, on me convia près du Ministre de l'Education Nationale, lequel m'ayant applaudi dans le Midi alors qu'il était étudiant, n'ignorait pas mes états de services.

Mon cas étant assez particulier, nous nous heurtions à l'obstruction du directeur du Conservatoire. Celui-ci ayant fait des promesses à ses plus anciens candidats, tenait à leur donner satisfaction.

Malgré les embûches, les influences, le Ministre considérant avant tout ma carrière artistique, passa outre, et le 21 janvier 1936, j'étais fait Chevalier de la Légion d'Honneur.

A cette occasion, je tiens à adresser à la mémoire de mon ami Louis Aubert mon souvenir ému et l'expression de ma gratitude.

L'heure de la retraite ayant sonnée en avril 1937, on me maintint dans mes fonctions cinq mois de plus.

A ce propos, voici la lettre que m'écrivit Maître Rabaud :

 

CONSERVATOIRE NATIONAL                                       Paris, le 23 avril 1937

DE MUSIQUE

ET D'ART DRAMATIQUE

 

Le Directeur du Conservatoire National de
Musique et d'Art dramatique, Membre de l'Institut,

à Monsieur Léon David, Professeur.


Cher Monsieur,

J'ai l'honneur de vous faire connaître que, par arrêté ministériel du 17 avril 1937, vous êtes maintenu dans vos fonctions jusqu'au 30 septembre 1937.

En me chargeant de porter cette décision à votre connaissance, M. le Ministre me prie de vous adresser tous ses remerciements pour les services que vous avez rendus à l'enseignement et au Conservatoire. Ai-je besoin de vous dire avec quels sentiments de gratitude je m'acquitte de cette mission et combien je me réjouis personnellement de cette prolongation qui nous permet de vous conserver plus longtemps parmi nous.

Veuillez agréer, cher Monsieur, l'assurance de mes sentiments les plus dévoués.

Le Directeur du Conservatoire,
Membre de l'Institut

Henri RABAUD.

 

Mes adieux aux élèves furent poignants. Je quittais cette classe où pendant douze années, sans interruption, j'avais donné de moi-même et accompli un labeur fécond pour la plupart d'entre eux.

Qu'importe, j'allais enfin, à soixante-dix ans, prendre quelque repos ; du moins, je l'espérais.

En quittant cette belle école, je tiens à adresser au Maître Rabaud, directeur aimable, accueillant et compréhensif, l'expression de ma profonde estime et mes sentiments de cordiale sympathie.

J'avais quitté le Conservatoire depuis plusieurs mois, lorsque je reçus cette dernière lettre fort flatteuse et à laquelle je reste sensible :

 

CONSERVATOIRE NATIONAL                                       Paris, le 28 octobre 1937
DE MUSIQUE

ET D'ART DRAMATIQUE

 

Le Directeur du Conservatoire National de Musique et d'Art dramatique, Membre de l'Institut, à Monsieur Léon David, Professeur honoraire au Conservatoire.

 

Cher Monsieur,

Par arrêté, en date du 25 octobre, pris sur ma proposition, M. le Ministre de l'Education Nationale vous a nommé professeur honoraire au Conservatoire.

En portant à votre connaissance cette décision, je tiens à vous remercier à nouveau pour les très distingués services que vous avez rendus au Conservatoire et à vous dire avec quels sentiments d'affectueuse gratitude je m'acquitte aujourd'hui de cette mission, puisque le titre qui vous est conféré par M. le Ministre symbolise ces liens de la reconnaissance et du souvenir par lesquels le Conservatoire vous reste profondément attaché et signifie que vous êtes toujours des nôtres.

Veuillez agréer, cher Monsieur, l'expression de mes sentiments les plus cordialement dévoués.

Le Directeur du Conservatoire,
Membre de l'Institut,

Henri RABAUD.

 

Après des vacances de détente, Paris nous accueillit à nouveau.

Cependant, j'avais le désir d'abandonner la Capitale pour demeurer sur le sol natal. Là, seulement, j'envisageais la vie paisible, le calme auprès de ceux des miens qui y dorment leur dernier sommeil.

C'est en élaborant ces projets de complet repos que je recevais du Canada cette lettre :

 

QUÉBEC MUSICAL COMPÉTITION FESTIVAL
INCORPORATED

Montréal, le 22 décembre 1937
Cher Monsieur,

Maître Rabaud, Directeur du Conservatoire, nous a suggéré votre nom en rapport avec ce qui suit.

C'est avec un grand plaisir que nous vous demandons officiellement de bien vouloir considérer notre offre d'agir comme juge des concours de la Section française de Soli de Chant et de Chant choral, au Concours du Festival qui aura lieu à Montréal en Mars 1938.

P.-S. — Puis-je soumettre à votre attention toute spéciale les classes de chant grégorien et les chants de folklore canadien.

 

Si ce déplacement pouvait tenter un homme jeune, il n'en était pas ainsi, quant à moi, spontanément, je décidai de ne pas entreprendre un tel voyage.

Cependant, l'insistance de Mme David, exprimant le désir d'accomplir ensemble cette traversée vers le Nouveau Monde, appuyée par nos fils, commença à faire fléchir ma détermination.

Finalement, le 6 janvier 1938, par cablôgramme, j'acquiesçais à la proposition Canadienne.

Alors surgirent les multiples démarches que comporte un pareil déplacement.

Après maintes visites, je partais chargé de Mission par les Beaux-Arts, comme l'indique l'arrêté ci-dessous :

 

RÉPUBLIQUE FRANÇAISE

MINISTÈRE                                                                         Paris, le 9 mars 1938

DE L'EDUCATION NATIONALE

BEAUX-ARTS                                                                     Arrêté

Le Ministre de l'Education Nationale et des Beaux-Arts

Arrêté :

Monsieur Léon David, Professeur honoraire au Conservatoire, est chargé de mission pour étudier l'organisation de l'enseignement du chant au Canada.

Cette mission est gratuite.

Fait à Paris, le 9 mars 1938.

 

Tout semblait prêt pour notre départ, lorsque Mme David tombant malade, le médecin lui interdit ce déplacement !...

La perspective d'effectuer seul ce voyage, l'inquiétude d'abandonner ma chère malade, devenaient un véritable tourment.

J'avais signé, il ne pouvait venir un seul instant à mon esprit de renier cette signature.

Accompagné à la gare Saint-Lazare par mes enfants, je pris le train pour le Havre où je devais m'embarquer sur ce magnifique paquebot qu'était « l'Ile-de-France ».

Empreint d'une profonde mélancolie, avant que fussent disparu les traces de cette passagère résidence roulante, j'adressai aux miens un triste adieu.

« L'Ile-de-France » était le plus beau et le plus confortable des paquebots Français avant que n'apparut le « Normandie », cette admirable ville flottante. Je pris place dans le premier, sinon avec joie, du moins avec confiance, m'intéressant aux mouvements de cette foule grouillante et agitée, aux manœuvres, à l'activité du personnel du bord, au va-et-vient qui précède le « Lâchez tout ».

Puis l'immense bâtiment glissa majestueusement sur son miroir mouvant, provoquant devant lui un sillage argenté, pour s'estomper et enfin s'isoler sur cet Océan, si souvent redoutable, bien que relativement calme au départ et laissant espérer une heureuse traversée.

Illusion !...

 

***

 

Quelques souvenirs glanés sur mon Journal quotidien adressé à Mme David, aideront à résumer les points essentiels de cette traversée.

 

Mars, mercredi 9 :

Embarquement au Havre sur l'Ile-de-France. Départ à 16 h. 20, escale de quatre heures à Southampton, où l'on porte à la connaissance des passagers l'avis suivant : — A partir de cet instant les montres doivent être retardées de 5 minutes toutes les deux heures.

Malgré le désir de mettre le pied sur le sol d'Angleterre, j'y renonce en raison de l'heure tardive apportant le crépuscule nocturne.

 

Jeudi 10 :

Après une bonne nuit, levé pour le petit déjeuner; café au lait excellent, hélas ! le besoin d'air se fait sentir et une promenade sur le pont paraît indispensable.

La houle s'accentue, la marée d'équinoxe commence à accomplir son œuvre malfaisante.
Ça ne va pas !...

Je lutte vainement. A. treize heures la catastrophe se produit... Regagner cabine et couchette restait la dernière planche de salut.

 

Vendredi 11 :

Diète complète. Le « Journal du Bord » nous apprend la démission du Ministère Chautemps. Le dollar monte.

A 14 heures, une orange, quelques grains de raisin sont les seuls aliments accessibles. On vient fermer le radiateur et ouvrir les bouches d'air. Soulagement.

En même temps que le « Journal du Bord », on m'apporte une Carte Circuit pour Croisière. Quelle ironie...

 

Samedi 12 :

Huit heures, ouverture des hublots, un rayon de soleil dans la cabine, rayon fugitif, hélas ! Onze heures : Levé pour la toilette. La mer devient à nouveau houleuse, on ferme les doubles hublots, précaution peu rassurante.

Le vent augmente, les vagues déferlent avec fracas sur les flancs du bateau. Je me trouve exagérément bercé.

Tout craque autour de moi. J'entends des coups de marteau dans le voisinage, réparation de quelques dégâts.

Dix-huit heures : La mer démontée bouscule sans merci notre paquebot, lequel au milieu de ce déchaînement de l'Océan semble une coquille de noix abandonnée.

Des craquements sinistres se multiplient, ma couchette, très heureusement élastique, subit des mouvements spasmodiques que j'épouse sans agrément.

J'apprends que la plupart des passagers gardent leur couchette. C'est presque une consolation.

Le « Journal du Bord » nous informe que Blum a des difficultés pour former son Ministère. Comme lui, faute de stabilité, je ne parviens pas à constituer le mien, celui du travail.

 

Dimanche 13 :

Bien que la mer soit toujours très agitée, j'ai passé une assez bonne nuit.

Ce matin le calme semble vouloir renaître, mais j'ai eu le tort de me laisser tenter par le Pigeonneau et l'Agneau. Ce qui eut pû inspirer un charmant titre de fable, prit un aspect fort prosaïque. Aussi dois-je, ce soir, me contenter d'une orange américaine, le « sunkist », délicieux fruit énorme et sans pépin.

Malgré un calme apparent, les hublots sont restés fermés. Hier, sur le pont-promenade, il y eut de la casse.

La solitude de la cabine, bien que celle-ci soit confortable et spacieuse, commence à me peser.

Je regrette la vaste et luxueuse salle à manger de marbre, où cent cinquante passagers, groupés par petites tables, semblaient fort apprécier un menu des plus savoureux. Attablé seul, j’avais le loisir d'observer bien des choses.

C'était le premier soir. Les jours se suivent mais ne se ressemblent pas !

 

Lundi 14 :

Bonne nuit, relativement calme. Réveillé à 5 heures pour travailler.

Hier, dîner dominical de gala, menu étincelant.

Huit heures : petit déjeuner; jambon volailles, tout exquis et mangé de bon appétit. Il serait cependant exagéré de supposer que j'engraisse. Un peu déprimé, quelque repos en arrivant à Montréal sera indispensable. Malheureusement, le « Journal du Bord » nous apprend, en même temps que la Constitution du nouveau Ministère, qu'en raison du mauvais temps nous accosterons New York avec 24 heures de retard !

La température baisse, il a neigé hier et j'ai dû rallumer le radiateur électrique.

Dix heures : le chef du bureau de renseignements vient de passer trois quarts d'heure dans la cabine, afin de me faire remplir à nouveau deux feuilles imposantes de déclarations, m'autorisant à mettre le pied sur le sol américain.

On pénètre en France avec moins de complications.

Quatre heures : levé et monté sur le pont, heureux de humer un peu d'air frais.

Ça a « bardé » un peu partout ; dégâts importants, panneaux et vitres brisés.

 

Mercredi 16 :

Enfin, New York !

L'imposante statue de la Liberté éclairant le Monde, semble monter une garde vigilante de l'entrée du port. Elle nous accueille dans le calme, ce qui semble bon.

Glissant dans ce vaste abri maritime, au milieu d'un mouvement de bateaux aux formes diverses, évoluant dans tous les sens, nous croisons une longue gabare chargée d'un train complet...

La cité m'apparaît grandiose, tout est multiplié par vingt, cinquante, et davantage par rapport aux autres pays.

Après de longues formalités, débarquement de I'Ile-de-France, pour retomber dans un immense hall. C'est la douane, dont les lois exigent une patience et une endurance à toute épreuve.

Fort heureusement, attendu par une personne très au courant des règles et coutumes, celle-ci m'est d'un grand secours auprès des douaniers, porteurs et chauffeurs de taxis.

Las de cette matinée de tracasseries, je n'ai que le temps de me rendre à la gare pour le train de Montréal, où je m'installe dans un confortable Pullman.

La première partie du parcours m'impressionne par la vue des nombreux cimetières d'autos ; ces dernières jetées pêle-mêle à la ferraille semblent sortir épuisées d'un effroyable combat.

Ces amas de voitures s'expliquent par le fait, qu'aux Etats-Unis comme au Canada, on change sa voiture dès qu'un peu usagée.

Passé au wagon-restaurant pour y déjeuner, j'y jouis d'un panorama grandiose, grâce à une ample glace et un fauteuil tournant me permettant d'en apprécier la beauté.

De vastes fleuves gelés donnent l'impression d'une mer de glace, d'imposantes montagnes, d'immenses forêts coupées de rivières. Enfin le Saint-Laurent, large de près de trois kilomètres et entièrement gelé une grande partie de l'année. Ce beau fleuve n'est effectivement navigable dans cette contrée que quelques mois par an.

Un couple aimable. Lui, haut fonctionnaire à Ottawa, la femme séduisante et distinguée. Tous deux revenant d'un voyage en France et en Italie, parlant parfaitement le Français, deviennent des voisins charmants et fort intéressants.

Après dix heures de ce parcours, succédant à huit jours de traversée, j'étais cueilli à la descente du train et déposé au Mont Royal Hôtel, où un appartement m'était réservé. Cet admirable palace, composé de mille chambres et autant de salles de bains, quatre vastes restaurants, plusieurs salons et jardins d'hiver desservis par de nombreux ascenseurs.

Dans un immense hall, des magasins de toutes sortes : librairies, tabacs, chaussures, bijouteries, vêtements, etc... complètent ce parfait établissement.

J'avais espéré un repos de vingt-quatre heures ; le retard occasionné par la tempête m'obligea d'entrer en fonction dès le lendemain de mon arrivée.

 

***

 

Ce Festival-Concours dont j'allais présider les groupes Français était admirablement organisé.
Malgré la complexité de cette entreprise comportant, outre le chant, des épreuves d'instruments : solistes, quatuors, orchestres, chorales d'enfants et d'adultes, etc... chaque concours s'effectua dans l'ordre le plus parfait. A ce propos je suis heureux de rendre hommage aux organisateurs pour ces belles manifestations, dont le but est d'inculquer, de répandre le goût musical dans l'esprit de la jeunesse Canadienne.

Je tiens également à adresser un souvenir respectueusement sympathique à Mlle Annette Doré, dont le dévouement pour tenter d'alléger ma tâche, fut des plus précieux.

La fonction de juge, absorbante autant que délicate, se compliquait du fait, qu'étant seul, j'étais également président et juré, donc entièrement responsable des décisions.

Ce rôle consistait à entendre des sujets, hommes et femmes, dans trois morceaux de leur choix.

Une secrétaire transcrivait mes impressions et réflexions dictées spontanément. En écoutant, il me fallait prendre des notes basées sur dix qualifications et un coefficient portés au programme.

Je devais établir vivement un rapport concernant chaque candidat, afin d'en commenter les détails dans une causerie réalisée sur la scène et succédant immédiatement au concours.

Les épreuves avaient lieu dans de vastes salles accessibles au public, donc aux professeurs des
élèves, ce qui, dans mes conférences, rendait la tâche singulièrement circonspecte.

Usant de diplomatie, ménageant l'élément enseignant, je parvins à me concilier les satisfaits et les autres...

J'eus l'occasion de juger dix-huit soprani, interprétant trois airs chacun !

Ma causerie en cette circonstance prit l'importance d'une plaidoirie de Cour d'Assises dont je sortis exténué.

Puis vinrent les chorales, celles-ci fort intéressantes. L'une d'elles, chorales d'enfants, me procura une profonde satisfaction.

Interprétant du folklore canadien, lequel a de nombreuses communautés d'origine avec nos vieux chants français, d'où ils émanent pour la plupart — j'adressai au directeur et aux jeunes exécutants possédant de jolies voix, quelques observations concernant leur interprétation générale et le manque de rythme, payant même de ma personne afin qu'ils comprissent parfaitement.

Deux jours après, cette société prenait part au concours final où se mesuraient les groupes sélectionnés. L'exécution parfaite cette fois-ci, mit en valeur les passages sur lesquels je m'étais appesanti précédemment.

Leur succès complet domina tous les adversaires, et les collègues anglais en furent franchement séduits.

Heureux de cette parfaite exécution, j'allai féliciter les jeunes chanteurs et leur directeur. Celui-ci me répondit :

— Maître, vos observations et vos conseils n'étaient pas tombés dans l'oreille d'un sourd. Nous avons travaillé.

Après ces journées exténuantes, j'eusse désiré prendre un peu de repos. L'insistance charmante de mes hôtes triompha aisément de ma fragile résolution.

Conduit au plus chic club de Montréal, un déjeuner semi-officiel était destiné à quelques privilégiés.

Aux environs, au milieu d'un cadre magnifique, recouvert d'une immense nappe de neige, une cordiale réception m'était réservée dans un luxueux établissement comportant, malgré une température glaciale au dehors, un enchanteur jardin d'hiver d'où émergeait une gamme de plantes rares.

Très entouré dès mon arrivée, questionné sur les événements de France et surtout de Paris, je trouvai dans ce milieu distingué de Canadiens et Canadiennes, Français et. Anglais, le plus chaleureux accueil.

Offert par le Président du Comité du Concours-Festival et sa fort aimable épouse, ce déjeuner se déroula dans une atmosphère des plus sympathiques, d'où l'humour n'était point exclu.

Au dessert, le Président m'adressa un petit laïus, rendant hommage à la France, dont je représentais si dignement l'élément artistique.

Je répondis en remerciant les Canadiens de l'accueil cordial qu'ils avaient bien voulu réserver à un représentant de la France, et dont je conserverai un inaltérable souvenir.

La période de concours ne m'ayant laissé aucune liberté, il fallut attendre de recouvrer celle-ci pour rencontrer quelques camarades retirés à Montréal.

C'est ainsi que je retrouvai Jeanne Maubourg, du Théâtre Royal de la Monnaie de Bruxelles, la charmante camarade Pauline Donalda, que Montréal s'enorgueillit de compter parmi ses enfants, José Delaquerrière, fils de mon ancien collègue de l'Opéra-Comique, Roberval, un vieux parisien, et quelques autres.

Ces agréables rencontres donnèrent lieu à de longs bavardages, où chacun exhalait, non sans quelque mélancolie, les souvenirs des ans passés.

Avant mon départ, une lettre du secrétariat du Concours-Festival, réglant un infime différend d'intérêt, se terminait ainsi :

« — Croyez, cher Monsieur, que nous serions désolés de vous voir emporter de votre passage au Canada un mauvais souvenir, d'autant que votre passage ici a été l'occasion d'un enseignement de haute qualité. »

 

***

 

En attendant le jour du départ sur le « Normandie », j'occupai mes loisirs à visiter la cité qui m'avait réservé une si cordiale hospitalité.
Déambulant par les rues, arrêté devant deux beaux édifices et désirant en connaître l'origine, j'avisai un passant, m'informant s'il parlait ma langue ? Sa réponse, en un français très pur, était affirmative.

J'appris ainsi que nous étions en face de la Préfecture voisinant avec l'Hôtel de Ville.

Poursuivant notre conversation, je fis remarquer à mon interlocuteur que la vue et les bords du Saint-Laurent paraissaient inaccessibles, alors que j'eusse désiré contempler de près cet admirable fleuve.

— Qu'à cela ne tienne, cher Monsieur, veuillez m'accompagner.

A quelques pas de là nous pénétrâmes dans un immeuble bourgeois d'où un ascenseur, après avoir franchi de nombreux étages, nous déposa à la hauteur d'une large terrasse.

Dès lors, un panorama splendide s'offrit à nos yeux, dont le Saint-Laurent, gelé à perte de vue, restait l'attrait capital. Pendant une demi-heure, cet aimable cicérone me fit une description détaillée de tout ce que nous parvenions à découvrir.

Comme j'allais prendre congé de ce sympathique interlocuteur, celui-ci proposa de me reconduire à l'hôtel dans sa voiture.

En cours de route, j'apprenais que, fils d'avocat, il avait pris la suite du cabinet de son père à la mort de celui-ci.

Redoublant de courtoisie, cet homme aimable m'invita à entreprendre une belle promenade.

Alors commença, par le quartier anglais, une excursion à travers les montagnes, d'où l'on découvre, juchés sur ces dernières, distants les uns des autres, de beaux édifices, résidences de diverses communautés religieuses.

Mais le but principal de ce déplacement était d'assister au coucher du soleil qui fut une splendeur.

Pendant tout ce parcours, aucune question ne fut effleurée concernant mon individualité. Bien que je ne lui en donnâsse certainement pas l'impression, je tins, en lui passant ma carte, à attester que ce récent ami ne véhiculait pas un aventurier.

Son sourire de satisfaction en lisant ce bristol, le désir qu'il manifesta de me venir applaudir à l'Opéra-Comique, à son prochain voyage à Paris, me déçut un peu. Je dus en effet faire comprendre à mon compagnon qu'il était trop tard, l'heure de la retraite ayant sonnée.

Après cette course pleine d'attraits nous nous quittâmes, non sans avoir échangé de courtois adieux, avec promesse de nous revoir à Paris.

Le grand-père de ce jeune avocat était nantais.

Le père d'un directeur des mines d'or, avec lequel je m'étais lié, avait vu le jour à Saint-Nazaire. Tandis que le maître d'hôtel était né à Dunkerque.

Tant d'autres Canadiens comptent également de nombreuses attaches françaises, ce qui explique l'affection, l'amour, la fidélité de ce peuple pour notre pays.

J'eus l'heureuse occasion d'apprécier un autre trait de cet attachement à tout ce qui nous touche.

Une jeune lauréate du Festival-Concours, employée dans une grande maison d'édition, eut la délicate attention, à laquelle ses directeurs n'étaient certainement pas étrangers, de m'offrir deux jolis volumes de folklore canadien, admirablement reliés :

Comme j'y avais été convié, j'allai visiter ce bel établissement, comportant librairie, imprimerie et édition. Les directeurs MM. Beauchemin — nom bien français — m'accueillirent avec affabilité et une courtoisie toute française.

Extrêmement intéressé par la technique professionnelle de cette importante industrie, j'en fis part aux dirigeants en leur adressant mes sincères félicitations.

Je pris congé de ces messieurs, non sans leur renouveler ma joie d'emporter ces beaux recueils canadiens, dont les chants ont une forte analogie avec nos vieilles chansons vendéennes, bretonnes et poitevines.

 

***

 

Sur les conseils d'un fonctionnaire de nationalité belge, avec lequel j'eus plaisir à m'entretenir de sa sympathique patrie, j'entrepris d'effectuer le retour Montréal-New York en autocar. Voyage de longue haleine, mais magnifiquement intéressant. Comme on va le voir, le début devait être un tantinet tourmenté.

La veille du départ, les autorités locales ayant interdit la sortie des autocars en raison d'une recrudescence sensible du gel, l'administration des transports dut recourir à quelques autos afin d'accomplir le service jusqu'à la frontière.

Par une belle matinée ensoleillée, on me vint prendre à l'hôtel à sept heures ; puis l'auto nous emporta à travers la ville pour parvenir à l'admirable pont du Saint-Laurent. La traversée en est imposante par le travail gigantesque que constitue cet ouvrage monumental.

Après avoir parcouru une partie du trajet et apprécié de gentils patelins, la campagne, dans cette contrée, devient plate et soudainement désertique.

Une heure environ avant la frontière américaine, par suite de l'éclatement d'un pneu, nous restions en panne en rase campagne. Notre auto, demeurée immobilisée à son garage depuis un certain temps, était démunie de l'outillage nécessaire au dépannage.

Comptant sur le secours d'une seconde voiture qui nous suivait, nous prîmes notre mal en patience en nous livrant à un footing sérieux, afin de lutter contre une température glaciale, malgré un soleil rayonnant.

Tout joyeux, en apercevant celle qui allait nous délivrer, nous dûmes déchanter en constatant que ses outils ne s'adaptaient pas à nos roues.

Même désillusion à l'approche d'un camion qui, pour des raisons identiques, ne pouvait nous être d'aucun secours.

A la suite d'une longue discussion, on décida que la seconde voiture intacte ferait la navette du point léthargique à la douane frontière, celle-ci isolée de toutes choses vivantes.

Après une attente excessive, pendant laquelle s'effectuèrent avec une lenteur désespérante les formalités douanières, nous pûmes enfin prendre place dans un vaste et confortable autocar qui devait nous déposer à New York.

Alors s'ébaucha pour les regards un véritable enchantement. Sur tout le parcours ce n'était que cottages de dimensions diverses et construits en bois. Peints de teintes claires, blanc, vert, jaune, bleu, etc., ces charmantes habitations, au pied d'arbres sombres qui les mettent en relief, jettent une note réjouissante dans ce décor sévère.

Plus loin, des rivières larges comme nos plus grands fleuves, s'étendent à perte de vue. Des lacs, des cascades, des torrents forcent l'admiration.

La plus grande partie du trajet s'effectua entre deux chaînes de montagnes couvertes de neige et d'immenses forêts de pins.

Sur les soixante-deux villes, petites ou grandes, qu'il faut traverser avant d'atteindre New York, la plupart sont agréables et non dénuées de caractère. Parmi les plus importantes et d'aspect attrayant, Albani m'a particulièrement séduit par une fort belle place, sur laquelle une enfilade d'imposants édifices m'ont semblé représenter les monuments civils ou judiciaires de la cité.

Au cours de ce long itinéraire, quatre haltes de vingt minutes environ permettent aux touristes de se sustenter, fort modestement d'ailleurs.

Au quart du trajet, notre premier chauffeur canadien était relayé par un collègue américain, d'une dextérité, d'une souplesse, avec des réflexes surprenants pour conduire un tel véhicule à quatre-vingt-dix à l'heure, « grattant » souvent les voitures nombreuses sur ce parcours.

Il est vrai qu'accomplissant ce chemin presque quotidiennement, notre homme est familiarisé avec les routes, lesquelles, aussi surprenant que cela peut paraître, ne sont pas plus larges qu'en France.

Vers dix-neuf heures, à la nuit tombante en même temps qu'une pluie désagréable, je commençais, à l'approche de notre point terminus, à perdre contact avec ce qui restait de villes intéressantes. Toutefois, un mouvement intense et une débauche d'éclairage laissaient supposer des centres importants.

L'arrivée à New York me parut effarante. Après avoir traversé des quantités de rues, de places, des tunnels de plusieurs kilomètres, des ponts, on monte, on descend, puis on pénètre sous un fleuve pour aboutir à d'immenses bâtiments.

Est-ce le point terminus ? Non, on repart, on tourne, retourne ; tout cela à une vitesse prodigieuse.

Enfin, à vingt-trois heures, déposé dans une sorte de hall, je dus prendre un taxi qui me conduisit en une demi-heure à l'hôtel Lafayette.

Ouf ! C'est la fin d'une randonnée qui restera la plus forte impression de mon voyage au Canada.

 

***

 

Quelques jours nous séparaient de l'embarquement sur le « Normandie », qui allait rentrer en France.

Malgré une petite pluie désagréable, dans le but de m'initier, d'explorer certains quartiers de New York, je tins, selon ma coutume, à l'effectuer pédestrement.

Mouvement intense, activité débordante, du moins en a-t-on l'impression. Gens pressés, et peu d'oisifs semble-t-il.

Sortant de la compagnie « French Line », d'où je venais de retenir une place de retour, mon attention fut éveillée par un défilé de gens s'engouffrant dans un escalier. Un peu intrigué, j'emboîtai le pas à cette foule et j'eus la surprise d'accéder à un véritable quartier souterrain, comportant de nombreux restaurants de nationalités diverses : cafés luxueux, magasins de différents commerces, etc...

C'est l'heure du déjeuner, j'en profite pour me restaurer dans un établissement français avant de reprendre ma course à travers « blocs » et Avenues numérotées. Le bruit du métro aérien dans certaines parties de la cité, s'ajoutant à ceux de la rue, constituent une symphonie étourdissante d'où le tympan sort fortement éprouvé.

Quelques beaux monuments, d'agréables jardins publics en profondeur produisent une diversion heureuse avec les uniformes gratte-ciel, tellement élevés qu'on renonce à en dénombrer les étages.

Encouragé d'assister à une représentation de Music-hall très en vogue, j'y consacrai un après-midi que je n'eus pas à regretter.

Une vaste salle de spectacle, plusieurs fois grande comme le Gaumont-Palace de Paris, dont l'acoustique est de premier ordre, cependant que pour apercevoir une silhouette des fauteuils d'orchestre à la galerie supérieure, des jumelles puissantes sont indispensables.

La scène ? Un immense plateau, sur lequel un village rustique orné de ses habitants, ceux-ci juchés sur les marches ou accoudés aux fenêtres, ou encore debout sur le pas de leur porte, jouissant du spectacle, constitue le décor.

Dans ce cadre pittoresque, le programme de choix, accompagné par un brillant orchestre, se déroule sous le regard attentif de deux auditoires ; le premier sur le plateau et celui de la salle. Le succès est complet.

J'ai vivement regretté que fussent fermées les portes du « Métropolitain-Opéra » où, quelque vingt ans plus tôt, j'avais dû me faire entendre.

Toujours en flânant, je constatai combien, dans son immensité, le monde est petit. Demeuré devant une vitrine d'un important magasin, un groupe de trois jeunes femmes devisait dans ma langue maternelle. Interloqué, et même impressionné de coudoyer un peu de la France, je hasardai courtoisement quelques paroles à ce trio déjà sympathique.

Nos trois françaises fort déçues, comme tant d'autres, s'étaient expatriées, abandonnant leur patrie les yeux fermés, négligeant de s'entourer des garanties nécessaires, convaincues que le Nouveau Monde devait leur ouvrir toutes grandes les portes de l'opulence.

Notre bavardage à bâtons rompus amena chacun de nous à révéler son pays d'origine. C'est ainsi que j'étais appelé à divulguer le but de mon voyage et finalement ma personnalité.

— Comment, vous êtes Monsieur Léon David ? s'écria l'une d'elles.

— Ah ! j'en ai fait des queues aux portes de l'Opéra-Comique pour aller vous applaudir.

La seconde, également parisienne, fit chorus et ce fut l'énumération des différents rôles qui me méritèrent la sympathie admirative de ces dames.

La troisième, non moins enthousiaste, m'avait souvent applaudi à Bordeaux.

Nous devînmes alors de vieilles connaissances, pour peu de temps d'ailleurs. Je devais quitter ces nouvelles relations pour n'en conserver que le souvenir d'une rencontre fortuite, mêlée d'un peu d'amertume ! Je m'imaginais, en effet, que mes interlocutrices, évoquant les soirées d'antan, n'allaient pas manquer d'échanger leur désillusion en présence du « père » de Des Grieux, du fringant Almaviva, du passionné Werther ou du dramatique Don José, tant adulés jadis.

L'évocation de la gloire expirée, fait peser plus lourdement sur l'artiste la déchéance physique provoquée par les ans !...

 

***

 

C'est sur ce bâtiment grandiose qu'était le « Normandie » (*) que j'eus l'extrême joie d'accomplir le retour en France.

 

(*) J'ai infiniment de peine à écrire au passé, alors qu'il s'agit de cette merveille française perdue à jamais.

 

Le départ du port de New York dut s'effectuer dans des conditions laborieuses en raison du brouillard, lequel devait, en s'accentuant, mettre le bateau dans l'obligation de s'arrêter vingt-quatre heures dans le chenal.

Ce mauvais début laissait présager une traversée hasardeuse. Il n'en fut rien, nous repartions le lendemain pour réaliser un voyage idéal.

Disposant d'une vaste et confortable cabine, je pus m'y installer agréablement.

En possession d'une lettre pour le Commissaire Général, je lui rendis visite et constatai que mon nom ne lui était pas indifférent.

Fort aimablement, cet homme courtois m'octroya un laissez-passer m'accordant la faculté de visiter le bateau de fond en comble. C'est ainsi que j'eus tout loisir d'admirer ce remarquable chef-d'œuvre de nos ingénieurs et artistes français.

C'était une abondance de richesses, avec installations intérieures des mieux agencées ; comportant salle de théâtre, chapelle, jardin d'hiver, deux piscines, différents salons, dont un très vaste, et partout l'électricité à profusion.

Invité à une soirée de gala dans le grand salon, j'assistai à un brillant spectacle de Music-hall suivi d'un bal avec accessoires.

Sous une lumière étincelante, les toilettes chatoyantes, dans un tournoiement échevelé, jetaient une note de gaieté féerique. Mary Pickford y voisinait avec Michel Détroyat, alors que nous échangions nos idées sur la musique en général avec le compositeur Misraki.

Footing, cinéma, jardin d'hiver avec vue sur l'océan, contribuèrent à rendre cette traversée des plus attrayantes.

En mettant le pied sur le sol français, une joie intense se confondait avec la satisfaction du devoir accompli, sous l'attrait d'un voyage captivant.

 

***

 

Les nouvelles, forcément rares de la part des miens, hantaient mon esprit.

Dans quel état allais-je retrouver ma chère malade ? Celle-ci, à peine rétablie, m'attendait à la descente du train et, après les effusions, m'informait... que nous partions le lendemain pour Nice.

Le docteur, ayant prescrit à mon épouse un changement d'air, nos bons amis Charlot, qui se rendaient en Corse, nous déposaient en auto sur la Côte d'Azur après un voyage plein d'imprévus et d'un pittoresque ravissant.

Cette côte méditerranéenne, dont certains coins paradisiaques m'avaient enchanté quarante-cinq années auparavant, gardait pour moi tout son charme, toute sa beauté azurée ; cependant que la patrie de Masséna semblait maintenant considérer en touriste anonyme celui qu'elle adula si longtemps.

L'Opéra et le théâtre du Casino ayant clôturé leur saison, mon foyer d'antan restait mort.
La gloire ? Vanité et chimère !

Qu'importe, ma chère compagne se réconforte au contact de cet air vivificateur et notre séjour s'écoule délicieusement jusqu'à ce que vinssent nous ravir à notre enchantement nos amis rentrant de Corse.

Le retour par la route des Alpes prolongea notre ravissement. Revivifiés nous revînmes à Paris avec joie, heureux d'une randonnée des plus favorisées.

 

***

 

Après ce dernier grand voyage au Nouveau Monde et notre échappée vers la Côte d'Azur, je résolus de me retirer au pays natal auquel je suis resté fidèle.

La saison estivale fut une nouvelle occasion de goûter l'attrait de notre plage considérée, à juste titre, comme l'une des plus belles d'Europe.

Me créer une existence inaccoutumée, non dépourvue de quelque activité, mais dans le calme d'une quasi solitude paisible, était l'objectif désiré.

L'acquisition d'une petite propriété adhérant à un important jardin, distant de deux kilomètres de notre domicile, devint un but et mon passe-temps favori.

Tandis que me réjouissant de ce décor réel de plein air, prenant une, revanche sur ceux de toile peinte où je dus évoluer durant ma carrière, la grande tragédie que devait être cette dernière guerre éclata soudain. La troisième que j'allais vivre.

Relevant d'une grave pleurésie, notre fils aîné, réformé, resta parmi nous ; cependant que son frère cadet, mobilisé dès les premiers jours à la frontière Luxembourgeoise, laissait derrière lui, comme tant d'autres, femme et enfant en bas âge.

Alors commencèrent les tourments de chaque jour, les angoisses oppressantes, les complications imposées par les événements.

Le coup de théâtre qui nous paraissait invraisemblable, fantastique, se produisit :

Les Allemands pénétraient dans notre chère petite cité !

La commotion devait être terrible et m'éprouva fortement, comme tous nos concitoyens.

Néanmoins, le bruit des bottes non plus que le ton vert sale des uniformes ne réussirent pas à nous intimider.

L'arrogance des premiers jours s'atténua cependant, mais l'occupation chez l'habitant et les réquisitions exagérées ne firent qu'accroître le ressentiment de la population.

La ville, bouleversée par l'obstruction de nombreuses rues, le Remblai défoncé et tendu de barbelés, des blockhaus érigés le long de la côte ; tous ces travaux effectués dans le but de constituer une partie du fameux Mur de l'Atlantique, rendaient la moitié de la ville méconnaissable.

Cette situation lamentable, affecta tous les vieux Sablais attachés à leur sol, sans cependant les décourager.

Dès le début des hostilités, sous les auspices du Comité de la Croix-Rouge dont j'étais un des membres, j'organisai des représentations destinées à venir en aide aux blessés et plus tard aux prisonniers. Dans le même but, le comité de la Roche-sur-Yon sollicita mon concours en vue d'une organisation analogue, d'où il devait résulter une réussite complète.

A partir de 1942, époque à laquelle notre fils José était nommé Professeur de l'Enseignement Musical à la Ville de Paris, je cédai la place à notre aîné, Léo, désireux de racheter ce que lui avait interdit d'accomplir son état de santé. Se dévouant corps et âme, il entreprit de monter des spectacles, des revues locales fort réussies dues à la plume experte et spirituelle de notre charmant poète, M. Albert Goizet.

Ces représentations adroitement combinées, avec des décors du plus heureux effet, signés d'un artiste local, M. Saingier, jouissaient d'une interprétation toujours homogène et parfois fort brillante.

Avec Léo David, très bien secondé par une pléiade de jeunes amateurs, dont la plupart déjà rompus aux planches, ces soirées réalisèrent plus d'un million, consacré à adoucir le sort de nos prisonniers et déportés.

Au milieu de ce chaos, je m'évertuai à accroître mon activité en lui consacrant les meilleures heures à écrire ces souvenirs. Celles-ci m'ont souvent consolées des vicissitudes, des épreuves douloureuses que nous imposait cette odieuse guerre.

Dévoué aux élèves qui absorbaient une partie de mon temps, j'oubliais volontiers, durant leurs études, notre pénible situation.

Le ravitaillement était devenu un problème complexe, que je tentais de résoudre en effectuant à bicyclette de nombreux kilomètres, lesquels exerçaient sur mes vieux muscles des réactions parfois sévères.

Enfin, je me livrais au dur labeur de scieur de bois, seul combustible accessible grâce à notre jardin.

Bien que je n'eusse pas, en nous retirant ici, envisagé tant de diversité dans les occupations, le temps a passé, les événements ont heureusement évolué en faveur de notre chère France.

 

***

 

Après avoir été opprimé, en même temps que la Libération devenue un soulagement et une consolation inestimable, une nouvelle joie venait s'y ajouter : m'entendre à la radio. Celle-ci, en effet, m'honora d'une audition de quelques disques datant de plus de « quarante ans », alors que j'appartenais au Théâtre Royal de la Monnaie de Bruxelles.

L'enregistrement à cette époque frisait le martyr.

Enfermé dans une pièce surchauffée, l'exiguïté n'autorisait qu'une mobilité très restreinte. L'enregistreur cylindrique, auquel on s'associait à quelques centimètres, imposait au chanteur une manœuvre qui consistait en un mouvement de recul lorsqu'il émettait des phrases aiguës, alors qu'il devait agir inversement pour les parties graves.

Les disques ne pouvant enregistrer que des morceaux à durée limitée, nous mettaient dans l'obligation d'effectuer des coupures regrettables.

Ces disques, éteints par l'usage, loin d'être parfaits quant à la gravure, n'en sont pas moins appréciables au point de vue documentaire.

Voici la présentation qu'en a donné la radio par la voix de Pierre Hiegel, à qui j'adresse l’expression de ma sympathie et de ma vive gratitude.

 

« C'est grâce à l'obligeance de son fils José, que ce soir je peux vous faire entendre quelques disques d'une des plus pure gloire du chant français : Léon David. Les disques enregistrés par cet artiste sont de véritables raretés, des pièces de collection uniques.

Pour ma part, je connais peu d'artistes ayant à ce point le souci du beau chant. Léon David était un musicien. Vous allez vous en apercevoir dans le « Ah ! Fuyez douce image », de « Manon ». Jamais une faute de goût et cette volonté de ne pas crier, si rare et si louable chez un chanteur.

Je ne sais si vous avez remarqué comme Léon David néglige l'effet facile et cherche avant tout le maximum de musicalité.

Vous venez de l'entendre dans le rôle type du ténor demi-caractère et vous allez être surpris par la légèreté de cette voix dans la cavatine du « Barbier de Séville ». Vous admirerez l'impeccable respiration, résultat d'un travail de tous les jours.

Quand un artiste peut aborder deux rôles aussi différents avec un égal bonheur, on se rend compte que la science du chant n'est pas un vain mot ».

 

Malgré que nous fussions sortis de notre réclusion, je continue de scier mon bois, d'arpenter les routes à bicyclette, de griffonner noir sur blanc et d'initier mes élèves au mystère et caprices de la voix humaine.

 

En jouant et chantant j'ai parcouru le Monde,

Magnifiant l'Amour, la Gloire et la Beauté.

Aujourd'hui, las de tout, les yeux fixés sur l'Onde,

Je rêve, en m'appuyant sur mon beau luth brisé !

 

— RIDEAU —

 

 

 

Addenda

 

 

— « VOUS CHANTEREZ ENCORE A QUATRE-VINGTS ANS ! » —

 

Boutade jetée par M. Guidé, l'un des Directeurs du Théâtre Royal de la Monnaie de Bruxelles, au cours d'une causerie.

Il disait vrai, comme le relatent ces lignes si joliment écrites dans Ouest-France du 26 mai 1948 :

 

BILLET DU JOUR

 

LE CHANT ÉTERNEL

à Léon DAVID
de l'Opéra-Comique

 

Vous m'aviez dit, cher Maître :

— Demain, c'est la Communion de mon petit-fils. Je vais essayer de chanter encore une fois à la messe solennelle.

Et vous avez ajouté, non sans une aimable coquetterie :

— C'est que je viens d'avoir 80 ans, vous savez ?

Non. Personne ne s'en doutait. Et puis, 80 ans, qu'est-ce que c'est que ça dans l'éternelle chanson de la vie ?

Alors, vous avez délaissé, pour quelques heures, le grand piano à queue qui, dans un coin du studio, baillait de dépit de n'être plus caressé.

Vous avez coiffé le feutre souple et clair un peu sur l'oreille — juste ce qu'il faut — et, tiré à quatre épingles comme toujours, étonnamment jeune, en ce dimanche matin — le matin n'est-il pas aussi la jeunesse du jour ? —, vous êtes entré, comme en scène — une scène grandiose —, sur le Remblai, « côté jardin », avec un peu de ce sourire qui remercia, jadis, de tant d'ovations...

Dans la tribune de l'église, où la maîtrise se réjouissait discrètement à la pensée de profiter, pour un instant, de votre talent merveilleux, vous avez contemplé — les dominant — la floraison des communiantes et les brassards blancs et frangés des garçons prosternés devant l'autel.

Filles et garçons, encadrés de familles endimanchées et gourmandes de paix intime dans les effluves d'harmonie.

Alors, vous avez chanté. Avec un brin de fierté légitime d'émettre encore cette voix inusable que le temps et votre âge ont délicatement affinée. Vous avez chanté avec votre conviction d'accomplir peut-être le plus beau geste de votre carrière d'artiste. Avec votre tendresse émue de grand-père, dont l'ambition est de laisser surtout en héritage votre enthousiasme de la beauté.

Votre voix s'échappait de la tribune comme l'écho d'une fête organisée pour un enfant chéri, mais à laquelle toute une assistance prétendait prendre part. Et la belle promenade qu'elle faisait dans tous les coins de l'église, cette voix, parlant à toutes les pauvres âmes toujours un peu désemparées selon leur besoin d'encouragement de tendresse ou de consolation.

Lorsqu'elle se tut, pour laisser s'écouler le flot lent des fidèles, personne ne fut surpris de constater que, sur la place, le soleil lui-même écoutait aux portes.

 

Pierre GASNIER.

 

L'Officiel du 18 juillet 1949 promulguait ma nomination au grade d'Officier de la Légion d'honneur.

Le 23 août suivant, à l'Hôtel de Ville, dans une cérémonie fort émouvante, l'Amiral Lafargue m'épingla cette décoration en prononçant une allocution empreinte d'une touchante amitié au milieu d'une affluence dont l'amicale fidélité ne manqua pas de m'émouvoir profondément.

Mon émotion atteignit son summum en écoutant les discours, aussi élogieux qu'affectueux, prononcés par notre Député-Maire, M. Charles Rousseau, mon ami Charlot, représentant « la Veillée Vendéenne » et de M. Mathé au nom des « Vendéens de Paris ».

Etreint par l'émotion, je ne pus que remercier du fond de mon vieux cœur de Vendéen.

 

FIN

 

 

 

P. & O. LUSSAUD FRÈRES
IMPRIMEURS

FONTENAY-LE-COMTE

 

Dépôt Légal N° 178-15
3e Trimestre 1950

 

 

 

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